PLAINTES CONTRE LES COPISTES
auteurs, avec laquelle, autour de lui, les copistes prenaient de grandes libertés. Il se plaignait notamment qu'aucune garantie d'apprentissage ne présidât à leur travail : « En admettant que les textes soient d'une intégrité parfaite, comment remédier à rignorance et à la négligence des copistes qui mêlent et corrompent tout? Cette crainte, je crois, a détourné plusieurs esprits distingués de composer de grands ouvrages. Juste châtiment d'une époque paresseuse, pleine de sollicitude pour la cuisine et d'indifférence pour la littérature, qui fait subir des examens aux cuisiniers et non aux copistes. Tout ce qui sait gratter un parchemin et tenir une plume passe pour copiste, fût-il dépourvu de tout savoir, de toute intelligence, de tout métier. Je n'exige pas d'eux l'orthographe, qui a disparu depuis longtemps ; mais plût à Dieu qu'ils reproduisissent, de quelque manière que ce fût, ce qu'on leur donne à transcrire; leur insuffisance pourrait apparaître, du moins la substance du texte ne disparaîtrait pas. Au lieu de cela, nos scribes brouillent originaux et copie, promettent d'écrire une chose et en écrivent une autre, si bien qu'un auteur ne reconnaît plus ses propres paroles. Si Tite-Live, Cicéron revenaient au monde, comme tant d'autres anciens et surtout Pline, et s'ils relisaient leurs œuvres, les reconnaîtraient-ils ? ne seraient-ils pas embarrassés sans cesse? ne croiraient-ils pas lire tantôt l'œuvre d'autrui, tantôt celle d'un barbare*?... Les plus nobles ouvrages des hommes sont en train de péril» et ont même déjà péri en grande partie. Ne sentant pas le mal, on n'y apporte aucun remède. La perte des lettres est comptée pour rien ; quelques-uns même la regardent comme un avantage... A ce mépris, à cette haine de la plus belle chose qui soit au monde, s'ajoute le rôle des copistes, qui ne sont assujettis à aucune règle, à aucun examen. Pareille licence n'est accordée ni aux forgerons, ni aux laboureurs, ni aux tisserands, ni à aucun des autres métiers, où cependant les inconvénients seraient moindres. Cette profession seule est ouverte à tous; chacun s'y précipite, certain de toucher un salaire pour tout rava-
omissum dicas (Fam. XXIII, 19). Negleclam,.. orlhographiam, poiius quant insignes defectus inuenies (Fam. XVIII, 5). 1. P. croit devoir faire ici une exception pour les Livres saints.
ger*. » Il écrit à Boccace, à propos du De Vita solitaria : ce C'est à peine croyable, mais ce petit livre composé on quelques mois, je n'ai pu en plusieurs années le faire copier, par suite de cette insuffisance des scribes dont je me plains souvent et que tu sais comme moi être la pire peste des bons esprits. Juge de la difficulté qu'on trouve pour des œuvres de plus longue haleine. Enfin, après mainte vaine tentative, j'ai laissé, en quittant la maison, l'ouvrage aux mains d'un prêtre. Sera-t-il consciencieux comme prêtre ou trompeur comme copiste? je ne sais. Mes amis m'écrivent qu'il a déjà fini, mais comment? Ce que je connais des habitudes de ces gens-là m'inquiète : que ce soit ignorance, ^négligence ou mépris, ils transcrivent toujours autre chose que ce qu'on leur confie*. » Des plaintes semblables reviennent à plusieurs reprises dans la correspondance'', où Pétrarque poursuit les copistes d'autant d'invectives que les domestiques et les médecins.
Pour remédier aux ennuis que cette engeance infidèle lui causait*, il avait pris le parti de tenir en sa maison quelques jeunes gens et de les former lui-même à la transcription. Un tel concours lui devenait de plus en plus nécessaire à mesure que ses ouvrages se multipliaient, car il était obligé d'en faire exécuter des exemplaires pour les grands personnages de sa connaissance qui les lui réclamaient, et pour ses amis dont l'impatience était toujours grande'. Il aimait aussi à mettre en circulation les livres peu connus de sa bi-
1. Hem. I, 43. Pour la transcription même de ce traité, P. écrit à G. Sette : Quem libellum habuisseSj nisi quia et ego iam scribendi fessus et adiutor nullus. Amici enim uel absentes, uel suis rébus impliciti^ occupatam seu longinquam mihi dexteram accommodare non possunt. Quanta uerà sit scriptorum fîdes, quanta constanlia, quantus denique intellectus experli sumus : pollicenlur plurima, corrumpunt omnia, nihil expediunt.,. (Fam. XXIII, 12).