Srwf/., XV
.1 K 11 N RS SR 1>K PÉTIUKQlli:. !."
session de tous les biens de son mari défunt Cet acte a tous les caractères de l’authenticité. Mais il semble qu’il ne soit pas question ici des parents de Pétrarque. 11 s’agit sans doute d’un autre Petracco, probablement d’un des frères du notaire, d’un de ceux qui possédaient en commun avec lui le domaine de l’incisa, et n étant pas proscrits avaient empêché que ce bien fût conlisqué. Le père de Pétrarque était mort, on n’en peut douter, en 1526. Comment sa veuve aurait-elle attendu jusqu’en 1551 pour réclamer sa succession? D’ailleurs elle ne se nommait pas Niccolosa, mais Elelta. Nous le savons par le témoignage même de son fils*. Pétrarque nous dit en outre, qu’au moment de sa mort elle avait trente-huit ans ; il compose même pour elle autant de vers latins qu’elle avait d’années. Pour mourir à trente-huit ans, en 1551 , quand son fds avait vingt-sept ans, il eût fallu qu’elle devînt mère à onze. Enfin, ce qui coupe court à tout débat, ••'est que Pétrarque raconte, dans son Kpîlre à la postérité, qu’il abandonna l’étude du droit, dès qu’il eut perdu ses parents, et qu’il nous dit autre part qu’il avait renoncé au droit à l’âge de vingt-deux nus, c’est-à-dire en 1520*. Son père et sa mère étaient
1 Voyez la note t de la traduction italienne que M. Fracasselti a donnée des Lettres latines de Pétrarque, t. P".
8 Eiccta Dei latn nomine quam re ( Panegyricum in funere mains).
* Senil., XV, I .
li JEUNESSE DE PfiTRAKQUE. t
nécessairement morts à celte date. D’après un aclo publié par Daldelli, on croit généralement que Petracco laissait, outre ses deux fils, une fille appelée Selvaggia et mariée à Florence. Mais il doit y avoir encore ici quelque confusion de noms. Cette Selvaggia, qui est désignée dans un contrat comme la fille d’un des Petracco de Lancisa, était peut-être la fille de cet autre Petracco qui avait épousé une Sigoli et qu’on veut confondre à tort avec le père de Pétrarque, à moins qu’on ne la considère, ce qui à la rigueur est encore possible, comme une enfant naturelle née avant le mariage*. En tout cas, si Pétrarque avait une sœur, il est bien étrange qu’il n’aitjamais parlé d’elle et que, sur la tombe de sa mère, il se représente, son frère et lui, comme les seuls débris de leur famille.
La mort d’Eletta Canigiani fit écrire à Pétrarque les premiers vers qui nous soient restés de lui. En bon élève de rhétorique en écrirait de meilleurs et surtout île plus corrects aujourd’hui. Le sentiment v vaut mieux que la latinité. Il n’en est pas moins curieux de recueillir ce premier épanchement du génie, d’y remarquer surtout la confiance que le jeune poêle
* Y'oici la note qui avait clé copiée par Cantini aux archives de Florence et remise par lui à Baldelli : Joannes quond. Tani de Suininofonte recepit in dotein a Petrarco fil. ser Parenzi de Âncisa Flor. 55 dante pro dote Selvaggia' ejus liliæ, et uxoris dicti Joannis... Die 12 aprilis 1521. (Bu.ori.i.i, Vitu rii Francesco Pclrarca. parte seconda )
JEUNESSE |)K I’ÉTHAItOlîE. \o
témoigne dans sa destinée, et la fierté naïve avec laquel le il se décerne déjà l’immortalité. Ne pressentait-il pas, dès l’àgc de vingt-deux ans, sa gloire future, lorsqu’il disait à sa mère : « Nous vivrons ensemble, on se souviendra de nous en même temps * ? »
Mais comment conquerrait-il cette gloire? Quel théâtre offrait Avignon à l’activité littéraire de son esprit? Les lettres y étaient-elles encouragées? Un jeune homme amoureux de poésie devait-il y trouver facilement des sujets poétiques et des lecteurs pour ses vers? Si l’on en croyait Pétrarque lui-même, Avignon était une ville abominable où il se considérait toujours comme en exil. Il n’en aimait ni le climat, ni les habitants, ni les mœurs. Il se plaignait des vents qui y soufflent presque constamment ; il déclarait qu’il n’avait jamais vu une ville si infecte. C’était, suivant ses fortes expressions, « l’enfer des vi- « vants, la senline la plus profonde des vices, un « grand opprobre, la plus grande puanteur de l’uni- « vers. » 11 n’y trouvait « rien de sincère, rien de sacré, « aucune crainte de Dieu, aucun respect des serments,
1 Vivemus parilor, rncmorabimur nmbo { Panegyricum in funere mal ri s).
JKI'NESSK DE PÉTRAROI K.
«aucune religion 1 . » Il l’appelait « un égout où vert naientse rassembler toutes les immondices et toutes « les iniquités de l’univers*. » Nous ne prendrons pas à la lettre l’indignation d’un homme qui, dans son patriotisme italien, ne pardonnait pas à Avignon d’avoir remplacé Rome. Ce qui rend pour Pétrarque le séjour de celte ville étrangère si insupportable, c’est que les papes y ont transporté le siège de leur résidence.
Kl cependant il dut à cet événement la facilité de ses succès et la prompte renommée de ses œuvres. Il se montrait véritablement injuste envers Avignon, en oubliant que c’était grâce au séjour des souverains pontifes qu’il y avait trouvé dès sa jeunesse, d’illustres amitiés et les plus utiles des encouragements. Sans doute, le pape Jean XXII, qui occupait le trône pontifical lorsque Pétrarque revint de Bologne, tout plein de sa querelle avec Louis de Bavière, ou plongé dans des discussions llicologiqucs, où il apportait l’âpreté de son caractère et la violence des mœurs du temps, tantôt condamnant un évêque à être écorché vif et brûlé, tantôt enfermant des franciscains qui osaient lui résister et les laissant mourir en prison, n’ayant de passion que pour la théologie, ni de curiosité que pour la médecine, ne pouvait gnèrcs’inléresser aux productions purement littéraires d’un
1 Niliil veri, niltil sani, nullns Roi inclus, milium jiisjiiranrium’ nulla religin [Seuil., 1).
4 Ibid.
J K 11 N RS SK D K l'KTHA Itl.MK.
jeune homme dont les premiers écrits ne répondaient à aucune de ses préoccupations *. Le premier pape que Pétrarque connut ne lui servi I donc à rien. Mais fut-il indifférent pour lui de vivre de bonne heure près d’une cour qui, malgré ses revers, réunissait encore dans une même ville tant d’hommes distingués venus de tout les points de l’Europe pour négocier, pour discuter, pour traiter de grandes questions religieuses et politiques avec le chef de la chrétienté? La papauté avait beau être amoindrie par l’humiliation de Bonifacc VIH, et par l’étroite dépendance où la tenaient les rois de France en la gardant chez eux, elle n’en demeurait pas moins la plus grande puissance morale du moyen âge. Combattue et ébranlée, elle perdait quelque chose de son autorité sans rien perdre néanmoins de son action sur les esprits. Pans quel autre lieu Pétrarque eût-il rencontré plus de lettrés, plus de savants, plus de prélats et de princes instruits que n’en attirait en quelques années, à Avignon, la cour pontificale? 11 y gagnait en outre d’échapper à ces luttes municipales, à ces querelles de parti qui avaient troublé la vie de son père et assombri celle de Dante. À Florence, il eût fallu être Blanc ou Noir; ailleurs, choisir entre le peuple et l’aristocratie, ou entre deux tyrans. À Avignon, les esprits planaient au-dessus de ces discussions locales.
' Voyez Jf.as Vii.uni ; Flf.ury, Histoire ecclesiastique ; ni: l*« * t— im. Histoire du Christianisme.
Qu’étail-ee que les petits intérêts «les cités italienne» pour des hommes qui prétendaient à la domination spirituelle du monde?
Le séjour d’Avignon offrait encore au poète un autre avantage. Il y restait des traditions littéraires. Quoique la guerre des Albigeois eût dispersé les troubadours et étouffé la poésie provençale, on n’en gardait pas moins, dans le Midi, surtout dans une ville jadis à demi détruite et ruinée à cause de son attachement pour le comte de Toulouse, un profond souvenir des mœurs et de la gloire du passé. On aimait à se rappeler, on essayait même d’imiter la galanterie poétique et l’élégance des siècles précédents. Nostradamus invente-t-il tout ce qu’il nous raeontede ces nobles avignonnaises, qui, au milieu du quatorzième siècle, composaient des vers, rendaient des arrêts d’amour et recevaient des visiteurs venus d’Italie, de France, d’Espagne, d’Allemagne pour admirer leur beauté, et pour leur soumettre quelques questions de casuistique amoureuse? Sous des ornements romanesques, n’y a-t-il pas là un fond de vérité? Los habitudes chevaleresques avaient-elles si complètement disparu, qu’il n’en restât plus aucune trace dans un pays où elles avaient été si longtemps en honneur? Sans doute ces cours d’amour dont parle Nostradamus n’élaient plus ce qu’elles avaient été, deux siècles auparavant, dans les beaux temps de la chevalerie, lorsqu’une Ermengarde de Narbonne ou
une Kléonorc de, Poitiers les présidaient. Mais les imitations qui s’en faisaient encore, si affaiblies qu’elles fussent, attestaient du moins la grande influence que les femmes exerçaient sur la société méridionale. Même à côté de la cour pontificale qui, plus d’une fois d’ailleurs, reconnut leur souveraineté, comme on le vit sous Clément Y et sous Clément VI, elles conservaient toujours auprès des esprits délicats, surtout auprès de tous ceux qui s’occupaient de poésie, l’irrésistible empire de la grâce et de la beauté.
he jeune Pétrarque, dont le génie poétique s’éveillait, rechercha évidemment, dès son arrivée à
Avignon, le monde élégant où elles régnaient, le seul sans doute où Ton s’entretînt d’art, où l’on gardât quelque souci des lettres. Il en subit si bien le charme qu’il en adopta tout de suite les usages, et. qu’il y prit jusqu’au goût de cette frivolité, si contraire aux tendances sérieuses de son esprit, que le commerce des femmes impose inévitablement même aux hommes les plus graves. Plus tard, Pétrarque regrettait lè temps qu’il avait perdu en leur honneur às’occuperdc sa toilette et des moyens de leur plaire. « Tu te rappelles, écrivait-il à son frère Gérard de- « venu chartreux, quel soin, quel inutile soin nous « prenions pour que notre vêlement fût d’une exquise «blancheur; quel ennui c’était que de s’habiller et « de se déshabiller; quel travail répété le matin et. le «soir; quelle crainte qu’un cheveu ne vînt à s’é-
•2» JKUNKS.SK UK l'KTIiAUntiK.
« chappcr de la place qui lui était assignée, que Pair « léger ne confondit les boucles enroulées de notre « chevelure; comme nous évitions les chevaux qui « venaient devant et derrière nous, de peur que notre « robe parfumée et brillante ne reçût par hasard une « tache ou qu elle ne fût froissée et ses plis dérangés. . . « Et pourquoi toutes ces anxiétés? Pour plaire aux « yeux des autres. Et à quels yeux je vous prie? Aux « yeux de beaucoup de gens qui déplaisaient aux « nôtres... Parlerai-je de nos souliers? Quelle pénible « cl continuelle guerre ne livraient-ils pas à nos « pieds qu’ils paraissaient protéger? J’avoue qu’ils « auraient rendu les miens inutiles, si averti par la c< dernière nécessité, je n’avais mieux aimé blesser « un peu les yeux des autres que de broyer mes nerfs « et mes articulations. Que dirai-je de nos fers à « friser et du soin de notre chevelure? Combien de k fois notre sommeil, que ce travail avait retardé,
« n’a-t-il pas été dérangé par le même travail? Quel « bourreau de pirate nous eût plus cruellement « serrés, que nous ne nous serrions nous-mêmes de a nos propres mains? Que de fois le malin, dans notre « miroir, nous avons vu des sillons tracés, pendant « la nuit, sur notre front rougi! Que de fois, nous c< qui voulions montrer nos cheveux, n’avons-nous « pas été forcés de cacher notre ligure 1 ! »
1 Mcministi, inquatn, quis ille et qiiam siiporvacmis exquisitissim.T voslis nilnr;... qnoil iilnil incluomli exunndique fnstulium, ot main' ae
JEUNESSE II K l’ÉTIl ARQUE. ‘21
Assurément, ce ne sont pas ces rafiiiieinenls d’éloganee qui fonl les poêles. Mais c’est, pour plaire aux femmes qu’on prend un lel soin de sa personne, et il va dans le commerce des femmes, il y avait dans le culte qu’on leur rendait alors , de quoi échauffer l'imagination d’un jeune homme nourri de lectures galantes et de traditions. chevaleresques. Uu’un sentiment sérieux, profond, vint à s’emparer de lui, il avait trouvé la matière de la poésie qui convenait le mieux à son temps, on peut même dire de Tunique poésie que ses contemporains fussent préparés, par leur éducation, à comprendre et à admirer. Aucun sujet ne pouvait les charmer davantage que la peinture d’une passion qui tenait une telle place dans leur vie. Aussi la destinée poétique de Pétrarque ful-
vrspere repetitus labor; quis illc metus, ne dalo online capillus eftluorel, ne complicitos coinarum globos levis aura confnnderet ; quie ilia contra retroque venientium fuga quadrupedum, ne quid advenliciæ sordis redolens ac fulgida toga siiscipcret, ncu impressas rogas rollisa reinitteret... Quorsuin cniin ea mentis anxictas?Ut placeremus scilicet oculis alienis. Et quorum oculis, quæso? l’rofedo multormn qui uostris oculis displicebanl.... Quid de calccis loquar? l'edes , i|iios protegere videbantur quam gravi et quant continuo belle» pre* mebant! Meos, fatcor, inutiles reddidissenl, nisi extremis necessilatihus admonilus, olTeudere paululum aliorum lu mina, quam nervos et articulos meus contercre maluisscin. Quid de calamistris et toinæ studio dixerim? Quotieus somnum, quem labor ille distulcrat, labor ille ubrupit? Quis piraticus toitor crudelius arctassel, quam l'i'opriis ipsi manibus arclabamur? Quos inanc nocturnos sulcos iu ? jh'ciiIo vidimus, rubcnli froute transversos, ut qui capillum ostenlare 'olebamus, raciem legere cogcbainur! (Faniil., X, 3. Edit., Fracastelli.)
elle fixée le jour où il rencontra Laure pour la première fois dans l'église des religieuses de Sainte- Claire d’Avignon. A partir de ce moment, il sut nonseulement quel serait désormais l’objet de ses vers, mais il choisit la langue dans laquelle il écrirait. Peut-être, sans son amour, n’aurait-il jamais renoncé à la langue latine dont Cicéron lui avait inspire le goût dès son enfance , vers laquelle il revenait chaque fois qu’il n’écrivait plus pour Laure, qu’il employa exclusivement dans sa vaste correspondance et qu’il considérait même, on le voit à plusieurs reprises par certains passages de ses lettres, comme la seule qui fût digne des grands sujets. Mais Laure ne savait pas le latin, non plus que ses belles compagnes. Il fallait leur plaire; il fallait que les vers d’amour fussent répétés par ces bouches délicates, et c’est ce qui nous valut l'harmonieux langage du Can • Sonierc.
L’amour allait être, encore une fois, comme il l’avait été depuis l’origine, la source vive de la poésie italienne. Après avoir inspiré d’abord Frédéric II cl les Siciliens, puis l’école de Bologne avec Guido Guinicelli, celle de Toscane avec Guitlonc d’Arezzo et Guido Cavaleanli, après avoir fait jaillir de l’àmede Dante la Vie nouvelle et la Divine Comédie , après avoir dicté tous les vers de Cino de Pisloie, il suscitait de nouveau un grand poêle. Mais cet amour serait-il celui qu’avaient chanté les poètes antérieurs?
Pétrarque imiterait-il ses prédécesseurs? N’imiterait-il qu’eux? Ne subirait-il pas l’influence de quelque littérature étrangère? Ou bien, n’imitant personnelle rcnouvcllerait-il pas la poétique amoureuse? Si on l’en croyait lui-même, il aurait, de parti pris, repoussé toute idée d’imitation. Dans une lettre qu’il adresse à Boceace, pour se justifier de porter envie à Dante, il déclare qu’il n’a jamais possédé les œuvres d’Àlighieri dans sa jeunesse, non par jalousie, mais dans la crainte de lui emprunter quelque chose. 11 voulait ne rien devoir qu’à luj-même ; il ne comptait, pour réussir, que sur ses propres forces. Si jamais, dit-il à son ami , on a trouvé quelque ressemblance entre son style et celui de Dante ou de n’importe quel autre écrivain , ce n’est pas qu’il ait jamais songé à imiter quelqu’un. C’est simplement le résultat du hasard ou de l’analogie des esprits. Si on ne s’en rapporte pas pour cela à sa délicatesse, on peut s’en rapporter à son orgucil.il eût clé humilié de marcher sur les traces des autres l .
' Yerebar ne, si hujus aul alterius dictis iinbuerer, ut est ætus ■Ha llfxilnlis et miratrix omnium, vel invites ac nesciens imitator cva- Jerein... Uoc unum non dissimula, quod si quid in eo sermone a me dictum illius aut alterius cujusquam dicto simile, sivc idem forte cum aliquo sit inventum, non id furtim aut imitandi proposito, scd 'el casu l'ortuito factum esse, vel simililudine ingeniorum. (Famil., XXI, 15.)
JEUNESSE UE l'ÉTIl AKQUE.
Pétrarque était certainement sincère, lorsqu'à de longues années de distance, il parlait ainsi de ses poésies italiennes. Sa sincérité si réelle, quoique mêlée tl’ habileté, elsi universellement reconnue par ses contemporains, ne peut être ici mise en doute. Il croyait à coup sur ne rien devoir à personne, et il avait raison eu ce sens, qu’il n’a probablement jamais plis avec intention ni une phrase ni même une expression à ses prédécesseurs. Mais s’il nous est possible de ne pas nous servir des termes dont se servaient les écrivains qui nous précèdent, nous est-il aussi facile de nous soustraire à l’inllucnce de leurs idées,* lorsque nous leur succédons immédiatement cl que nous traitons les mêmes sujets qu’eux? Pétrarque, non-seulement ne pouvait ignorer ce que les poètes de la France du Nord , de la Provence et de l’Italie avaient écrit sur l’amour, depuis trois siècles, mais il connaissait trop bien leurs œuvres pour ne pas faire passer, malgré lui, dans les siennes une partie des souvenirs que lui laissaient nécessairement ses lectures. Le choix même du sujet poétique qu’il adoptait montrait assez à quel point celte longue tradition influait sur lui, cl plus d’une fois, dans sa conception de l’amour, il devait se rapprocher, qu’il le voulût ou non, de ceux qui l’avaient précédé.
JEUNESSE UK l’ËTimiQUK. 2b
Pour bien démêler ce qui lui appartient en propre de cc qu’il doit aux productions antérieures, il faut d’abord que nous sachions ce qu’il en connaissait. Recherche difficile et délicate, au milieu de laquelle nous risquerions de nous égarer, si son propre témoignage ne venait à notre aide! Heureusement, dans le Triomphe de T Amour, où il fait passer devant ses yeux, d’abord les victimes, puis les interprètes de la passion, il nous livre, en quelque sorte, la liste des œuvres qui lui sont familières. À la suite des amants de la mythologie et de l’histoire, après Égislhe et Ciylemnestre, après Pyrame et Thisbé, après Cornélie et Pompée, il place immédiatement ces héros de nos romans d’aventures dont la vieille popularité de notre langue et de nos fictions répandait les noms à travers l'Europe cl jusque dans l'empire d’Orienl, les Lancelot, les Tristan, les Genièvre, les Iseult; on dirait même qu’il croit à leur existence et qu’il les considère commis des personnages historiques; car il les met sur la même ligne que Paul et Françoise de llimini 1 . C’est un exemple ajouté à tant d’autres, de l’action qu’exerçait la littérature de la France du Nord sur les imaginations méridionales. Quel Italien lettré du treizième et du quatorzième siècle eût pu ne pas connaître les œuvres de nos trouvères, lorsque ceux-ci allaient les chanter,
1 Trionfo tl' Amure, c. ni, v. SU.
t»(i JEUNESSE- DE l'ÉTKAKoUE.
dans leur idiome national, que comprenaient alors tous les esprits cultivés, de château en château, de cour en cour, cl faisaient pénétrer les mœurs chevaleresques jusque dans les coutumes des républiques et dans les habitudes de la vie de famille 1 ! Pétrarque lisait aussi 1 a Roman de la Rose, dont il contestait le mérite, dont l’auteur lui paraissait ressembler à un rêveur qui ne s’éveille jamais, mais dont il reconnaissait, en même temps , l’éclatant succès en l’envoyant à un de ses amis, comme l’ouvrage le plus renommé qu’il y eut de son temps*.
Pendant les quatre années qu’il passa à Montpellier, luttant contre l’étude du droit qui lui était imposée, cherchant, au contraire, à augmenter scs connaissances littéraires, resta-t-il étranger à la lecture de ces poêles provençaux qui remplissaient encore le midi de la France de leur vieille renommée? N’étaitil pas à l’âge où un esprit comme le sien s’ouvre avidement à toutes les jouissances poétiques? Sans s’arrêter à la tradition fort contestable qui lui fait retoucher le texte provençal ou latin du roman composé par Bernard de Tréviers, sur les aventures de la belle Maguelone et de Pierre de Provence, peut * on douter qu’il ait connu les meilleures productions des troubadours? 11 se souvenait
1 Voyez Fauriel., Dante, t. I; Histoire littéraire de la France, t. XXIV.
- Carmin., lib. lit, cp. xxx.
JEUNESSE DE PÉTRARQUE, de Jours œuvres cl de leurs vies, lorsqu’il citait les principaux d’entre eux, dans le Triomphe de TAmuur , avec des traits caractéristiques. «Parmi tous, « disait-il, le premier est A rnaul d Daniel, grand maî- « tre d’amour, qui fait encore honneur à sa patrie par « son langage original et beau 1 . Puis venaient ceux « qu’Àmour saisit si facilement, l’un et l’autre Pierre 2 , «et le moins fameux Arnauld 3 4 , et ceux qui furent « vaincus après une plus grande lutte, je veux dire « l’un et l’autre Rambaut, dont l’un a chanté Beatrix « dans le Monlferrat*, et le vieux Pierre d’Auvergne «avec Giraud; Folquet, qui donna à Marseille sa « renommée, en l’enlevant à Gènes et qui, à la fin, « changea, pour une meilleure patrie, de costume et « de condition 5 ; Geoffroy Rudel, qui employa la voile « et la rame pour chercher la mort; et ee Guillaume « qui, en chantant, a coupé la fleur de ses jours. » Dans le même Triomphe , les- poètes italiens occu-
1 Arnauld Daniel , dont nous n'avons certainement pas toutes les oeuvres, avait déjà été célébré par Dante, au XXVI* chant du Purgatoire. Ce qui nous reste de lui ne justifierait pas le rang que lui assignent, parmi les troubadours, les deux premiers grands poètes de l'ttalic.
• Pierre Roger et Pierre Vidal ; ce dernier surtout célèbre par la multiplicité de ses amours.
s Arnauld de Marucil.
4 Rambaut d’Orange et Rambaud de Yaqueiras.
5 Folquet, qui était de Gènes, vint s’établir à Marseille, dont il prit le nom. Après la mort de sa maîtresse, il entra dans les ordres et devint évêque.
2* JKUNESSE DK l'KTIt A RODE.
pont une place à coté des poêles provençaux. Si IV- Irarque n’a pas voulu les imiter, comme il l’assure, il n’a pas pu du moins ne pas lire leurs vers. Durant ces longues heures qu’à Bologne, comme y Montpellier, il dérobait à l’élude du droit et qu’il ne consacrait pas toutes à la lecture de Cicéron ou de Virgile, supposera-t-on qu’il n’eut jamais la curiosité de savoir ce que valaient ces écrivains de sa patrie, dont plusieurs avaient, eux aussi, traversé Bologne et (font la jeunesse des écoles ne devait parler qu’avec enthousiasme? Dès l’âge de vingt-deux ans, avant d’avoir écrit ldi-même, ne les connaissait-il pas assez déjà pour pouvoir dire d eux ce qu’il disait plus tard, en les énumérant? «Voici Dante cl Beatrix; voici Sel- « vaggia; voici Cino de Pisloie ; Guilloncd’Arezzo qui « semble irrité de n’ètre pas le premier. Voici les « deux Guidi, qui ont été autrefois célèbres; Oneslo « de Bologne et les Siciliens, jadis les premiers, « maintenant les derniers. »
Tous ces poêles, en quelque temps qu’ils eussent vécu, à quelque nation qu’ils appartinssent, avaient traité le même sujet; tous avaient chanté l’amour. Quelque originalité que réclame Pétrarque, le souvenir des sentiments qu’ils avaient exprimés, l’exemple des mœurs chevaleresques dont leurs œuvres portaient l’empreinte ne furent certainement étrangers ni à la nature de ses premières impressions amoureuses, nia la manière dont il les traduisit en vers. On saisit entre
J K UN K SS R l)K l'K TUA l\ QIJ K. 2f(
eux dos traits communs qui so retrouvent .tons dans 1 eCanzoniere et qui forment ce qu’on pourrait appeler la part du temps et des influences antérieures dans la poésie de Pétrarque. Mais il y avait aussi entre eux de grandes différences. Pétrarque les vit cl, sur un point très -important, il se rapprocha des uns plus que des autres ; ce fut encore là une autre sorte d'imitation involontaire, sans doute, mais manifeste. Si les poêles italiens s’accordaient avec les trouvères aussi bien qu’avec les troubadours pour croire à la sainteté, à la loulc-puissanec de l’amour, pour l’élever à la hauteur d’une religion, pour attribuer aux liens qui unissaient les amants plus de valeur qu’à un sacrement, pour mettre les engagements du mariage bien au-dessous de ceux de la passion, pour parler volontiers de l’amour comme d’un sentiment relevé, inaccessible au vulgaire, dans un langage choisi, délicat, souvent même allégorique et obscur, à la portée des seuls initiés; si Pétrarque hérita de toutes ces traditions sans y rien changer, les poésies amoureuses de l’Italie n’en sont pas moins au fond trèsdifférentes de celles de la France du Nord et ne la l' rance du Midi. Tandis que les Provençaux et nos romanciers peignent souvent, à coté d’amours très- ' liastes, des scènes de galanterie licencieuse; que les liérns de nos romans d’aventures, comme Tristan et I. incelot, ne se font pas scrupule de tromper les maris et de séduire leurs femmes; que les Iroubanours
passent volontiers d’un envoi devers galants au commerce le plus tendre, qu’ils se vantent fréquemment d’avoir obtenu de leurs maîtresses les dernières faveurs et que tout un genre de poésie provençale, l’aubade, est consacré à chanter le moment où deux amants se séparent, au point du jour, pour éviter les regards des maris ou des pères; les premiers poètes d’Italie impriment, au contraire, dès l’origine, à leurs compositions amoureuses, un caractère constant de gravité, de noblesse et de chasteté. Il ne reste rien chez eux, ni de celte frivolité dont nous trouvons tant d’exemples chez les poètes de la langue d’Oe ni de cette corruption raffinée et subtile que les cours d’amour érigeaient en système des deux côtés de la Loire.
En même temps, leurs œuvres prennent de trèsbonne heure une teinte philosophique absolument étrangère aux conceptions de leurs prédécesseurs. Ni les iroubadonrs, ni les trouvères ne conçoivent l’amour autrement que comme un hommage rendu à la beauté ou à la vertu de la femme. Les plus chastes, aussi bien que les plus sensuels d’entre eux , choisissent une maîtresse dont les uns n’attendent qu’une affection sainte, à laquelle les autres demandent des marques de tendresse plus positives, mais qui pour tous demeure l’unique objet de leur adoration; qui devient pour eux, dès qu’ils l’ont choisie, la seule source en même temps que le seul but de leurs pensées; au delà de laquelle ils n’entrevoient aucune idée, aucun type qui
JEUNESSE DE PÉTRARQUE, lui soit supérieur. Le poêle chevaleresque, comme le vrai chevalier, ne voit et ne connaît que sa dame. Le monde finit pour eux là où elle n’est plus. Si l’amour entraîne le chevalier à de grandes et nobles actions ; si la passion développe et exalte en lui le courage, la générosité, l’héroïsme, il ne cède à cet entraînement, il ne fait cet effort que pour plaire à la femme aimée, pour obtenir d’elle un peu d’estime et de compassion . Si le chanteur aspire à la gloire, c’est uniquement pour mettre sa renommée au pied de son amante.
En Italie, la poésie s’élève tout de suite plus haut. Les premiers poètes mêlent à leurs vers une intention philosophique et comme un souvenir de la doctrine de Platon sur l’amour que ne paraissent avoir soupçonné ni les écrivains de la langue d’Oc ni ceux de la langue d’Oïl. Comment le platonisme, si inconnu au delà des Alpes, revivait-il ainsi en Italie au moment même où s’éveillait la littérature italienne? En Sicile, où l’on parla grec jusqu’au dixième siècle, restait-il encore, après l’invasion normande, quelques fragments des œuvres du grand philosophe? Les Arabes, ces habiles traducteurs, avaient-ils traduit 1 e Banquet, ou plutôt n’en recueillaient-ils pas chez les néoplatoniciens, leurs maîtres, les idées essentielles qu’ils transmettaient ensuite à l’Occident? Florence, qui entretenait un si grand commerce avec l’Orient, avaitelle reçu, en échange de ses laines et de scs soies
:>i JEUNESSE UK PfiTIIAliQllE.
quelques dialogues de Platon? Les premiers écrivains de l’Italie connaissaient-ils Platon directement, ou bien n’entrevoyaient -ils ses idées sur l’amour qu’à travers les ouvrages des Pères de l’Eglise platoniciens, et particulièrement à travers les écrits de saint Augustin, qu’ils ont tant admiré, tant aimé, tant imité? Le platonisme neJeur arrivait -il pas aussi, mêlé de quelques souvenirs de la Bible et de traditions orientales, par l’intermédiaire des premiers exégètes chrétiens et des nombreux mystiques du moyen âge? Question complexe et qui n’a point encore été résolue avec certitude!
Mais ce qui est absolument certain, c’est que dès le milieu du treizième siècle au plus tard, les Italiens possédaient ce que n’avaient jamais possédé ni les trouvères ni les troubadours, — la véritable clef de l’amour platonique, — et rattachaient à celle conception philosophique de l’amour toute leur poésie amoureuse*. Pour eux, l’amour n’est plus, comme pour les poètes du nord et du midi de la France, le commerce de deux personnes ; le culte de la femme, au delà duquel la chevalerie n’avait rien entrevu, n’est plus à leurs yeux que le premier degré d’une théorie supérieure. Déjà, comme les platoniciens,. au-dessus
* Voyez sur cctle question très-délicate, l'ouvrage du regretté M. I>euci-im. : Dante Aligliieri ou la Poésie amoureuse. — Voyez aussi Pétrarque et les Troubadours., de M. (îiuki., Angers, 1857; el les Troubadours , par M. Ei’ckxr IUret, Paris, Didier, 1807.
J E U X K SS K l»K PKTRAltQtE.
ilo la beauté «l'un seul corps, ils aperçoit en l celle de tous les beaux corps; au-dessus de la beauté d’une seule âme, celle foutes les belles âmes; puis celle des beaux sentiments, des belles pensées, des belles actions, etœnfin par delà , au sommet de l'échelle, dans la région des idées pures, la nol ion. absolue du beau.
C’est à coup sur sous l’influence de cette philosophie poétique, qu’à la cour de Frédéric II, au milieu des plaisirs sensuels que ce prince recherchait, aux portes de ce sérail, qu’il aimait à peupler de belles esclaves, parmi ces voluptés par lesquelles il tentait les sens et l’esprit des poètes dont il s’entourait; ceux-ci, les créateurs de la poésie italienne, et l'Empereur lui-même, malgré le démenti que leur vie donnait à leurs vers, n’ont chanté que ce qu’il y a de plus pur, de plus chaste eide plus platonique dans l’amour. L’école de Bologne, avec Guido Guinicelli, accusa davantage encore cette tendance sévère. Guido Cavalcanli, l’oracle de son temps sur toutes les questions d’amour, l’érigea en système et fit de la théorie platonicienne la loi nécessaire , le fondement de toute poésie amoureuse, dans la fameuse canzone qui a été si souvent commentée depuis et qu’au quinzième siècle, Marsile Ficin, le premier traducteur en Europe des œuvres complètes de Platon, citait avec « loge comme un excellent commentaire du Banquet. Nous étonnerons nous que Dante, élevé à une telle
écolo, disciple et ami de Guido Cavalcanti, montre dès sa jeunesse un penchant si prononcé pour le symbolisme, transforme si facilement l’enfant, la jeune fdle, la femme qu’il avait aimce, en un type abstrait et tout en la contemplant encore sous sa forme humaine, réussisse à la dégager si bien de la matière, qu’il retrouve en elle le symbole de la théologie, de la sagesse, de la contemplation, de la connaissance de Dieu ; en un mot, l’image de l’idée pure?
Pétrarque eut donc, en quelque sorte, tà choisir entre deux conceptions différentes de l’amour, entre les tendances des trouvères ou des troubadours et celles des poètes italiens, ses prédécesseurs. Il inclina du côté de ses compatriotes. Il resta fidèle à la tradition de chasteté et de pudeur, dans les peintures amoureuses, que ceux-ci lui transmettaient. 11 n’exprime jamais ces désirs sensuels, il ne peint jamais ces scènes licencieuses qui reviennent si souvent chez les poètes de la langue d’Oc et de la langue d’Oïl. Il maintient l’expression de ses sentiments dans les limites du platonisme. Et cependant, il n’imita point ceux qui le précédaient ; il trouva moyen de ne pas leur ressembler; il garda cette originalité à laquelle il attachait tant de prix et qui, mise en doute, lui faisait repousser avec véhémence jusqu’au moindre soupçon d’imitation. 11 ne dépouilla point l’amour de sa pureté; mais il le lit sortir du symbole et de l’obscurité dont l’enveloppaient ses prédécesseurs
immédiats. Il le fit descendre de la sphère toujours nuageuse des abstractions, pour le ramener sur la terre. II nous laissa voir, beaucoup plus que ne l’avaient fait jusque-là les poètes italiens, ce qui se passe au fond du cœur de deux amants; il étudia davantage les nuanees des sentiments cl poussa plus loin qu’aucun écrivain anterieur à lui l’analyse psychologique. Peut-être, dans ce retour en arrière, aurait-il nécessairement retrouvé trop de réminiscences des Provençaux et des trouvères, s’il n’avait énergiquement rompu avec ses souvenirs par le caractère personnel de son amour et par la sincérité de son émotion. Chaque fois qu’il est ému, son originalité apparaît tout entière. Elle n’inspire quelque doute quedans les moments, trop nombreux encore, où sa passion ne mettant en jeu que son esprit, il semble se rappeler, en les rajeunissant, ces raffinements et celle recherche qui , depuis trois siècles , affadissaient la langue amoureuse.
Cnseuldeses prédécesseurs, qui fut en même temps son contemporain, Cino de Pistoic, l'ami de liante, pourrait réclamer l’honneur d’avoir rompu, avant Pétrarque, avec les tendances abstraites de la poésie lyrique italienne, et exprimé des sentiments dans des vers oùGuido Cavalcanli voulait qu’on n’exprimât que des
5 fi
JEUNESSE DE l'ÉTUAlîQIE.
pensées philosophiques. Plus disposé à sentir ou à chauler l’amour qu’à en faire la théorie, il osait accuser le redoutable Guido de manquer de grâce ‘et lui proposait, dans quelques pièces trop rares, l’exemple d’une langue amoureuse débarrassée
naissait que Cino l’avait aidé lui-même à purger l’idiome national de mots grossiers, de tournures vicieuses et de graves défauts de prononciation 2 . Laurent de Médicis qui, deux siècles plus tard, se piquait à son tour de bien écrire et de bien juger les vers d’amour, disait de Cino, qu’il était tout à fait délicat et véritablement amoureux cl qu’il avait le premier complètement adouci celle rudesse de la vieille langue italienne dont Dante garde encore plus d’une trace 5 . Dans le recueil de poésies qu’on nous donne sous son nom, où à coup sûr tout n’est pas de la même main, mais qui n’en reste pas moins notre unique autorité en attendant l’édition que M. Bindi, de Pisloie, prépare des œuvres de son compatriote, nous trouvons sur un fond de mélancolie monotone, au milieu d’éternelles menaces de mort, dont aucune, bien entendu, ne se réalise, trois ou quatre pages qui annoncent Pétrarque et qui ne dépareraient pas le Canzoniere.
1 /lime di Eino i»\ Pistou ordinale da Carducci, suuii. 0 .
- Dastk, l)c vuhjari cla/iiio, i, 17.
5 L. ni.’ Mi:uk;i. Lellcrn ail' illttslrim. siijn. Fctlcritjo.
« Mesdames, écrit-il quelque part, avez - vous vu « l’autre jour celte noble figure qui me tue? Si scu- « lement elle sourit un peu, elle fond mes pensées « comme le soleil la neige, et j’en reçois dans le « cœur des coups si forts qu’il semble que je me « sépare de la vie. Aussi, mesdames, si l’une de « vous la voit, si vous la rencontrez par le chemin « ou par les sentiers, restez avec elle, et par pitié, « apprenez -lui humblement que ma vie porte la « mort pour elle. Et si par sa compassion elle ré- « conforte mon àme pleine de tristesse , cnvoyez-la « me dire : Sois guéri 1 ! »
11 y a là comme une transition entre Dante et Pétrarque. Le sonnet suivant marque mieux encore le changement qui va se faire dans la poésie italienne. On y sent déjà quelque chose de la manière nouvelle : « Belle jeune fdle, lumière de mon cœur , « pourquoi me caches-tu ton visage amoureux? Tu « sais que ton doux sourire et les yeux me font sen- « tir l’amour. Je sens dans mon cœur une si grande « douceur, quand je* suis devant loi... Mais quand « je suis privé de la beauté et de tes beaux dehors, « j’éprouve une douleur qui ne m’abandonne ja- « mais. Alors je vais demandant la personne, dési- « reux de cette douce lumière qui toujours me « conduit , lidèle sujet de ta splendeur*. »
1 llinic di Cixo da Pistoja, sonn. 21.
- Ibid., sonn. 20.
Pétrarque connaissait Cino de Pistoie, auquel il assigne la seconde place parmi les poètes italiens, dans son Triomphe de l’Amour; dont il avait dû d’ailleurs trouver le souvenir vivant encore à l’université de Bologne, où il ne l’eut cependant point pour maître, comme le croyait à tort l’abbé de Sade. 11 estimait son talent et regretta sa mort dans un sonnet aimable. Cela ne veut pas dire qu'il l’ait imité, ainsi que l’aflirme un peu légèrement Ugo Foscolo. Sauf quelques images qui n’appartiennent point au poète de Pistoie, qui viennent d’une source plus ancienne, comme, par exemple, la comparaison de l’amour avec le soleil qui fond la neige, il y a bien peu de ressemblance de détail entre le recueil des vers de Cino, tel que nous le possédons aujourd’hui, et le Canzonierc. Seulement, lui et Pétrarque, sous le coup d’une passion non pas plus sincère, mais plus réelle que celle de Dante, éprouvent presque eu même temps le besoin de s’arracher au symbolisme qui étouffait la poésie amoureuse. Il n’y a pas pour cela imitation de la part de celui qui vient le second. Des deux cotés, c’est un retour commun vers la réalité par des causes analogues. Mais ce qui marque tout de suite la différence des deux esprits, c’est que si Cino de Pistoie eut été seul à opérer celle substitution de l’analyse psychologique à l’abstraction, sou évolution poétique tiendrait à peine une place dans l’histoire littéraire de l’Italie, tandis qu’au même
JElhNESSE DE l'ÉTKAKQEE. Ôü
moment et sur le même sujet, Pétrarque en écrivait une des pages les plus glorieuses. La véritable originalité de celui-ci tient à l’exquise délicatesse des sentiments qu’il exprime, à la pénétration avec laquelle il s’étudie lui -même, au soin qu’il prend de noter ses impressions les plus fugitives, à l’art qu'il possède si bien de donner du prix par la mise en scène aux plus petits incidents de la passion, et surtout au charme que sa langue harmonieuse et colorée répand sur les moindres nuances de sa pensée.