ZÈLE DE SES AMIS
fait tenir les ouvrages les plus variés, Dante par exemple après saint Augustin*, et qui lui offre même du Varron et du Cicéron transcrits de sa main, « grand charme, dit Pétrarque, ajouté au livre*. » Et quel zèle, quel dévouement, pour seconder ses moindres désirs ! Pétrarque a témoigné Tenvie de lire un ouvrage ecclésiastique peu important, la vie de Pierre Damien, et a supposé qu'on le trouverait sans doute à Ravenne, patrie du saint homme. Boccace, de passage dans cette ville, se met aussitôt à le chercher chez les religieux, puis chez les particuliers, mais sans succès ; enfin un vieillard l'amène chez lui, devant un tas de livres couverts de poussière et rongés d'humidité ; il y fouille avec dégoût, ne découvre rien d'intéressant et va se retirer découragé, quand sur un mince cahier de papier, tout souillé de taches, le titre désiré frappe ses yeux. Il l'emporte plein de joie et se hâte de le copier pour l'envoyer à Pétrarque, bien que la rhétorique de l'ouvrage lui semble insipide et indigne du lecteur qui l'attend ^.
C'est une émulation d'empressement entre les amis de Pétrarque. L'excellent Nelli trouve un moyen d'être sans cesse présent à son souvenir ; il lui fait parvenir un bréviaire pour réciter son office quotidien. Mais le volume a quelque prix et le poète refuse de l'accepter en don ; nous devinons le sens de sa réponse par le billet suivant du prieur des Saints- Apôtres : « Je pensais que tu ne parlerais plus de ce petit cadeau ; si tu me forces à y revenir, prends garde, je vais me fâcher. Par la douceur de ta noble amitié, la plus chère chose que j'aie au monde, je t'assure que ce livre était bien chez moi et sans emploi; j'ai feint qu'il appartînt à un autre, car j'avais peur de te le voir refuser par discrétion, et je compatissais pourtant à l'ennui que te causait l'exemplaire incommode dont tu te servais*. Quant à fixer sans fausse honte,
i. Vat. 3199. Avec une épître d'envoi en vers.
2. Fam. XVIII, 3: Beasli me munere magnifico et insigni.,. ; XVIII, 15 : Libros abs te mihi donatos habui, et quos remisisli itidem accepi ; XVIII, 4 ; Multo ego pn'us gratiarum quant lu gratarum rerum actione defatiger.
3. Boccaccio. Le lettere éditée ined., éd. Corazzini, Florence, 1877, p. 310 (Il faut lire : quaternus cxpapiro).
'*. Compatiens importnno uolumini quod habebas. C'est évidemment
comme tu le dis, le prix du volume, tu ne saurais me conseiller d'acte plus risible. Non, tu parles à un sourd ; ailleurs tu peux me trouver naïf, mais ici j'ouvre l'œil et ne me laisse pas prendre. Mets donc des bornes à ta réserve; laisse-toi offrir un petit livre, par un pauvre homme qui est à toi tout entier. Il ne faut pas donner toujours, mais savoii' à son tour accepter. Le premier plaisir n'est- il pas le plus doux? Permets-le de temps en temps à ton ami, je t'en prie. Et ne parle plus de cette aflfaire : tout ce que tu m'écris fait ma joie, mais ce sujet-là m'est désagréable. ' » Le style de Nelli est médiocre et ne vaut pas même celui des lettres de Pétrarque ; mais le sentiment n'y est pas moins délicat, et ce billet nous révèle la seule discussion qu'ait vue leur amitié. Les goûts du poète sont connus dans l'Italie entière. D'humbles personnages essaient d'obtenir sa bienveillance par l'hommage d'un volume *. Lui-même explore les couvents de la haute Italie, les bibliothèques des princes et celles des particuliers, profitant du respect qui l'entoure et de ses grandes relations pour se faire ouvrir toutes les portes ^. Il n'hésite pas à écrire à des gens qu'il ne connaît point, dès qu'il apprend qu'ils ont des livres : « Le bruit court que tu héberges Cicéron et que tu as de nombreux ouvrages et fort rares de son génie. bonheur cent fois plus grand que celui d'Évandre recevant Alcide ! Fais-moi jouir, je t'en supplie, si tu m'en juges digne, de la présence d'un tel hôte. » Le grammairien honoré de cette lettre s'empresse de répondre par l'envoi de tout ce qu'il possède de Cicéron. Pétrarque n'y trouve à remarquer qu'un assez bon exemplaire des Tusctilancs; il n'en remercie pas moins avec une grâce parfaite et comme s'il avait tiré de cette communication le plus grand profit*.
celui dont parle le testament de P. : Breuiarium meum magnum quod Veneiiis emi pretio C. lihrarum.
1. Lettre inédite, de Florence, 2 oct. [1353] (Par. 8631, f. 13).