FAUSSE TRADITION SUR VENISE
ses livres réunis en un lieu sûràTusage du public, il est malheureusement certain qu'elles ne furent pas remplies. Aucune sorte de livraison ne semble avoir été faite à la République et il ne reste pas de trace des réclamations officieuses qu'elle put adresser. Il est permis de penser que le seigneur de Padoue, de qui dépendaient en grande partie Texécution du testament du poète et les intérêts de sa famille, fit traîner l'affaire en longueur et chercha à frustrer une ville rivale d'un trésor qu'il était homme à apprécier et qu'il devait souhaiter garder pour la sienne. Ces intentions pm-ent même être connues assez promptement,ce qui expliquerait la demande faite par Boccace à Brossano et les bruits mis en circulation alors en Italie. La grande guerre de Chioggia, qui commença bientôt entre Padoue et Venise, et où la République fut sur le point de périr, trancha définitivement la question. Quoi qu'il en soit, c'est bien à tort qu'on a accusé tant de fois la négligence et la coupable inertie des Vénitiens, qui auraient laissé pourrir dans une chambre de l'église de Saint-Marc les richesses léguées par Pétrarque. On n'a pas songé combien il était peu vraisemblable de prêter un tel oubli à la Venise des Giustiniani et des Barbare ; et l'imagination de quelques érudits du xvii** siècle a seule donné de l'importance à la découverte dans cette chambre d'un lot de manuscrits détériorés, pour la plupart postérieurs à Pétrarque et dont aucun ne peut venir de lui\ L'honneur littéraire de Venise, répétons-le, n'a rien à voir en cette afiaire.
volumes exceptés du legs avaient pu recevoir une note spéciale de P., comme tend à le prouver celle de l'Horace (v. chap. IV), quMl voulait qu'on conservât dans sa famille.
1. Aidé du bienveillant préfet Castellani, j'ai pu, en 1889, faire disparaître de la Marcienne les restes de Terreur traditionnelle ; on y montrait encore avec une inscription attribuée à P. le fameux Vocabulario Cumano. (Cf. Cod. Cumanicus... primum ex intégra éd. Géza Kuun, Budapest. 1880, p. vn). Dix-sept mss. furent désignés par Fr. Olmi comme provenant du legs de P., à la suite de la recherche de 1634, suggérée aux Procurateurs de S. Marc par B. Capello et Tommasini ; la liste a été donnée par Tommasini, dans la seconde éd. du Petrarcha rediiiiiitis (Padoue, 1650, p. 72;, puis par Zanetti avec des différences. Morelli fut le premier à élever quelques doutes, admis par Valentinelli (Biblioth, manxiscr. S. Marci Venetiarum, Venise, t. I, 1868, p. 8) et fortifiés par Anziani (lettre citée). Il est inutile de faire
Si les livres du poète n'ont pas été remis à Saint-Marc, que sont-ils devenus? Ici Poggio nous renseigne, dans Toraison funèbre de Niccoli ; malgré la distance des temps, le grand humaniste florentin devait être bien informé, par des gens qui avaient connu Pétrarque et ses héritiers et par Salutati lui-même : Franciscus Petrarca^ dit-il, habuit mgentem copiant librorum^ qui post eius mortem omnes tienundati et uariis hominibus dispertitisunt^. Cette dispersion, comme on Ta vu plus haut, ne peut être antérieure à Tannée 1379*. Les manuscrits étudiés dans le présent livre fournissent à Tappui de Topinion de Poggio le témoignage de leurs marques de provenance. Dès la première moitié du xv" siècle, ils se montrent dans les lieux les plus divers: le Tite-Live se trouve à Sarzana, chez les Fregoso ; FApulée est à Rome, chez Nicolas V ; THorace est vendu à Vérone et appartient successivement à plusieurs propriétaires ; un des textes de V Histoire Auguste est aux mains du florentin Manetti, tandis qu'un des Cicéron a passé chez les Malvezzi, de Mantoue ; plusieurs volumes sont en la possession de particuliers, à Venise, à Milan, à Padoue même*. Toutefois un très grand nombre figurent à Pavie, dans la bibliothèque des Visconti, et il est presque certain que cette collection à recueilli le groupe le plus important de nos livres.
François de Carrare, qui avait eu à intervenir personnellement dans le règlement de la succession de Pétrarque et
une bibliographie plus longue. J'ai repris un à un tous les volumes, dont plusieurs sont du xv siècle et où Tantiquité classique est à peine représentée ; il n'y a pas une seule trace de provenance de P. dans la collection.
1. Poggii Flor, opéra, Bâle, 1538, p. 276. Aucune mention des livres de P. n'existe dans le recueil de Gottlieb, Ueber MittelalterL Bibliotheken^ Leipzig, 1890.
2. La dispersion de la collection de Boccace, pour avoir été plus tardive, n'en a pas été moins complète. V. l'étude de Novati sur le catalogue de la a libreria parva » de S. Spirito publié par Goldmann (fiiom, star., t. X, p. 415 sqq.)
3. A Milan, le Térence (non retrouvé); à Padoue, les autographes qui passèrent ensuite chez les Bembo, peut-être le ms. de la Cité de Dieu, qui fut chez les Augustins de cette ville; à Venise, le recueil de lettres aujourd'hui à la Marcienne, qui porte des notes autographes de Francesco Barbare.