Var. 25; Fam. XXIV
PÉTRARQUE ET LES AUTEURS GRECS l6l
les invitant à ne pas surcharger d'un double fardeau les épaules d'un seul homme et promettant de les satisfaire quand le premier travail serait terminé \
La traduction finie, Pilate quittait Florence, peut-être par un de ces coups de tête qui semblent fréquents dans sa carrière. Mais, si Toeuvre était achevée, elle n'était pas mise au net ou bien il n'en existait encore qu'une seule copie, car Pilate, qu'on retrouve à Padoue auprès de Pétrarque, ne la lui avait pas apportée. La première demande que fait Pétrarque à Boccace de cette traduction est dans une lettre du I" mars 13 75 ^ celle-là même où il annonce que l'in- /?/^. -*^ constant Pilate l'a quitté à son tour pour se rendre à Constantinople tenter une fortune meilleure. 11 ne demande encore qu'un fragment, partent illam Odysseae, qiia Ulixes it ad inferos et Jocorum qiiae in iiestibido Erebi siint descriptionem ah Homero factam...,quam primum potes... utcumqne tuis digitis exaratain:\\ se réserve de réclamer plus tard le tout: In futuriim autem, si me amas, iiide ohsecro an iuo studio, mea impensa, fieri possit ut Homerus integer bibliotbecam banc, iihi pridem graeciis habitat, tandem latinus accédât.
Insérons ici une observation utile. Les mots mea impensa ont été diversement interprétés et prêtent en effet à discus-
1. Var. 25: Nec omnino aliquid tantis coeptis per me deerit. Sed uidenduiii iiolns est ne... mortelles biimeros praegrauet diuinornm pondus ingeniortim.
2. Sen. III, 6 (5; Op. 775). On y lit: Léo inquam, undecumqiie magna heUua, me nolente fnislraque diu ac midtiim disstcadente, siirdior scopulis ad quos ibat, tuum post abitiim Une ahiit. Nosti hominem et me nosti, an is tristior, an ego laetior. Haud jacile indices itaqne, ueritiis ne conuictu assidno fortassis inficerer (est enim aegritiido animi non minus contagiosa quant corporis), ahire passus sum... Ahiit ergo suh aestatis exitum, multa me coram saepe in Italiam Latinumque nomen accerrime inuectus. Le reste de l'histoire de Pilate est dans la suite de cette lettre est dans Sen. VI, i : mais il n'intéresse plus notre sujet. V. une causerie de H. Hauvette. Le prof, de grec de P. et de Boccace, Chartres 1891, et quelques observations du même auteur dans les Notes sur des mss. autogr. de Boccace, Rome, 1894, p. 12-16.
P. DE NoLHAC. — Pétrarque. 1 1
l62 PÉTRARQUE ET LES AUTEURS GRECS
sion. On a pu comprendre que Pétrarque, recommandant son désir au zèle de son ami, s'engage seulement à payer le copiste de l'exemplaire qui lui sera envoyé. Mais le sens est tout autre et Pétrarque veut surtout rappeler que la traduction même est due à sa libéralité; c'est ce que précise, je crois, la lettre à Délia Penna, où on lit: Unde Ciceronem expectaham hahiii Homeriim, qiiiqiie graecus ad me iienit mea opéra et impensa factiis est latiniis, et fiiinc inter latinos nolens meciim habitat \ On ne pourrait récuser ce témoignage deux fois répété qu'en donnant au passage suivant de Boccace la valeur d'une affirmation contraire : Nonne ego fui, qui Leontium Pylatiima Venetiisocciduam Bahy]onem\A.\\^no\'{] querentem a longa peregrinatione meis flexi consiliis et in patria [Florence] teniii ? qui illum in propriam domum siiscepi et diu hospitem habui, et maximo lahore meo curaiii, ut inter doctores Florentini studii susciperetur ei ex publico mer cède apposita ? Fui equidem ! Ipse insuper fui qui primus meis sumptihus Omeri lihros et alios quosdam grecos in Etruriam reuocauiy ex qua multis ante secidis abierant non redituri ; nec in Etruriam tantum, sed in patriam [Florence] deduxi ^ Quels sont les auteurs grecs que Boccace était si fier d'avoir ramenés en Toscane avec Homère? 11 est peu utile de le savoir, car ni lui ni les Florentins de sa génération n'en firent grand usage, et ce ne fut guère qu'au temps des leçons de Chrysoloras qu'ils purent
1. Seii. XVI (XV), I ; Op. 948 (avec ope ou opéra). La phrase suit immédiatement la citation qu'on a vue au t. I, p. 220.
2. Texte original des Genealogiae dans O. Hecker, /. c, p. 277-278. La suite mérite d'être citée : Ipse ego fui, continue Boccace, qtd primus ex Latinis a Leontio in priuato Iliadem audiui ; ipse insuper fui qui ut legerentur puhlice Omeri lihri operatus suni... Ouantulumcunque ex multis didicerim, non nullos tamen preceptoris demonstratione crebra intègre intellexi... Boccace n'oublie pas sans doute les essais de traduction de V Iliade faits pour Pétrarque ; mais il tient à indiquer que celui-ci n'a pas eu de Pilate une explication régulière et très complète d'Homère, ce qui est exact.
servir \ Mais c'est bien sur des acquisitions de manuscrits grecs que portent, dans la petite apologie ci-dessus, les mots ineis siimptihus, tandis que, chez Pétrarque , l'expression/;7^^n'////?^//5^ s'applique à la traduction. Il n'y a donc pas contradiction entre les deux amis ; Tun a acquis, de ses deniers, le premier manuscrit d'Homère qui soit venu à Florence ; l'autre a donné à Léon Pilate la rémunération nécessaire pour le travail exécuté à l'aide de ce manuscrit '.
Boccace cependant a extrait de la traduction la description des enfers de VOdyssée et l'a copiée de sa main pour Pétrarque ; ce n'est pas tout à fait le morceau qu'attendait celui-ci et dont il avait besoin pour préciser un chapitre de son De Vita solitaria, qu'il comptait parer du nom d'Homère ^ : Ouod mihi de Homero manu tua scriptum miseras, anteqiiam Venetiis profisce-
1. Manetti s'inspire du passage de Boccace et de la tradition florentine pour écrire dans sa Vita Boccatii : Non multo post, maiori graecarum litterariim aiiiditate tractiis, suis sumptibus, qitanquam inopia preniereîur, non modo Honieri lihros seâ nonnulhs etiam codices graecos inEtriiriani atqiie in patriam, ut aiunt, e média Graecia reportauit, quod ante eum nullus fecisse dicehatiir. Ut in Etriiriam graeca uolumina retuUsset, huiusmodi ueteres diiorum tam insignium poetarum graecarum litterarum primitiae quasi seminarium quoddam extitisse uidentur, quod uheriorem terrant postea nactum gradatim adeo in dies pullulauit, ut temporihus nostris florens uherrimos iam fructus pepererit (Par. 5828, f. 214).
2. On voit ce qui manque, selon moi, à la conclusion de Hortis (p. 508) : La prima versione d'Omero che nelV Italia risorta alla classica letteratura àbhia veduto la luce, fu fatta per eccitamento di F. Petrarca, per opéra di L. Pilato, a spese di G. Boccaccio. Il faut : per eccitamento e a spese di F. P. ; Boccace a des mérites d'un autre genre.
3. Ce rapprochement m'est imposé par la dédicace de ce traité à Ph. de Cabassoles (i 366) et par le passage suivant sur le « père des poètes»: Hic iiero non tantum Graecas solitudines, sed Italicas sic descripsit, ut quae ipse non uiderit, sicut ait Cicero (caecus enim traditur fuisse), nos ut uideremus effecerit, ut illius ingenii non poesim, sed picturani quodammodo uidcamus ; an putamus id eum facere potuisse, nisi eadem loca sollicite ante caecitatem ac memoriter ohseruasset ? Vit. sol. Il, I, 2 ; Op. 278. Cf. Fam. V. 4; Rer. meut, II. 2 (O/). 413); ///;/. Syr.iOp. 5 59).
lé4 PÉTRARQUE ET LES AUTEURS GRECS
rer, suscepi, iitfide atque indulgentia tua laetiis, sic superuacuo moestior labore, qiiem tibi impositiiriis non fiieram, si scinissem qiiod nunc scio. Non enim nosse optabam qiiid apud Graios injeros ageretur^ apnd Latinos nosse qnid agitur satis est... sed uoîebam, scire qiialiter Homerus, ipse grains homo uel Asiaticus et, quod miraculum aiiget, caecus quoqiie, solitudines Italas descripsisset, uel Eoliam scilicet, uel Auermun lacum montemque Circeum. Sed quoniam tibiplacuit ut mihi postea totum illud eximium destinares, ibi forsan inueniam quod quaero \ Cette lettre est sûrement datée de Pavie, 14 décembre 1365 ; à ce moment le principal domicile de Pétrarque est à Venise et c'est laque Boccace vient de lui adresser la copie de Ylliade et d'une première partie de V Odyssée. Le poète se réjouit et s'étonne, en même temps, de cet envoi incomplet : Spem iamenhanc minuit quod scribis misisse te Iliadem totam, Odysseae autem partent : in eo quidem libro est quod scire uelim. Miror sane qiiid ita illam totam,huius partem miseris, sed fortasse integram non habebas ^ Quicquid erit uidero dum me domiim mea sors reuexerit, transcribiquefaciam et remittam tibi, quem tantare priuasse pati îîolim. Iteriim tibi gratias ago \
La lettre qui se place ensuite dans notre récit est du 27 janvier 1367 ; elle raconte la mort de Pilate, tué par la foudre dans une tempête sur la mer Adriatique, alors qu'il revient de Constantinople à Venise rapportant dans ses bagages des livres grecs ; Pétrarque, qui est précisément à Venise et qui
1. Sen. V, I (Op. 792). P. avait visité lui-même, plein des souvenirs de Virgile, les solitudines Italae dont il parle ici.
2. Probablement Boccace n'avait pas voulu attendre que la copie tût terminée pour satisfaire l'impatience de Pétrarque.
3. Donatoque nostro suhirascor: qui cum saepe de minorihus scriberef, tuni hoc factum maie siluit, quod animo meo sciret et tnissl et mittentis consideralioue gratissimum. Cet ami commun est Donato degli Albanzani, sur qui le dernier travail est dû à Novati, Arch. slor. il., année 1890, II.
a SU aussitôt la triste nouvelle, se propose de faire rechercher sur le navire Euripide, Sophocle et quelques autres auteurs, qu'il a chargé le Calabrais de lui rapporter '. Ces manuscrits de Pilate sont peut-être ceux qu'acquiert Boccace et qu'il fait venir à Florence. Pétrarque ne peut tenir à les garder: il sait trop peu de grec pour en tirer le moindre parti et la perte de son second maître lui enlève tout espoir d'en apprendre davantage. Il borne son désir à lire Homère en latin. Malheureusement, le manuscrit de Boccace n'est pas encore, le 27 janvier, parvenu à son destinataire. Dès son arrivée à Venise, celui-ci, qui a eu des nouvelles de Florence par une visite de Donato degli Albanzani, écrit à Boccace qu'ils ont beaucoup parlé de lui, simiiJ que deHomcro qiiem misisse te scripseras, de quo istic qiiid sit actmn quaere ; hue enim non iienisse illum seiio ^. Mais ce retard nouveau, en irritant la patience du poète, doit rendre son plaisir plus délicieux; peu après, il envoie en ces termes ses remerciements : Restât ut noueris Homerum tuum iain latinumet mittentis amorem et transferentis [Pilate] mihi memoriam ae siispiria renouantem, ad nos tandem peruenisse, ?neque et omnes seu Graecos seu Latinos, qui bibliotheeam hanc ifîhabitant, replesse gaudio atque ohlectatione mirahili ^ La traduction commencée en 1360 ne parvenait à Pétrarque qu'au bout de sept années +. Comme il avait promis de renvoyer cette copie à Boccace, il s'occupa immédiatement de la faire transcrire et confia ce soin à un de ses secrétaires.
Cette transcription exécutée chez Pétrarque est contenue en deux volumes semblables, Pâf/'m;n/5 y 880, i et 2, qui sont
1. Supellex horridiila et squaîentes libeîli, hinc nautarum Jide, hiiic propria inopia tuti eiiasere. Inqiiiri faciam an sit in eis Euripides Sophoclesque et alii, qiios mihi qiiaesituriim se spoponderat {Sen. VI, i ; Op, 807).