DROITS DE VENISE SUR LA BIBLIOTHÈQUE
vende, ni ne les disperse de quelque façon que ce soit, mais qu'on les conserve à jamais en un lieu spécial à choisir, bien à Tabri de Tinoendie el de la pluie, pour Thonneur de la mémoire du donateur et aussi pour la consolation et l'avantage des lettrés et des nobles de cette ville qui savent s'y plaire. Son désir ne suppose pas que les livres soient bien nombreux ou bien précieux, mais il a l'espoir que plus tard, de temps en temps, cette glorieuse cité en ajoutera d'autres aux frais de l'Etat et que des particuliers nobles et aimant leur pays ou même des étrangers, suivant l'exemple donné, laisseront par leurs dernières volontés une partie de leurs biens à ladite église et qu'ainsi la collection pourra devenir une grande et fameuse bibliothèque égale à celles de l'antiquité. Quelle gloire en reviendra à cet État, savants et ignorants le comprennent également. Si cela arrive, avec l'aide de Dieu et du grand patron de votre ville, François se réjouira et se félicitera dans le Seigneur d'avoir été en quelque sorte l'origine d'un tel bien. Il récrira peut-être à ce sujet plus longuement, si l'affaire se poursuit... En attendant, pour lui-même et pour lesdità livres, il voudrait avoir non pas une grande, mais une convenable maison, afin qu'aucune circonstance fâcheuse ne puisse empêcher la réalisation de son projet, et il séjournera lui-même dans la ville très volontiers, pourvu qu'il le puisse aisément, car de cela il n'est pas absolument sûr à cause de nombreuses difficultés ; il l'espère cependant. » Arguant du mot cupit par lequel elle commence, on a soutenu que cette pièce ne constituait pas un acte véritable de donation et que, par conséquent, les intentions de Pétrarque étaient restées à l'état de projet*. Il est évident, au contraire, qu'un contrat réel est intervenu entre le poète et la République, et l'existence en est suffisamment attestée par l'acceptation solennelle enregistrée par le Grand-Conseil. Le 4 septembre 1362, cette assemblée prenait la délibération suivante : « Considérant combien servira à la gloire de Dieu et du bienheureux Marc l'évangéliste et à l'honneur et renommée de notre ville ce qui est proposé par messer François Pétrarque (dont la gloire est telle dans le monde entier, qu'il n'y a eu de
' 1. V. la lettre de N. Anziani dans Zardo, p. 313, par ailleurs fort judicieuse.
P. DE NoLHAC. — Pétrarque. C
mémoire d'homme et qu'il n'y a pour la chrétienté aucun philosophe moraliste et poète qui puisse lui être comparé), son offre sera acceptée suivant les termes de la cédule écrite de sa main et transcrite ci-dessous. On prendra dès à présent sur le Monte la dépense qui pourra être consacrée à sa maison et habitation à vie, par mode de location. » La délibération ajoute que les procurateurs de Saint-Marc sont disposés à faire les frais nécessaires pour installer les livres suivant le vœu du donateur. Rien ne manque, on le voit, à la précision de cet acte gouvernemental. Pour exceptionnel qu'il soit, le contrat n'est pas moins en forme. Il a même reçu un commencement d'exécution par la magnifique hospitalité offerte au poète dans le palais du quai des Esclavons. Il ne tenait qu'à lui d'en jouir jusqu'à la fin de ses jours, et, de fait, il ne cessa point d'y être chez lui* r lui-même prévoit, dans son testament, le cas où il mourrait à Venise, pour indiquer le lieu où il voudrait être enterré ; bien loin d'avoir rompu avec cette ville après son départ, il y revient encore quelques mois avant sa mort*. Quels qu'aient pu être les derniers sentiments de Pétrarque envers la République et la diminution de sa sympathie, il ne lui appartenait pas de se soustraire sans indélicatesse à un contrat dont Saint-Marc avait fidèlement exécuté les conditions et dont il avait eu, pendant tant d'années, les bénéfices.
L'engagement de Pétrarque était de notoriété publique et rien n'était venu depuis marquer qu'il eût la moindre intention d'y manquer. Il a pu éviter d'y faire allusion dans son testament, soit par égard pour Carrare, sous les yeux de qui devait passer cette pièce et qui, en 1370, était déjà en mauvaises relations avec Venise, soit parce que ses exécuteurs testamentaires avaient reçu ses instructions d'une façon suffisante ^ Si ces instructions étaient, comme tout le laisse croire, conformes à la loyauté de Pétrarque et à son désir de laisser
1. Dans la biographie de P. par Girol. Squarzafîco dédiée à Pier Contarini, on lit, sur cette période dernière de sa vie : AccUus quandoque Venelias ueniebat, tanquam rerum nouarum cupidus et ut amicos reuiseret (en tète des éd. de Baie).
3. Le testament, sur Lombardo : Qui plane meum animum nouit. Les