‹ Pétrarque étude d'après de nouveaux documentsChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Existence cl famille de Laure. — Réalité de l'amour de Pétrarque. — Première période de la passion. — Lutte entre l’amour et la foi. — Pétrarque au mont Yenloux — Pétrarque à Vaucluse. — ElTct que produit sur lui la solitude. — Années décisives de sa vie.

Le Canzoniere est un cours de psychologie amoureuse. Avant de l’ouvrir et pour le comprendre, nous avons besoin de rappeler en l’honneur de qui il lut composé. L’existence de Laure ne paraît plus douteuse aujourd’hui à personne, excepté peut-être à quelques-uns de ces sceptiques endurcis dont aucun argument n’ébranle l’incrédulité \ Nous savons

1 M. le marquis de Valori, qui s'elait beaucoup occupé de la biographie de Pétrarque, ne croyait point à l’existence de Laure. Un dit meme qu’il a laissé des manuscrits où il combat les arguments de l'abbé de Sade. Malheureusement, ce qu'a publié de son vivant M. de Valori n’est pas de nature à nous inspirer une grande continuée dans sa critique. En 1851, il faisait imprimer à Avignon sous ce titre : Document historique de Boccace sur Pétrarque, manuscrit publié pour la première fois, la Vie de Pétrarque, par Boccace,

même, graco aux recherches et aux consciencieux travaux de l’abhé de Sade, à quelle famille elle appartenait. Elle n’était pas la fille de Henri Chiabau, seigneur de Cabrières; elle n’était pas née non plus dans le village de ce nom, comme le prétendait Velulello en 1520. Les archives de la maison de Sade renferment des documents qui prouvent qu’elle s’appelait Laure deNoves, qu’elle épousa, en 1525, Hugues de Sade, fils de Paul, et qu’elle dicta son testament en 1548, trois jours avant de mourir. Si des textes aussi précis laissaient encore prise au doute, ils seraient confirmés par la tradition locale et par la découverte qu’on fit, dès 1555, çlu tombeau de Laure, dans une chapelle de l’église des Cordeliers d’Avignon, construite par les de Sade et consacrée à la sépulture de celte famille. Quant au lieu de sa naissance, Pétrarque l’indique lui-même, lorsqu’il dit qu’elle naquit là où « la Sorgue et la Durance réunissent « leurs eaux limpides et bourbeuses dans un plus grand « vase, » c’est-à-dire à Avignon même ou dans les environs immédiats de la ville. Un sonnet écrit sur

.‘ans se douter que le texte en avait déjà été publié, en 1828, à Trieste, par D. Rosselti (Petrarca, Giulio Celso c Bocracio.) Il lirait, en outre, des conclusions fort exagérées d’une oeuvre où il ne faut chercher aucun renseignement sérieux sur la biographie de Pétrarque, que Boccace ne connaissait point alors personnellement. Boccacp y parle de Pétrarque dans les termes les plus vagues, uniquement pour le louer, avec l'intention évidente d’inspirer à ses compatriotes une grande admiration pour lui.

PtiTRAItQUE K T LAURE.

parchemin, trouvé près des restes de Laure, est plus explicite encore, puisqu’il la fait naître et mourir à Avignon. Quoique le curé actuel de Vaucluse ait composé, à l’usage des voyageurs, un petit écrit absolument dépourvu de critique, où il s’amuse à soutenir contre toute vraisemblance non-seulement que Laure était née dans un village voisin de Vaucluse, mais qu’elle ne se maria jamais, aucun esprit sérieux ne met plus en doute son mariage 1 . Pétrarque ici encore tranche lui-même la question en la désignant toujours dans ses œuvres latines par les mots mulier et fæmina , jamais par celui de virgo, et dans ses poésies italiennes par les mots donna et ma donna, jamais par celui de donzella. 11 intitule le Triomphe qu’il lui consacre non pas Triomphe de la virginité , comme il l’eût fait sans aucun doute si elle était restée fille, mais Triomphe de la chasteté. Enlin, dans les dialogues de Contemptu mnndi , le poète fait dire à saint Augustin, que le corps de Laure a été épuisé par des couches fréquentes 2 .

Sur tous ces points, la critique moderne donne raison à l’abbé de Sade qui les a établis le premier avec un soin scrupuleux. Et cependant, à Avignon même, parmi ses compatriotes, il reste encore des doutes qui m’ont été exprimés de vive voix par plu-

1 Vaucluse, Pétrarque et Laure, 1 804.

- Voyez sur Ions les détails de la vie de Laure les noies du Ionie l" des Mémoires pour la vie de Pétrarque.

sieurs personnes, el dont je trouve la trace dans un curieux ouvrage publié en 1859, sur le nom de famille que le descendant de Laure lui attribue 1 . Malgré le contrat de mariage dont l’abbé donne le texte dans ses pièces justificatives, quelques Àvignonnais persistent à croire que Laure ne s’appelait pas de Noves, mais de Sade, et qu’elle avait épousé un de ses parents. On se fonde, pour soutenir cette opinion, sur la tradition populaire qui la fait naître du sang des de Sade, et sur le peu de traces qu’a laissées la famille de Noves dans l’histoire locale. On rappelle aussi qu’au commencement du seizième siècle, lorsque \elutello fit à deux reprises différentes le Voyage d’Avignon pour y chercher des renseignements sur la maîtresse de Pétrarque, il entra en relations avec un vieux gentilhomme appelé Gabriel de Sade, qui aflirmait que Jean de Sade, un de ses grands oncles, frère de Hugues de Sade, un de ses ancêtres, était le père de Laure. Il ne serait pas étonnant qu’un vieillard, dont la mémoire devait être fort affaiblie, puisqu’il affirmait «à Yelulello que Laure vivait encore de. 1560 à 1570, ne se fût rappelé que très-imparfaitement la généalogie de sa famille. En tout cas, il faudrait autre chose qu’un témoignage de cette nature rapporté d’ailleurs par un homme dont nous avons quelques raisons de nous défier, autre chose aussi

1 Essai sur la lie de Pétrarque, par M. Du Laürens. Avignon ,

qu’une vague tradition pour infirmer l'authenticité des pièces publiées par l’abbé de Sade. Laure doit donc rester Laure de Noves, fille d’Audibert de Noves, jusqu’à ce que M. Du Laurens, le dernier biographe avignonnais de Pétrarque et ses partisans aient réussi à prouver par des textes qu’elle était, comme ils le disent, la fille de Jean de Sade et la femme d’un de ses oncles 1 .

Mais il ne suffit pas d’établir que le Canzoniere s’adresse fi une personne réelle, en indiquant l’origine, le nom, la date et le lieu de la naissance delà femme qui y est célébrée. Il se présente à la pensée du lecteur qui parcourt une première fois, même superficiellement, ce recueil de vers, une objection que la critique ne peut laisser sans réponse. On se demande tout de suite si Pétrarque a véritablement aimé, si son amour est un sentiment sérieux, s’il a réellement connu les tourments et les douleurs de la passion. Ce qui rend cette question possible et ce qui oblige à y répondre, c’est qu’on sent, par moments, de l’affectation, de la recherche, plus d’une préoccupation de rhéteur dans le langage amoureux du poêle.

1 Contre les adversaires de l'abbé de Sade, voyez la vigoureuse argumentation d’un Italien: I Biographi del Prtrarai. Ragionamento <li Zr.FPiRiNO Re. Fermo., 1859.

Au plus fort de ses protestations d’amour, il a quelquefois des façons de parler qui mettent en défiance, qui font craindre que le cœur ne soit pas bien intéressé là où l’esprit . reste si libre et joue si facilement avec les mots. S’il est sincèrement ému, comment équivoque-t-il si souvent sur le nom de Laure, en la prenant tantôt pour un laurier, tantôt pour l’air qu’il respire? Est-ce sérieusement qu’il se croit lui-même transformé en laurier, et qu’à la place de ses cheveux il sent pousser des feuilles? Ne plaisante-t-il pas lorsqu’il nous raconte qu’abordant un jour sur la côte de la Ligurie cl apercevant un laurier, il court si précipitamment pour aller le voir de près, en souvenir de Laure, qu’il n’aperçoit pas un ruisseau dans lequel il se laisse tomber? Ne se • moque-t-il pas un peu de lui-même et de nous, dans le sonnet où il nous dit que le soleil éprouve un senliment de jalousie et se couvre de nuages, parce que Laure, pour éviter la force de ses rayons, lui tourne le dos, en regardant du côté de Pétrarque ; et dans cet autre passage où il prétend que le même soleil et tous les éléments, voyant Laure accablée de tristesse, s’associent à sa douleur? N’est-ce pas lui encore qui trouve moyen de comparer sa maîtresse à Scipion l’Africain? N’abusc-l-il pas à plusieurs reprises d'antithèses accumulées dont l’emploi répété n’est guère compatible avec l’émotion?

Comment ajouter foi à la passion d’un homme qui

écrit les vers suivants : « Amour m’éperonne et en « même lemps me retient, me rassure et m’épou- « vante, me brûle et me gèle, me caresse et me déa daigne, m’appelle et me chasse, me tient tantôt en « espérance et tantôt en peine ‘... Je ne trouve pas la « paix et je n’ai pas de quoi faire la guerre. Je crains « et j’espère, je brûle, et je suis un glaçon. Je vole « au-dessus du ciel et je gis à terre. Je ne serre rien « et j’embrasse le monde entier dans mes bras... Je « vois sans yeux; je n’ai pas de langue et je crie. Je « brûle de périr et je demande du secours. Je me « liais moi-même et j’aime autrui *. »

Tout cela est bien subtil. Mais Pétrarque avait beaucoup d’esprit. S’il arrive souvent qu’un homme d’esprit, lorsqu’il devient amoureux, aime aussi simplement et aussi naïvement que l’homme le moins

Amor mi sprona in un tempo ed alïrena, Asspcura e spuvenla, arde ed agghiaccia, llradisce e sdegna, a se mi chiama e scacria. Or mi tene in speranza ed or in pena.

(Sonn. 126. Édit. Lemonnier.)

Pare non trovo, e non ho da far guerra :

K temo, e spero, ed ardo, e son un ghiaccio ;

K volo sopra ’1 cielo, e giaccio in terra E nulla stringo. e tulto '1 mondo abbrarcio.

Veggio senz’ occhi, e non ho lingua, c grido : E bramo di périr, e cheggio aita ;

F.d ho in odio me stessoed amo altrui.

(Sonn. 90.)

PfiTRAROUE ET LAURE, spirituel, il est rare néanmoins que, tout en étant très- louché, il ne mette pas dans sa passion quelque chose de son esprit. On sait aussi que, s’il n’y a pas de sentiment plus naturel que l’amour, il n’y en a pas dont le langage soit plus conventionnel et change plus avec les temps. Le besoin qu’éprouvent presque toujours les amants de cacher leur liaison aux yeux du monde introduit nécessairement dans la langue amoureuse plus d’un terme mystérieux. Les femmes dont il faut bien en amour subir le goût, y ajoutent, avec leur engouement ordinaire pour la nouveauté, des expressions qu’elles mettent à la mode, qu’elles imposent à tous ceux qui veulent leur plaire, mais dont la fraîcheur ne dure guère plus de temps que la génération qui les adopte. Quelle curieuse histoire ne ferait-on pas chez nous, par exemple, des vicissitudes de la langue amoureuse, depuis les romans d’aventures de nos trouvères, jusqu’à ceux de nos jours, en passant par le ton des précieuses , par le marivaudage, par la sentimentalité déclamatoire du dernier siècle, pour arriver au jargon mêlé de réalisme et de mysticisme que parlent trop souvent nos romanciers 0 Avant Pétrarque on écrivait, depuis plusieurs siècles, sur l’amour en trois langues différentes, en français, en provençal, en italien. Que de jolies choses les poètes de France, de Provence, même ceux d’Italie, quoique plus graves, ne s’étaicnt-ils pas déjà efforcé de dire pour rajeunir l’expression d’un- sentiment si

répandu, pour mériter qu’on les distinguât de la foule! Après tant de raffinements, au milieu d’une société gâtée depuis longtemps par cette contagion du bel esprit, devant des femmes habituées par ce qu’elles connaissaient des poésies antérieures, à ne pas séparer le style de la galanterie d’une certaine recherche et d’une sorte d’élégance conventionnelle, comment retrouver toutd’un coup, comment surtout faire prévaloir la simplicité du langage? L’affectation de Pétrarque vient bien en partie de lui-même, de son penchant prononcé pour la subtilité ; mais elle vient aussi du désir d’être admiré par ses contemporains, démontrer qu’il savait parler celte langue raffinée et maniérée dont la mode remontait à l’origine même de la poésie amoureuse.

Ce qu’il y a chez lui de trop orné et de purement artificiel n’est donc qu’une question de langage. Il n’y faut pointattacher trop d’importance, ni surtout croire que, sous cette forme quelquefois convenue, ne se cache point un sentiment sincère. On prendrait le change sur le fond sérieux du Canzoniere en cherchant la pensée du poète dans quelques ornements accessoires uniquement destinés à être applaudis par le public délicat auquel il s’adresse. Les vers de Pétrarque, loin d’être un jeu d’esprit, expriment au contraire une passion profonde et vraie ; ils n’auraient pas duré ils ne vivraient pas encore aujourd’hui, s’il ne s’en exhalait par moments un parfum

pénétrant de sincérité et d’émotion. L’étude attentive du Canzoniere nous le prouvera souvent. Mais, avant même d’en venir là , nous en trouverons la preuve positive dans les ouvrages latins de Pétrarque, quoiqu'ils ne nous offrent que bien peü de renseignements sur son amour. Le jour où , par un sentiment de piété ou de discrétion, il brûlait un millier de lettres et de pièces de vers qui sans doute concernaient Laure, il nous privait volontairement d’une source d’informations où notre curiosité moderne puiserait avec avidité. Il nous reste cependant quelques passages de ses œuvres latines qui, sans nous instruire à beaucoup près autant que nous le voudrions, nous éclairent du moins sur l’état de son 1 * * ,

cœur. Il dit d’abord, dans YEpître à la postérité qui précède ses lettres familières que, pendant sa jeunesse, il fut « en proie à un amour très-violent, mais unique et honnête 1 . » Ailleurs il répond à l’évêque de bombez, Jacques Colonna, qui s’était, à ce qu’il semble, un peu moqué de sa passion, et qui malicieusement feignait de ne pas la croire sérieuse. « Pour- «quoi dis-tu que je me suis forgé un nom imaginaire «de Laure, afin qu’il y eût une femme dont je par- « lasse et à cause de laquelle beaucoup parleraient de «moi, mais qu’en réalité dans mon esprit il n’y a «point de Laure, excepté ce laurier poétique auquel

' Araorc acerrimo sed unico et honesto in adolescente laboravi I tyrist. ad poster.)

Ml

« mon long et infatigable travail atteste que j’aspire; « qu’au sujet de cette Laure vivante, de la beauté de « laquelle je parais épris, tout a été fait de ma main, «mes vers feints, mes soupirs simulés. Plût à Dieu «que tu eusses- dit vrai dans ta plaisanterie, que ce « fût une feinte et non une fureur ! Mais, crois-moi, « personne ne feint longtemps sans une grande peine, « et se donner de la peine gratuitement pour paraître «fou, c’est le comble delà folie. Ajoute que, bien « portants, nous pouvons simuler la maladie par nos « gestes, mais que nous ne pouvons simuler la pâleur. «Tu connais ma pâleur, ma peine. Aussi je crains « qu’avec celle gaieté socratique qu’on appelle ironie « — et en ce genre lu ne le cèdes pas à Socrate lui- « même — lu n’insultes à ma maladie . 1 »

Dans les dialogues sur le Mépris du monde qu’aucun biographe de Pétrarque 11e consulte assez, auxquels il

1 Quid ergo ais (inxisse me mihi spcciostim Laureæ nome», ut essel et de qua ego loquerer, et propter quam mulli de me loquerentur; re autem vera in animo meo Lauream nihil esse, nisi illarn poeticam, ad quam aspirarc me longum et indefessum studium teslatur; de hac autem spirante Laurea, cujus forma captus videor, manu facta esse omnia, ficta carmina, simulata suspiria. In hoc uno vere utinam jocareris ! Simulatio esset utinam et non furor ! Sed, rrede mihi, nemo sine magno labore. diu simulât; laborare autem gratis ut insanus videaris, insania summa est. Adde quod ægrihidinem gestibus imitari benevalenles possumus, verum pallorem simulare non possumus. Tibi pallor , libi labor meus notus est; ilaquc magis vereor, 11e tu ilia festivitate socratica, quam ironiam voeant, quo in genere ne Socrati quidem cedis, morbo meo insultes. (Famil., Il, fl.)

l’KTRARQllK K T LA IR K.

faut toujours recourir en lisant l eCanzonicre, connue au meilleur des commentaires, il caractérise mieux encore cette maladie dont il a tant souffert. 11 rappelle combien il a versé de larmes, que de soupirs il a poussés. Que de nuits passées sans sommeil, que de fois il a méprisé la vie et souhaité la mort! Il palissait, il maigrissait. Scs veux étaient constamment humides, son esprit troublé, sa voix rauque, ses propos interrompus. Un seul changement du visage de sa maîtresse changeait tout son être. Il en était arrivé à dépendre d’un seul de ses regards*.

Ces expressions si fortes s’accordent avec le ton qu i règne au commencement du Canzoniere, avec la douleur que Pétrarque témoigne de n’être pas récompensé de son amour, avec la soumission absolue qu’il professe pour la volonté de Laure. L’amour, on le voit, s’empara de lui tout à coup, d’une manière foudroyante, au moment où il y pensait le moins et depuis lors le domina. Avant d’être atteint, il ne croyait pas à sa puissance, il n’en comprenait même pas la nature, il se moquait du mal des amoureux. Mais à son tour il est frappé. Dans un lieu où il se croyait en sûreté, à

1 Cogita mine ex quo nientein tuam pcslis ilia corripuit, quain repente lotus in geinituin versus es miseriarum, et pervenisti ut funesta cum voluptate lacrvmis et suspiriis pasccris.... Pallor et maries, et languescens ante tempus flos ætatis, tum graves æternumque madenles oculi, tum confusa mens et turbata quies in somnis, et «tormientis débités querelle, ac vox fragilis, luctu rauca, fractusque el interruptus verbomm sonus. (De contemptu mundi, dial. Ht.)

PÉTRARQUE ET LAURE, l’église, un jour où l’âme d’un chrétien, d’un clerc surtout, ne doit s’ouvrir qu’à la prière, un vendredi saint, il voit Laure et il reçoit le coup fatal. Sa beauté le subjugue : beauté d’une séduction infinie, si ou en juge par ce qu’il en dit, et alors dans tout l’éclat de ses vingt ans. 11 décrira bien souvent «les tresses d’or flot tant sur les épaules de la jeune femme, » les yeux noirs qui, à ce qu’il semble, ajoutent quelque chose de plus piquant encore à la couleur blonde de ses cheveux, «son teint d’une blancheur éclatante, son cou « de neige, ses dents d’ivoire, son regard limpide et sa «voix pleine de suavité. » Les prétendus portraits de Laure, dont aucun, il faut bien le dire, ni à Avignon, ni à Milan, ni à Florence, pas même le précieux bas-relief de la maison Peruzzi , n’est absolument authentique, avec toutes les différences qui les distinguent, se ressemblent cependant tous par le caractère de beauté gracieuse plutôt que de beauté régulière qu’ils accusent. Sur les murs des églises, dans les miniatures des manuscrits, sur le marbre attribué à Simon Memmi, la maîtresse du poète apparaît avec une physionomie charmante plutôt qu’avec un profil vraiment pur. Est-ce à cette absence de régularité dans les traits, à celle fraîcheur des blondes qui passe si vite, ou aux fatigues de ses nombreuses couches qu’il faut attribuer le déclin rapide de sa beauté? Mais nous verrons que Laure changea bientôt, qu’avant d’atteindre qua-

PÉTRARQUE ET LAURE. î»3

ranle ans, elle vieillissait déjà et que son amant s’en aperçu l 1 .

Pétrarque la vit pour la première fois dans toute la fraîcheur de la jeunesse, et semble nous dire qu’il l’aima aveuglément, exclusivement, pendant au moins sept années. U se comparealors à un cavalier qu’emporte un cheval fougueux. Devant Laure, quoique heureux de la voir et de l’admirer, il souffrait de ne pouvoir lui dire, d’abord par timidité, puis par crainte, ce qui se passait au fond de son cœur ; loin d’elle, il la pleurait.' Nulle part il ne trouvait le repos. 11 enviait le sort des animaux qui se reposent au moins pendant la nuit. Pour lui la nuit ramenait toujours la continuité de la même pensée et la même tension d’esprit. 11 s’attacha à elle* d’autant plus qu’il ne reçut d’elle, dès le début, aucune marque d’encouragement. D’après son propre aveu, tant qu’il se contenta de l’admirer sans rien dire, elle le regarda avec une sorte de compassion. Dès qu’il eut parlé, elle l’évita ; elle prit même l’habitude de se couvrir d’un voile qui ne permettait plus de distinguer ses traits. Elle semblait lui dire, pour emprunter l’expression de Pétrarque: « Je ne sujs pas ce que lu crois. » Un

' Voyez sur les portraits de Laure Cicognara, Sloria délia seullura, t. III; Zeffirino Re, l ritratti di M. Laura, 1857; Menf.ciielli, Opéré, t. VI, Padoue, 1831, et la notice publiée à Paris, en 1821, ihev Dondey-Dupré, sur les deux portraits qui appartiennent îi la famille Peruzzi.

ornant moins jeune et moins réservé eut peut-être vu, dans cet excès de précaution, un commencement d’amour, la preuve au moins qu’on pouvait l’aimer, puisqu’on le craignait. Il n’y voyait, lui, qu’une raison de s’affliger et de se plaindre. On lui interdisait «le parler. Il écrivit, et c’est peut-être à cette première rigueur de Laure, que nous devons le commencement du Canzonierr.

in

Je ne ferai aucune réserve sur la sincérité de cet amour commençant, dont les angoisses sont très-poétiquement exprimées dans la première Canzone de Pétrarque. Seulement, lorsque je contrôle les sentiments par la biographie, je suis bien obligé de reconnaître que si la passion du poëte se manifesta tout de suite et avec force, si l’image de Laure s'empara immédiatement de son âme, il ne fut pas longtemps assez absorbé par cette pensée pour ne plus recevoir aucune impression de plaisir ou que du moins, après la première explosion, il y eut dans celte affection violente comme un temps d’arrêlet un calme relatif. Je me figure que Pétrarque fut plus épris à vingt-sept ans qu’à vingt-six, en 1551 qu’en 1550, qu’il fut sans doute en proie, après la rencontre du 0 avril, à un sentiment très-fort, mais que sa fièvre > d’amour se calma momentanément pour reparaître

Digifeed by Googli

l'ÉTRA RQUK ET LAURE, un peu plus lard plus ardente que jamais. $ur ce point je ne veux en croire que Pétrarque lui-même, et je m’en rapporte à ce qu’il nous raconte dans ses lellres, de l’emploi de son temps en 1550. Pendant une partie de celte année, tout amoureux qu’il fût, il se laissa facilement distraire de son amour par le changement de lieu. II fit alors le premier de ces voyages, qui se renouvelèrent si souvent depuis, et qui devinrent comme un des besoins de son tempérament. Soit inquiétude naturelle, souvenirs d’une enfance forcément voyageuse et exilée, ou simplement désir de voir, il ne se fixa guère et se déplaça souvent. Peu d’hommes aimèrent autant que lui à se promener de pays en pays, peu d’hommes adoptèrent successivement plus de résidences différentes. Son premier départ d’Avignon, qui devait être suivi de tant d’autres, eut pour cause la liaison qu’il contracta avec la puissante famille des Colonna, autrefois si persécutée par Bonifaee VIII, depuis rétablie dans tous ses honneurs, dans toutes ses dignités ecclésiastiques et désormais attachée à la fortune des souverains pontifes, après avoir longtemps servi l’Empire. Un des Colonna, Jacques, frère du cardinal Jean, dont la maison était le rendez-vous des savants, des écrivains, des grands personnages qu’attirait à Avignon la présence des papes, avait vu Pétrarque à l’université de Bologne où lui-même étudiait le droit. Retrouvant à Avignon ce jeune homme aux yeux vifs, à l’air noble,

fttl PÉTRARQUE ET LAURE,

à la physionomie ouverte el intelligente, il s’informa de son nom, de son origine, et, quand il l’eut su, il l’attira dans sa famille. Ce Jacques Colonna venait de donner une preuve de son attachement au saintsiège, en osant, lui cinquième, pendant que Louis de Bavière occupait Borne, lire à haute voix devant plus de mille personnes, et afficher ensuite à la porte Saint-Marcel une bulle du pape Jean XXII qui excommuniait l’Empereur. Il avait agi en soldat plus qu’en prêtre, et ajouté à la bulle un commentaire énergique, en offrant de prouver l’épée à la main la vérité de ce qu’il disait. En d’autres temps, pour une autre cause, il eût été récompensé de son courage par le commandement d’un corps de troupes.

Jean XXII le fil évêque de la petite ville de bombez, au pied des Pyrénées. Un Italien, un Romain, habitué à vivre au milieu des magnificences de la ville éternelle, pouvait redouter l’ennui dans un pays encore un peu barbare, el dans une aussi modeste résidence. Afin d’y être moins exposé, il pria Pétrarque, dont il aimait déjà le commerce, qui écrivait déjà des vers, et dont il goûtait les poésies, de l’accompagner jusqu’à bombez.

Malgré la force de son amour, peut-être même avec un secret désir de secouer la mélancolie qui l’accablait, Pétrarque se laissa entraîner sans résistance, se résigna à se séparer pour quelques mois de celle qu’il aimait el supporta avec beaucoup de pbiloso-

l’ÉTIt ARQl E ET LA L UE. ;,7

phie celle séparation. Quand il parle de ce voyage, el il en parle à plusieurs reprises, à des époques différentes de sa vie, il ne se le rappelle jamais sans un profond sentiment de plaisir. Il avait bien rencontré en route quelques désagréments : une saison mauvaise, des chemins difficiles, une contrée inculte, des gens grossiers, moins aimables el moins civilisés que les Italiens. Mais ce n’en est pas moins un des plus beaux temps de sa vie. Il a passé là, dil-il dans son Épitrc à la postérité « un été presque céleste \ » Le souvenir seul de celle époque le rend heureux. Il élart

jeune, avide de voir, infiniment sensible aux jouis-

sances de l’amitié, el tous ces instincts de sa nature se trouvaient en même tempssalisfaits.il contracta là des liens qui lui lurent toujours chers, que la mort seule brisa. Indépendamment de Jacques Colonna, sur lequel nous reviendrons plus tard en parlant des longues relations de Pétrarque avec sa famille, il connut en roule et à bombez deux jeunes amis de l’évêque, avec lesquels il se lia lui-même étroitement , dont les noms reviendront souvent dans l’histoire de sa vie. L’un était Lello, noble Romain, de tout temps attaché aux Colonna, probablement l’un des quatre hommes masqués, qui avaient osé accompagner Jacques Colonna sur la place Saint- Marcel à Rome, le jour où il protestait contre l’Em-

1 ÆslaL'i» propc caTcslcm (Episl. ad poster). — Mc fcticem sol.i reioi'dutio facil ( Famil X, 12.)

58 l'ÉTHAKUUE ET LAUISE.

pereur. Pétrarque, qui aimait à chercher autour de lui des ressemblances avec l’histoire ancienne, dont il se nourrissait, le surnommait Lélius, en souvenir de l’ami de Scipion, à cause de sa fidélité à la famille que servaient ses ancêtres. L’autre était un étranger, né à Çampigne, près de Bois-le-Duc, sur la rive gauche du Rhin, entre le Brabant et la Hollande. Pétrarque, qui lui écrivit bien souvent, le surnommait Socrate, parce qu’il était à la fois sage et gai, plein de raison et d’enjouement, comme le philosophe grec. Entouré de ces trois amis, dans le commence de ces esprits jeunes, lettrés, délicats, Pétrarque passa l’été le plus agréable qu’il ait passé *.

Quoi qu’en dise le Canzoniere , quoiqu’il n’y soit question, au commencement, que d’incurables douleurs et de perpétuels gémissements , le poêle pou* va i t donc, même au plus fort de son amour, même sous le coup de sa tristesse amoureuse, trouver ailleurs une distraction, non-seulement puissante, mais assez vive pour laisser dans sa vie, à côté des souve* nirs de sa passion, une trace durable et profonde. L’abbé de Sade croit, il est vrai, que les premiers vers du Canzoniere datent d’une époque postérieure au voyage de Lombez. Ce n’est là qu’une probabilité, Fût-ce même une certitude, Pétrarque n’eût-il commencé à écrire en l’honneur de Laure qu après 1350,

Xunquuin pulo lælior icslas fuit (Soi., XV, I .)

PETRARQUE ET LAliKE. . 5!»

il ue l’en aimait pas moins depuis 1527 et il n’en reste pas moins évident que, même dans les sept premières années où il se représente comme dominé et subjugué par son amour, il y eut au moins plusieurs mois où, en dehors de l’amour, il recul des impressions de plaisir très-vives qui ne se rapportaient point à sa passion dominante.

En conclurons-nous que Pétrarque n’aima point Laure passionnément , ou qu’il manqua de sincérité dans l’expression de sa tendresse pour elle? Ce serait ne pas connaître la complexité delà nature humaine, ni soupçonner de combien de nuances se compose un sentiment aussi délicat que l’amour. Les preuves que j’ai citées , bien d’autres encore , ne laissent aucun doute sur la force de la passion de Pétrarque. Seulement, il est dans la nature de l’amour, sinon de s’exagérer ses souffrances, du moins’deles sentir si profondément, au moment où il se regarde souffrir, qu’il s’imagine de bonne foi les éprouver toujours au même degré, avec la même intensité. Perpétuelle illusion des amants! Quand la douleur les absorbe, ils croient qu’elle ne finira jamais; ils parlent de l’éternité de leurs peines. S’ils disaient vrai, s’ils souffraient toujours comme aux heures de crise et d’angoisse, leurs forces physiques n’y suffiraient pas. Une douleur aiguë les tuerait en se prolongeant. Cela s’cst vu quelquefois. Mais d’ordinaire le calme succède à la lièvre. Les grands désespoirs amènent une

HO

. PÉTRARQUE ET LAURE, réaction qui apaise l’àme. Au plus fort de la passion, il y a des intervalles de détente et de repos sans lesquels la nature succomberait. L’amant qui écrirait ses Mémoires, qui noierait jour par jour ses impressions, serait bien obligé de signaler, pour être sincère, ces intermittences inévitables. xMais le poêle ne dit pas tout; les heures de calme ne l’inspirent point toujours. Ce sont précisément celles où son génie sommeille en même temps que sa passion. 11 écrit souvent lorsqu’il souffre. Ses plus beaux vers sortent de sa douleur. L’inspiration, c’est souvent le cri, le sanglot de .l’àme blessée et saignante. Plus tard , lorsqu’on recueille ces pages douloureuses, lorsqu’on rassemble pour en faire des volumes ces plaintes éloquentes, le lecteur oublie trop souvent que ce ne sont là que les fragments d’une histoire, non une histoire complète. Entre les crises qui ont fait jaillir la poésie du cœur de l’amant, il y a eu des intervalles. C’est au lecteur pénétrant à les supposer, à suppléer par sa connaissance du cœur humain au silence que garde le poêle pendant les enlr’acles du drame amoureux, en un mot, à ne pas trop généraliser, à ne pas prendre pour l’expression d’un sentiment permanent, ee qui ne s’applique qu’à certains moments de l’existence, ce qui a été réellement, éprouvé, mais ce qui ne l’a été que par accès cl par soubresauts.

Pétrarque aimait Laure sincèrement, passionné*

l'ËTlt ARQUE ET LAI RE.

menl; il avait déjà versé bien des larmes pour elle,' lorsqu'il alla à Lombez. Mais il était jeune, d’une imagination ardente et mobile : il trouva dans le voyage une distraction puissante, dans l’amitié une consolation. Sans oublierson amante, il se livra Avec la vivacité de son âge et de son tempérament au plaisir qui s’offrait à lui ; tout en l’aimant toujours, il put être heureux sans elle et loin d’elle. Ce n’était point la trahir, au fond ce n’était même point sentir plus froidement. C’était recevoir des objets extérieurs et des circonstances une impression de bonheur passagère, qui ne guérissait pas l’àme blessée, mais qui la trompait un instant sur sa douleur. .Ce qui prouve que l’amour persistait dans toute sa force, sous les ap^ parentes distractions de l’amant, c’est que Pétrarque revint à Avignon aussi amoureux, aussi malheureux que jamais.

Sauf le court intervalle du voyage de Lombez, pendant une période de sept années, la passion du poêle est impérieuse et absolue; il s’y abandonne sans résistance. 11 aime et souffre. Point de remède à son mal. Comment se guérirait-il ? 11 voit Laure, il la désire sans cesse et elle lui échappe toujours. Ses rencontres fréquentes avec elle nourrissent sa passion sans la salisfaire. « Elle lui avait ouvert la poitrine, comme « il le dit énergiquement dans sa première canzonc ,

« et lui avait pris son cœur avec la main. » Las de

souffrir sans espérer, il cherche un adoucissement à

Ii'2 PÉTRARQUE ET LAURE.

’sa peine dans une nouvelle séparation. Une première absence l’avait distrait ; il voulut se distraire encore.

Mais cette fois, l’amour en se prolongeant s’était, à ce qu’il semble, enraciné davantage encore dans son cœur. D’ailleurs, il voyageait seul, livré à scs pensées, et quoiqu’il visitât des lieux plus faits pour occuper son attention que la petite ville de Lombez, il retrouvait partout une image dont autrefois ses amis le distrayaient mieux.

Après avoir séjourné à Paris, à Cand,

Liège, il

arrivait à Aix-la-Chapelle et y entendant raconter la

légende des amours de Charlemagne, il écrivait uu cardinal JeanColonna, en homme qui porte le poids d’une passion douloureuse : « L’amour est une honte leuseet injuste servitude 1 . » A Cologne, il regardait dcbellesjcunes femmes couvertes de fleurs, les manches retroussées, qui, pour accomplir, la veille de la Saint- Jean-Baptiste, une cérémonie expiatoire, plongeaient leurs mains et leurs bras dans les eaux du Rhin; il ad-

mirait leur beauté, et il ajoutait, avec un retour sur lui-même : «On aurait pu les aimer, si on n’avait pas . « eu déjà le cœur pris 2 .» A travers la forêt des Ardennes

qu’il’parcourail seul, tnalgré la guerre qui la désolait, il croyait de temps en temps entendre la voix ou apercevoir le visage de sa bien-aimée, tant ce souvenir

1 Fam. 1, 3.

- Amare potuibsot quisquis co non pt'xoccupalinn animmi alliilisset (Famil., t. I, i.)

Page 1