‹ Pétrarque et l'humanismeChapitre 151 sur 353 · Fam. XIX, 3. Autre mention dans Fam. ÎX · texte numérisé non relu

Fam. XIX, 3. Autre mention dans Fam. ÎX

2. Op. 1095. Le titre véritable de l'ouvrage de P., tel que le donne la copie autographe de Lombardo est : F. P. poète laureati quonimdam clarissimorum heroum Epithoma (Par. 6069 F.).

3. Sur ces peintures, malheureusement détruites, dont la date n'est pas certaine et que mentionne pour la première fois Sozomeno da Pistoia (Muratori, R. L S., XVI, 1090), V. l'art. d'A. Moschetti dans le vol. Paâova a F. P., Padoue, 1904.

4. Le texte de cette préface a été publié par Rossetti (P., Giidio Celso eBoccaccio, p. 226-232). Je traduis sur \cPar. 6069 F, f. 144, l'autographe même de Lombardo.

de leurs vertus; tu leur as assigné une place magnifique dans la plus belle partie de ton palais, en les vêtant d'or et de pourpre, en les faisant admirer par des images et des inscriptions... ; tu as fait revivre leurs traits dans une excellente peinture \.. Non content de les mettre sous tes yeux, tu as choisi pour l'expliquer leurs actions le poète unique, ton cher ami, le célèbre Pétrarque, que je ne puis nommer sans renouveler une récente douleur. Doué comme il l'était du style des anciens et de l'éloquence des plus habiles, il eût admirablement exaucé ta prière, et déjà il avait accompli diligemment plus de la moitié de la tâche, lorsqu'il fut arraché à la terre par l'heure inévitable et porté au ciel par la gloire de ses vertus. Tu avais conçu l'idée de joindre à la vue de ces peintures un noble plaisir pour tes oreilles; il devait former ton âme à des conceptions toujours plus grandes, et non seulement ton âme, mais aussi celle du fils généreux que tu élèves^ pour l'État )). Ce témoignage paraît établir que le plan définitif de l'ouvrage avait été suggéré par une collection de portraits historiques, commençant à Romulus et exécutée sur l'ordre de François de Carrare. Comme le travail de Pétrarque était antérieur à ces peintures, il est permis de supposer qu'il avait lui-même indiqué au prince les personnages qu'on devait choisir et dont plusieurs avaient déjà leur biographie écrite par avance ^

1. Lnaginibus et titulis admirandos... informa excellentissime picture extrinseciis expressisti .

2. P. eut à remplir, à propos des mêmes portraits, un autre désir de son protecteur. Celui-ci voulut posséder, en un petit volume, la vie résumée de ses héros, et supposant sans doute que les grandes biographies seraient trop longues à terminer, il demanda à l'auteur d'en rédiger du moins un abrégé. P. se mit à ce second travail, avant d'avoir achevé le premier, et les laissa l'un et l'autre inachevés. C'est encore Lombardo qui compléta le Compendhim, comme VEpitome, sur l'ordre de Carrare, et c'est l'existence de ce Cotnpemiium, imprimé dans les oeuvres de P., qui a fait oublier l'œuvre principale.

Par un caprice de la fortune, l'œuvre sur laquelle Pétrarque comptait le plus pour sa gloire future, est restée oubliée pendant quatre siècles. Les écrivains de la Renaissance ont beaucoup écrit sur l'histoire romaine, sans tenir compte des recherches et des mérites de leur précurseur'. On n'a connu qu'un abrégé succinct, dont quatorze morceaux seulement, sur trente-six, ont été rédigés par Pétrarque, le reste étant l'œuvre de son élève, Lombardo délia Seta. J'ai raconté ailleurs l'histoire de la confusion établie entre les deux textes, et fait connaître, avec les manuscrits originaux, quels importants fragments inédits ils ajoutent à l'œuvre latine de Pétrarque \ Il semble utile d'y choisir quelques extraits de la préface primitive de l'ouvrage, d'où l'auteur tira plus tard sa dédicace à François de Carrare; elle contient les morceaux les plus significatifs qu'il ait écrits sur le but assigné à ses travaux et sur sa conception de l'histoire.

Il déclare, tout d'abord, pour quela motifs il écarte de ses études les hommes et les choses de son temps : « J'écrirais plus volontiers, je l'avoue, les choses que j'ai vues moimême que celles que j'ai trouvées dans les livres, les événements modernes que ceux du passé, et, de la même façon que j'ai reçu des anciens la connaissance de l'Antiquité, je transmettrais à la postérité lointaine celle du temps où nous vivons. Toutefois, étant fatigué et avide de repos, je rends grâces aux princes d'aujourd'hui qui me dispensent de ce travail; ce n'est pas à l'histoire, en effet, mais, seulement à la satire qu'ils fournissent des sujets. J'en ai connu, il est vrai, d'assez fameux par de récentes victoires; mais tout dans

1. Une étude d'A. Viertel, Petrarca De Viris ill. Ein Betrag iiir Geschichte der human S Indien, Goettingen, 1900, a bien noté la valeur intrinsèque de l'ouvrage.

2. V. dans Le De Viris illiistrihis de P., p. 68, mes conclusions sur le classement des mss. La grande préface : Forttuiatissimos studiorum, dont je traduis quelques fragments, est publiée aux p. 1 10- 114 (d'après le Par. 6069 I).

leurs exploits est tellement laissé au hasard ou à l'incapacité des adversaires, qu'il n'y reste plus aucune place pour la vertu du vainqueur ni pour la véritable gloire '. En philosophie et en poésie, il est beau de tenter des voies nouvelles; en histoire, aujourd'hui, cela est interdit, et comme j'ai l'intention d'écrire, non du roman, mais de l'histoire, j'en suis réduit à reprendre le chemin qu'ont déjà fait avant moi de très illustres écrivains ».

Pétrarque explique plus loin, assez longuement, sa méthode de travail : « Mon sujet est traité déjà par les auteurs, mais d'une façon différente de la mienne. Ce qui manquait à l'un, je l'emprunte à l'autre; ici, j'abrège ; là, j'éclaircis; les récits obscurs à force de brièveté, je les développe et les rends plus nets. Il y a, dans les historiens, beaucoup de choses, provenant des mœurs antiques ou de cette religion absurde qu'il vaut mieux nommer superstition; elles eussent apporté plus d'ennui que de profit ou de plaisir, et je les ai passées sous silence. J'ai cru devoir éviter l'imprudente et stérile diligence de ceux qui reprennent les paroles de tous les auteurs et semblent n'en vouloir rien perdre; ils finissent, leurs guides se contredisant l'un l'autre, par embrouiller leur propre texte en de nuageuses énigmes, en des lacs inextricables. Je ne cherche pas à concilier entre eux les historiens ni à colliger tous leurs récits; je m'attache seulement à ceux dont l'accord ou l'autorité plus grande demande qu'on s'en tienne à leur témoignage ».

Uauteur prie ensuite ses lecteurs de ne pas le condamner trop vite, s'ils rencontrent chez lui quelque détail qui les

I. Ce vigoureux morceau, dont on trouvera plus loin une citation en latin, laisse penser que P. n'avait pas alors l'intention de publier le De Viris de son vivant ; il était trop prudent pour se faire ainsi gratuitement tant de puissants ennemis dans son pays.

s PÉTRARQUE ET LES HISTORIENS ROMAINS

étonne et qui diffère de ce qu'ils ont l'habitude d'entendre; il leur rappelle l'inévitable discordance des historiens, qui a causé tant d'embarras à Tite-Live lui-même, pourtant plus voisin des événements qu'il racontait :

« Il y a des lecteurs, surtout parmi les gens de guerre, qui choisissent un livre d'histoire pour se distraire de leurs affaires ordinaires; ils se réfugient dans cette lecture une partie de leurs journées ou de leurs nuits et s'y reposent de leurs fatigues; mais ils s'y passionnent tellement que tout ce qui n'est pas dans leur volume leur semble, non pas nouveauté, mais erreur, et tout ce qui vient contredire ce qu'ils y ont vu écrit leur fait aussitôt crier à la fausseté. Ils se croient savants parce qu'ils n'ont lu qu'un livre, alors qu'ils se jugeraient bien ignorants s'ils en avaient lu beaucoup. Il peut arriver, et il arrive en effet, que ce qui manque à leur auteur se trouve chez un autre, ou bien que ce qu'il affirme soit contredit par des ouvrages plus autorisés.

(( D'autre part, il pourra se rencontrer un lecteur, dévoré du désir de connaître l'histoire très complètement, pour prétendre que j'ai omis trop de détails et négligé une loi de l'histoire que j'ai fort bien lue dans Cicéron; je m'excuserai de ce reproche par l'infinité et l'immensité des matières; le rêve de tout embrasser m'a paru irréalisable, et j'ai préféré ne pas toucher aux parties que je désespérais d'éclaircir à fond. Qui, je le demande, pourrait classer méthodiquement, depuis l'origine, les rois des Parthes ou des Macédoniens, ceux des Goths, des Huns, des Vandales et autres peuples, personnages dont le nom, resté toujours obscur, a fini par être aboli par les siècles? Si, d'ailleurs, j'abordais de tels sujets, sans parler de la perte de travail et de temps, de l'énormité de l'ouvrage et de Tennui imposé au lecteur, ne voit-on pas que je m'écarterais de mon but? Tous les riches

et tous les puissants ne sont pas illustres de ce chef; autre est le rôle de la fortune, autre celui de la vertu et de la gloire, et je n'ai pas promis d'écrire sur les hommes fortunés, mais sur les hommes illustres».

Pour peu qu'on ait lu le De Viris, on reconnaîtra qu'il y a ici autre chose que des phrases de rhéteur. L'effort de critique fait par Pétrarque est réel ; il a examiné et contrôlé de son mieux, avec les ressources dont il disposait, le peu de textes dont il pouvait se servir; il a compris qu'il y fallait faire un choix, et son instinct l'a conduit vers les meilleurs, il s'est débarrassé, d'une façon remarquable, au moins pour tout ce qui regarde l'histoire romaine, des fables dont le Moyen Age avait encombré le champ de la tradition. La vanité qu'il en tire si naïvement semble injustifiée, si l'on ne juge que les résultats; elle l'est pourtant, si l'on songe au mérite de la tentative.

Sa conception générale de l'histoire mérite aussi d'être remarquée. Les races, les nations, le développement des empires l'intéressent peu, l'individu seul le passionne. En dépit de son principal modèle, Tite-Live, il comprend l'œuvre historique, tantôt comme une suite de portraits ou d'anecdotes (^Liber Rertim memorandarum), t^inlôt comme une biographie (De Viris ilhistribus). C'est qu'il demande avant tout l'enseignement de l'exemple au récit des actions des grands hommes, de même qu'il voit dans l'amour de la gloire, à l'imitation des anciens, le plus puissant ressort de perfectionnement moral. Le moraliste diminue peut-être l'historien, mais il donne à l'écrivain son originalité et sa force. Les idées que développe Pétrarque sont, en effet, inconnues aux générations qui l'ont précédé, et on sait l'influence qu'elles vont exercer après lui sur la littérature et les mœurs de la Renaissance.

OC Si je ne cherchais dans l'histoire, continue-t-il, que ce qu'il y a d'absolument illustre, je ne pourrais faire qu'un bien petit livre, ou même aucun. Quel homme, en effet, est illustre à un tel degré ? La nature, qui inflige presque toujours quelque injure aux plus beaux visages, n'en fait-elle pas autant aux plus belles âmes? Du moins, mettant tous mes soins à me rendre utile, en même temps qu'à plaire, j'ai élagué de nombreux détails qui, comme je le disais plus haut, jetaient dans la narration une confusion inutile, et j'ai cherché à satisfaire ensemble à la brièveté du récit et à la connaissance des sujets vraiment dignes de mémoire. En quoi, par exemple, importerait-il de connaître les serviteurs ou les chiens qu'a eus un homme illustre, ses bêtes de somme, ses habits, le nom de ses domestiques, son mariage, sa profession ou son patrimoine, sa nourriture habituelle, sa façon de voyager, les harnais de ses chevaux, les vêtements, les salaisons et les légumes qu'il a préférés? Si vous voulez savoir tout cela, adressez-vous à d'autres, qui ont pour but de réunir une quantité de faits plutôt que les faits considérables ou glorieux ; vous demanderez en vain à mon livre de tels renseignements, à moins cependant qu'on ne puisse les rattacher aux vertus de mes héros ou à leurs défauts. L'historien a, en efl'et, si je ne me trompe, le but fécond de faire connaître au lecteur ce qu'il doit rechercher et ce qu'il doit fuir, et de réunir, sur ces deux points, d'illustres exemples ».

Nous savons à présent, de façon certaine, quelles parties de la science du passé ont intéressé Pétrarque, et les pages oubliées de son œuvre servent utilement d'introduction à l'inventaire bibliographique de ses connaissances historiques.

PETRARaUE ET LES HISTORIENS ROMAINS II

Le principal historien qu'il ait étudié est Tite-Live, dont il ne s'est pas moins servi pour le De Viris que pour la préparation de YAfrica. Il est superflu de rappeler que Tite- Live avait été fort peu lu au Moyen Age et ne l'avait été que pour se trouver défiguré par les compilateurs. Giovanni Villani et Dante l'avaient déjà mieux connu, et celui-ci a dit de lui une parole célèbre '. Mais les transcriptions du grand ouvrage restaient rares, et il faut arriver à l'époque de Pétrarque pour les voir se multiplier.

Lecteurs et admirateurs deviennent alors plus nombreux pour l'historien de Rome. Le tribun Rienzi, selon son vieux biographe, «molto usava Tito Livio » et l'exemplaire qu'il en trouvait dans la bibliothèque du Pape servait à lui adoucir sa captivité d'Avignon ^ Le roi Robert lisait aussi l'historien de la République et parlait à Pétrarque des regrets que lui causait la mutilation de son œuvre : Secundam [decadem] ipse ego, hortante qiiondam sacrae memoriae Roberto Siciliae rege, summa sed hactemis inefficaci diligentia qtiaesiuû Plus d'une fois le poète et le roi s'entretinrent d'un sujet qui leur était également cher; un écho de leur causerie nous est parvenu : Quo studio putandus est arsisse T. Liuiiis Patauinus, qiio omnem Romanam historiam A. U. C. ad Caesarem Augiistum, anus ipse claruit temporibiis, centuin quadraginta dtiohus îioluminibus scripsit! opiis ipsa mole mirabile, stupendumque praesertim, quia in eo nihil raptim et turmdtuario, ut aiiint, stilo, quod quidam soient qui omne uerbiim labiis oblatum scriptis mandant, sed tant a

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