LES LIVRES A VENISE
joie tous les Grecs et les Latins, habitants de la bibliothèque*». Boccace, à son tour, venu à Venise en l'absence de son ami et accueilli par sa fille Francesca, lui écrit que cette chère « Tullia » a mis les livres à sa disposition pendant son séjour '. C'est au commencement de cette dernière période de la vie de Pétrarque que se place un fait capital pour notre sujet: il a disposé de sa bibliothèque après sa mort, par un acte solennel, en faveur de la République de Venise. Il sera nécessaire d'examiner de près l'origine, la forme et les suites de cette donation.
Au mois de mai 1362, étant à Padoue, le poète reçoit une lettre singulière de Boccace. L'auteur du Corbaccio est converti : plus de poésie, plus de lectures profanes ; il va abandonner ses études, vendre ses livres, brûler tout ce qu'il a chez lui de ses œuvres italiennes ; Je chartreux de Sienne est venu le trouver et les prédictions d'un illuminé ont troublé cette àme légère et charmante. Pétrarque répond par une belle dissertation, d'une philosophie vraiment chrétienne, où il s'efforce de calmer les scrupules de Boccace. Ne peut-il changer sa conduite et répondre à l'appel de la grâce, sans rompre avec ce qu'il y a de meilleur dans son passé, les travaux qui ont fortifié son esprit? Au surplus, s'il persiste dans ce projet, voici ce que son vieil ami lui propose : « Si tu feux absolument te défaire de tes livres, il m'est doux de penser que tu me préfères à tout autre acquéreur. Tu as raison de parler de mon avidité des livres et, si je la niais, mes écrits me démentiraient; il me semble même que je n'achèterais en cette occasion que ce qui doit me revenir. D'autre part, je ne veux pas que la bibliothèque d'un homme tel que toi soit dispersée et tombe en mains profanes. Quoique séparés de corps, nous avons vécu ensemble par l'esprit; je veux que notre collection demeure de même réunie après nous ; si Dieu consent à mon désir, elle ira intacte dans un lieu de piété et de sainteté, où on se souviendra de nous à jamais ^ Je l'ai résolu ainsi,