ETENDUE DE LA BIBLIOTHEQUE
que Pétrarque a possédé plus de deux cents volumes. Un moindre chiffre justifierait le titre de « bibliothèque », alors surtout qu'un volume contenait presque toujours plusieurs ouvrages et quelquefois plusieurs auteurs.
De cette collection, si considérable pour l'époque chez un simple particulier, il ne nous reste, on le voit, que des débris. Ils ne permettent pas, jusqu'à plus amples découvertes, de porter un jugement d'ensemble ; on peut remarquer pourtant que les manuscrits ecclésiastiquesy sont en petite proportion et que les livres de droit et de philosophie scolastique n'y paraissent point; cette lacune sur les sciences les plus cultivées au moyen âge suffit à donner à cette bibliothèque du xiv® siècle une physionomie particulière. On ne peut non plus se prononcer sur la valeur paléographique des séries réunies par Pétrarque ; des pièces capitales manquent certainement, et toute observation qu'on voudrait généraliser risquerait de tomber à faux. Il n'y a pas ici beaucoup de ces manuscrits très anciens, aimés cependant de notre bibliophile. Deux seulement, d'ailleurs beaux et importants, sont du x* siècle, le Palatinm de Y Histoire Auguste et le Victorinus de Paris, et deux sont du xi% le Chalcidius et le S. Augustin 1989. Le xii** siècle n'est représenté que par le Suétone et le S. Augustin 1994 ; les manuscrits du xiii° sont déjà plus nombreux et on en trouvera une demi-douzaine, plusieurs, il est vrai, indiquant déjà la fin du siècle. Tous les autres sont du trecento et beaucoup témoignent clairement d'une époque assez avancée pour qu'on puisse supposer que Pétrarque luimême les a fait exécuter. Il semble même avoir aimé se servir, au moins pour les ouvrages de consultation 'et de travail, de textes transcrits pour lui et sur ses indications, et avoir possédé parfois deux exemplaires, l'un ancien, l'autre moderne, du même ouvrage. Tel est le cas pour VBistoire Auguste, dont il avait commencé d'annoter son vieux manuscrit, et dont il fit bientôt, pour poursuivre ses études, prendre une copie par un des scribes qu'il employait.
En examinant la structure d^ plusieurs de nos volumes, on pourra être moralement sûr qu'ils ont été exécutés pour Pétrarque ; mais il n'y en a que quatre qui en apportent la preuve matérielle. Le premier, ^récxsémentV Histoire Auguste de Paris, *a été écrit sur son ordre à Vérone, pendant qu'il
habitait Milan [Buncfeci scribiVeroîie, 1356^), par un copiste du diocèse de Reggio, qui signe lohannes de Campagnola^. Ce manuscrit donne un peu, surtout dans sa souscription, une idée de cette écriture de luxe d'une beauté artificielle {artificiosis litterarum tractibus^) que certains copistes se plaisaient à employer et qui faisait le désespoir de Pétrarque : Vqga... ac luxurians lit ter a j qualis est scriptorum seu ueriiis pictonim nostri temporis, longe oculos mulcens, prope autem afficiens ac fatigans, quasi ad aliud quant ad legendum sit inuenta^. Le recueil de lettres choisies qui esta la Marcienne, revu et corrigé en quelques passages de la main de l'auteur, ne peut avoir été écrit que sous ses yeux et même chez lui^ Enfin, un autre copiste de sa maisonnée a travaillé à la transcription de la traduction d'Homère, à propos de laquelle on peut, je crois, résoudre eii passant une question d'un certain intérêt.
Le volume de V Iliade, achevé d'écrire en 1369, est d'une main fort belle et régulière, qui a écrit en même temps les premiers feuillets du volume de V Odyssée. Elle Ta repris, après une interruption*, en y portant le même soin, jusqu'au début du dernier chant. Là, l'aspect de l'écriture change complètement ; le copiste se hâte, multiplie les abréviations outre mesure, trace le s final sans lever la plume ; on voit que son travail ne l'intéresse plus et qu'il veut finir coûte que coûte en quelques heures. Voilà une transcription qui sort tout à fait des habitudes données par Pétrarque à ses copistes et qui a dû lui causer d'autant plus de chagrin qu'il avait tenu à consacrer à Homère un manuscrit plus soigné. On devine un petit drame intime sous cet achèvement précipité. Il y a précisément un secrétaire du poète, Giovanni Malpaghini, qui a vécu chez lui aux années dont nous parlons, et qui, subitement dégoûté de son travail, a quitté son maître
1. Par. 5816. Cette note sur la garde du volume a disparu depuis Van Praet (Delisle, t. I, p. 140).