‹ Pétrarque et l'humanismeChapitre 228 sur 353 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

PETRARaUE ET LES AUTEURS GRECS

... Vidi Plato Che'n quella schiera andô più presse al segno... Aristotele poi, pien d'alto ingegno ;

... e queir ardente Vecchio a cui fur le Muse tanto amiche... Primo pittor de le memorie antiche.

(Trion^o délia fama, III).

Pétrarque a vécu dans l'idée que la littérature romaine aurait été bien supérieure à la littérature grecque. Amplifiant un mot de Cicéron, il écrivait un jour : Scio Graecos fuisse olim ingeniosissimos ac facundissimos uiros; miilti inde philosophi et poetae maximi, et oratores et mathematici insignes; medicortim principes illa pars mundi gemiit... Post Platonem et Aristotelem de rebiis ad omnem philosophiae partent spectantihus Varro et Cicero scribere atisi simt. Post Demosthenem de rébus ad eloqtientiam pertinentibiis Cicero idem, post Homerum poetice scribere ausus est Maro ; et uterque qiiem sequebatur aut attigit, aut transcendit. Post Herodotum et Tlmcydidem Titus Liiiiiis et Crispas Salustius historias conscripseriint, et illos a tergo qiiam longissime reliqnernnt. Post Lyciirgum et Solonem Jegesque dnodecim tabiilariim nostri iiireconstilti, de tam paucis granis in sidcos Graecorum ingeniorum parte adeo effusis, legum citiiliuni tant opimani messem in horreiim Romanae Reipublicae congessenint, iit in eo studio facile ostenderent se uictores. Post mathematicos Graioruni scribere noster non timuit Seiierinus. Post illoriim quatuor iheologos nostri totidem sic scripserunt, ut sine contradictione supe-

rauerint\ Il mettait les Grecs fort au-dessus des Arabes ; mais c'était à peu près tout ce qu'il leur accordait, et son préjugé national, plus excessif chez ce Romain attardé qu'en Cicéron même, l'empêchait de reconnaître en eux les maîtres de l'esprit latin.

S'il ne se doutait pas du caractère unique de leur littérature, il en devinait du moins la richesse. Ne lisant pas leur langue et réduit à les connaître par les témoignages latins, il avait constitué une liste assez étendue de noms d'écrivains grecs et les énumérations de ses Trionfi sont singulièrement plus précises et plus nourries que celle du chant IV de YInferno ^ Le poète avait même recueilli sur plusieurs auteurs assez de détails pour faire autre chose que les mentionner ; respectueux de leur génie sur la foi de ses autorités ordinaires, il leur consacrait de véritables petits essais

1 . Deniqiie Graecos et ingenîo et stilo fréquenter uicimiis et fréquenter aequauimus, iniOy si quid credimus Ciceroni, semper uicimus tibi adnisi siimus (Sen. XII, 2 (i) , Op. 913). Texte du Par. 8571, f. 140. Tout ce passage est dirigé contre les Arabes (Arabiculi). Le sujet est repris au point de vue spécial de l'éloquence, dans le 1. Il du Secretiun ; P. y fait établir par S. Augustin la supériorité des Latins sur les Grecs, avec citations contradictoires de Cicéron [De fin. I, 3] et de Sénèque [Contr. I, pr.] : Graeci uobis, nos idcissim Graecis uerhoi-iim pemiriam [éd. penultimam] soletis ohticere; Seneca quidem illos uerhis ditiores aestiniat... Est ego, ut nides, de eloquentiae principatii. non tantiim inter nos et Graecos, sed inter nost7'oriim etiani doctissimos magna contentio, inque his castris est qui illis Jaueat, siciit in illis forsitan qui nohis, qiiod de Plutarcho illustri philosopho quidam referunt. Denique Seneca noster, etsi Ciceroni déférât, lit dixi, coactus maiestate tam praedulcis eloqnii, in reliqiiis tamen palmam defert (JJp . 341. On a vu, p. 117, que P. ne distingue pas Sénèque le rhéteur du philosophe).

2. Par ex., sur les historiens, Tr. délia fa ma, III, 55-58 :

Tucidide vid' io che ben distingue I tempi e i luoghi e loro opre leggiadre E di che sangue quai campo s'impingue ; Erodoto di greca istoria padre...

Même expression àzns Rem. I, 23 : Graiae pater historiae (d'après Cicéron, Leg., I, i). Mais les connaissances de l'auteur s'arrêtent là.

PÉTRARQUE HT LES AUTEURS (iRECS 12^

d'histoire littéraire' et cherchait notamment à leur assigner un ordre chronologique, d'après les renseignements dont il disposait'. Mais, à part ceux dont va traiter ce chapitre, on peut affirmer hardiment qu'il ne connaissait rien de leurs ouvrages \ Ceux des humanistes du siècle suivant qui ne surent pas le grec furent plus fortunés que lui et lurent beaucoup d'auteurs dans ces traductions latines qui se multiplièrent dès l'époque de Chrysoloras. Cette ressource manqua à Pélrarque;il chercha pourtant à se la procurer, au moins pour les deux écrivains qu'il considérait comme les plus grands représentants de l'esprit grec, et qui troublaient un peu sa patriotique confiance dans la supériorité des Latins, Homère et Platon.

Le premier lui était nommé par l'Antiquité tout entière comme le maître et le père de tous les poètes : Illiid ah Horatio Flacco, imo uero ah omnibus concorditer deJatiun Homero poetarum principi"^. Le livre V de Macrobe surtout, bien qu'il n'en lût pas les textes grecs, lui avait fait connaître dans Homère l'inspirateur et le modèle de son cher Virgile'. A l'étonnement de cette révélation avait

1. V. dans les Res viemonindcic les notices sur Solon, Pythagore, Sophocle, Démosthène, Eschine, Archimède, etc. Les copistes du Par. 606^ T orthographient

Tuchidides et Tuchilides.

2. Par ex., Rer. mem. I, 2 (notice sur Isocrate) : Hic est ille Graecus orator, de quo in Saturnalihus, quod primum omnia iierùa soluta et iiaga sub numéros arctaidt. Qiiod si sic accipimus ut carminis intientorem aestimemus, ratio' temporum ohstahit. Constat enini, et Tullius in Rethoricis testatiir, hune et Aristoteleni fuisse coaetaneos ; Aristoteles uero iam Roma florente floruisse non amhigitur. Rursus Honierum et Hesiodum, Graecorum poetas praeclarissiinos, antc conditam Romani fuisse idem Tullius testis est. Inuentor ergo non carniiuuni, sed numerorum fuit eorum quibus utuntur oratore-i, quod ipse M. Tullius de oratore [Or. 52] diligcnter exequitur... (Op. 404).

3. V. p. 122, sur l'affirmation contraire faite pour Plutarque.

Page 1