‹ Pétrarque étude d'après de nouveaux documentsChapitre 6 sur 15 · PUT II ARQUE ET I.A 1 RE · texte numérisé non relu

PUT II ARQUE ET I.A 1 RE

obsédait son imagination. « Il me semble l’entendre, « lorsque j’entends les branches, les vents, les feuilles, « les oiseaux se plaindre, et l’eau fuir en murmurant (( à travers l’herbe verte. Je vais chantant, ô pensées « peu sages! celle que le ciel ne pourra jamais éloi- « gner de moi. Car je l’ai dans les veux. Il me semble « voir avec elle des dames et des demoiselles, et ce « sont des sapins et des hêtres 1 . » Vers la lin de son voyage, à Lyon, il aperçoit le Rhône, et songeant aussitôt que le Rhône passe devant le lieu qu’habite Laure, il charge le fleuve de porter à la jeune femme l’expression de son amour. « Fleuve rapide qui sorti « d’une veine des Alpes, rongeant tes bords... nuit et « jour descends avec moi plein de désirs vers le lieu où « me mène, moi, l’amour et, toi, la nature seule; va « en avant. Ni la fatigue, ni le sommeil n’arrêtent ta « course. Et avant de payer ton tribut à la mer, « arrête-toi at tentif là où l’herbe est la plus verte et « l’air le plus pur (à Avignon). Là se trouve notre « vivant et doux soleil qui orne et fleurit ta rive « gauche. Peut-être (qu’osé-je espérer) mon retard

Parmi d’udirla, «dendo i rarai e U ôrc,

E le frondi, e gli augei lagnarsi, e l’arque Mormorando fuggir per P erba verde.

E vo cantando (o penser miei non saggi!) Lei che ’l ciel non poria lontana farine ; Ch’i P ho negli occhi ; e veder scco parme Donne e don/elle, e sono abêti e faggi.

(Sonn. 124.)

« l’affligc-l-il. Baise-lui le pied ou la main blanche et « belle. Dis lui — que ton baiser tienne lieu de pa- « rôles — : l’esprit est prompt, mais la chair est fart liguée 1 .» C’était une manière poétique d’exprimer son impatience, et de se plaindre que la fatigue ne lui permît pas d’arriver plus toi près de celle qu’il aimait.

Loin de Laure, pendant tout ce voyage, Pétrarque souffrit. Il lui arrivait ce qui arrive presque toujours aux amants véritablement épris, dont la passion n’est point payée de retour. Il croyait, tandis qu’il restait auprès de Laure, qu’il n’y avait pas de plus grand supplice que de la voir, sans obtenir d’elle aucune faveur. Puis, en s’éloignant, il découvrait qu’il était plus cruel encore de ne plus la voir. Il se prenait à regretter ses souffrances passées, il les trouvait plus

1 Rapido fiume, che d’ alpestra vena,

Rodemlo intorno, onde. T tuo nome prendi,

Notle e di ineco desioso scendi Ov' Amor me, le sol Nalura mena ;

Valtene innanzi; il tuo corso nonfrena Nè stancliezza nè sonno ; e pria elle rendi Suo dritlo al mar, fiso, if si inostri, attendi L’erlia più verde e l'aria più screna.

Ivi è quel nostro vivo e dolce sole Ch’ adorna e’nfiora la tua riva manca :

Forse (o che spero) il mio lardar le dolc.

Raciale T piede, o la man hella e hianca :

Dillc : il baciar sia’n vece di parole : t.o spirto e pronto, ma la carne 6 stanra.

(Sonn. IM.)

PÉTRARQUE ET LAl RE. Cf»

faciles à supporter que celles du présent. N’est-ce point, en effet, la loi de la nature? Ne reconnaît-on pas là, comme dans mille détails du C-anzoniere , /'expérience personnelle que Pétrarque avait dû faire de toutes les souffrances de l'amour et la parfaite conformité des sentiments qu’il exprime avec les vicissitudes ordinaires d’une passion pure et malheureuse. Comment douter de la réalité de son affection pour Laure, lorsqu’il passe par toutes les émotions successives et contradictoires du véritable amour? On ne parle pas si bien d’un sentiment si complexe, on n’en saisit pas si délicatement toutes les nuances, quand on ne le peint que d’après l’expérience des autres. Après avoir éprouvé le tourment de vivre près de celle qu’on aime, et de ne pas recevoir d’elle une seule preuve de tendresse, n r éprouve-l-il pas maintenant le tourment de l’absence, le poète qui écrit les vers suivants : « Tout lieu m’attriste, où je « ne vois pas ces beaux yeux suaves qui porteront les « clefs de mes douces pensées, tant qu il plaira à a Dieu. Et pour que le dur exil me pèse davantage, « que je dorme, que je marche, que je m’arrête, je « ne demande jamais autre chose que ces yeux, et ce « que j’ai vu après eux me déplaît. Combien de mon- « tagnes et d’eaux, combien de mers, combien de « fleuves me cachent ces deux lumières qui ont « éclairé mes ténèbres, comme un beau soleil en plein « midi ! Cela fait que le souvenir me consume davan-

f.fi PÉTRARQUE ET LA liR K.

« lage, et ma vie présente, Apre et triste, m'apprend « combien mon ancienne vie était heureuse 1 . »

II y a flans ces regrets bien de l’amour. Et cependant, c’est presqu’à partir de ce second voyage que Pétrarque commence à lutter contfe l’affection qui le domine, à essayer de se soustraire au joug qui pèse sur lui. Jusque-là sa passion avait régné dans son Ame sans contre-poids. Mais, à la fin de 1555, ou au plus lard au commencement de 1554, il fait un effort pour sortir d’esclavage. Comme le prisonnier qui a longtemps accepté son sort avec résignation, mais qui tout d’un coup entrevoit la possibilité d’être libre, il travaille à briser sa chaîne. On attribue quelquefois

Ogni loco m’attrista, ov' io non veggio Que’ begli occhi soavi Chc portaron le chiavi

De’ miei doici pensier, mentr' a Rio piacquc ; E perche T duro esilio più ni’ aggravi,

Vitro giammai non chieggio.

E cio ch’ i vidi dopo lor, mi spiacqne.

(tuante montagne ed acque,

Quànto mar, quanti fiumi M’ascondon que’ duo lumi,

Che quasi un bel sereno a mezzo’l die Ferle tenebre mie,

Acciocchè T rimembrar più mi consumi ;

E quant’ era inia vita allor gioiosa,

M’ insegni la présente aspra e noiosa.

(Canzona r>.)

celle révolution dans les sentiments de Pétrarque aux entretiens qu’il aurait eus à Paris avec un religieux élève de nos écoles, Denis de Borgo San Sepolcro. 11 semble, en effet, qu’il ait choisi ce moine pour confident, car il lui parle de son amour, et lui soumet ses irrésolutions comme à un directeur de conscience. C’est en tout cas Denis de Borgo San Sepolcro, qui donna au poëte un des livres dont celuici tira le plus de consolations et de forces, les Confessions de saint Augustin. Que de rapports Pétrarque ne trouvait-il pas naturellement entre sa situation cl celle du fils de sainte Monique! Tous deux aimaienl la créature, tout en sachant qu’il fallait savoir se délacher d’elle pour aimer le créateur. Saint Augustin avait eu le courage de briser ses liens terrestres, et par cela même indiquait à Pétrarque la voie du salut. Que d’affinités, d’ailleurs, entre ces deux Ames également tendres, et ces deux esprits égalementsublils! Au fond, Pétrarque ressemblait trop à saint Augustin, pour ne pas subir l’influence du livre touchant où celui-ci raconte, avec une émotion sincère, mais non sans y mêler un peu trop d’art, l’histoire de son Ame. Dès que l’amant de Laure connut les Confessions , il sentit s’éveiller en lui une sorte de remords et comme le besoin d’imiter un si beau modèle, en résistant, lui aussi, aux entraînements de la passion et en combattant l’amour de la femme par l’amour de Dieu. Dans la lettre déjà citée, où il atteste à l’évêque

fis PETRARQUE ET LAI RE.

de Lombez la réalité et la force d’un attachement qu’il qualifie de véritable fureur, il appelle à son secours saint Augustin ; il espère que saint Augustin le défendra contre Laure. C’est encore lui qu’il invoi que dans les dialogues sur le Mépris du monde , où il ouvre son âme tout entière, avec ses défaillances et ses irrésolutions, à l’auteur des Confessions.

La première trace des agitations de l’âme de Pétrarque, de ce partage, de cette lutte qui s’établit en lui entre l’amour et la foi, du désir qu’il éprouve de s’arracher à sa passion, sans réussir à la vaincre, du besoin qu’il sent de recourir pour se fortifier à la prière, à la lecture et à la méditation des livres saints, se retrouve dans une lettre qu’il adressait, le 26 avril 1556, au P. Denis de Borgo San Sepolcro. 11 n’y traite cependant, en apparence, aucun sujet philosophique. 11 y raconte simplement une ascension qu’il vient de faire sur le sommet du mont Ventoux. Mais une âme méditative, un esprit qui a l’habitude de se recueillir et de se replier sur lui-même, passe facilement de la contemplation des choses extérieures à l’élude des phénomènes psychologiques, à l’analyse des sentiments les plus intimes. Au milieu des fatigues d’un exercice physique, la pensée de Pétrarque veille et s’observe elle-même. Tout en gravissant les pentes de la montagne, il se regarde penser. Parti avec son jeune frère Gérard, par une belle matinée de printemps, par un ciel pur, il monte lentement vers le sommet.

Son frère, va droit aux escarpements et ne craint pas de gravir les pentes les plus roides pour arriver plus vile. Lui, au contraire, il cherche le moyen de contourner la montagne, il évite les pentes rapides, il voudrait trouver des chemins plus doux, d’un accès moins difficile. 1! aime mieux allonger son ascension en faisant des détours, en se donnant moins de peine, que de monter droit au but au prix d’une grande fatigue. Mais il porte en lui-même un témoin invisible et impartial de ses actions. Après avoir suivi ainsi à plusieurs reprises une direction différente de celle que suit son frère, après s’être détourné du chemin direct, pour en prendre un plus aisé, il se demande quels sont les motifs qui le font agir ainsi, et il découvre que cette tendance vient chez lui d’une sorte de paresse, d’une lâcheté naturelle qui le détourne de l’effort, quand il aurait besoin, au contraire, de roidir ses forces et sa volonté. Sa vie morales’en ressent. C’est par suite d’une disposition analogue que, tout en aspirant à la félicité éternelle, il espère l’atteindre sans trop de sacrifices, sans renoncer aux voluptés mondaines dans lesquelles il secomplaît. Pendant qu’il se juge ainsi sans illusions, il a honte de lui-même, il rougit de sa faiblesse, il se dit que ni les choses de ce monde ni les choses éternelles ne se peuvent conquérir sans combat s et courageusement il reprend sa roule par les sentiers les plus difficiles.

Enfin lui et son frère atteignent le point culminant de la montagne. Fatigués, ils se reposent sur le sommet, ils regardent autour d’eux, ils voient la vallée du Rhône fuir jusqu’à la mer et au delà se dresser les Alpes neigeuses. Par-dessuS ces cimes lointaines, le poète cherche et devine sa patrie; il songe qu’il y a dix * ans qu’il a quitté sa chère Italie, cl, par une rapide association d’idées, revenant sur ce temps écoulé, il se demande ce qu’il en a fait. Que d’agitations pendant ces dix ans, que de soucis et que de perplexités! Il voudrait s’arracher aux erreurs qui troublent sa vie, il entrevoit le port; mais qu’il en est loin encore! que d’efforts il lui faudra pour l’atteindre! Et en comparant son état présent à scs faiblesses passées, il nous révèle la révolution profonde qui s’accomplit au dedans de lui-même. Autrefois il aimait sans résistance, livré tout entier à sa passion, sans essayer de lutter contre elle : « Maintenant, dit-il, ce « que j’avais coutume d’aimer, je ne l’aime plus. Je « mens. J’aime encore, mais plus honteusement, r< plus tristement. Oui, j’ai dit la vérité. Celaestainsi. •« J’aime, mais ce que je n’aimerais pas à aimer, ce « que je désirerais haïr. J’aime cependant, mais « malgré moi, mais forcé, mais avec tristesse, avec « deuil, et j’éprouve sur moi-même la vérité de ce « fameux vers : Odero si potero; si non , invitus a amabo. Il n’y a pas encore trois ans (cette lettre « est du 20 avril 1550, et nous donne par conséquent

rÉTKARQliE ET LAliKE.

<( la date approximative du changement qui s’est lait « dans l’esprit de Pétrarque) ; il n’y a pas encore « trois ans que cette volonté perverse et criminelle « qui me tenait tout entier, qui régnait seule sans « contradiction au fond de mon àme, a commencé à « en rencontrer une autre qui se révolte et qui lui « résiste. Entre les deux (c’est-à-dire entre l’amour « et la foi), depuis longtemps dans le champ de mes « pensées, pour savoir auquel des deux hommes « restera l’empire, se livre- encore maintenant un « combat très-pénible etxlouteux 1 . » Il fait des progrès cependant, et il espère que, s’il vivait encore deux lustres, en travaillant sur lui-mème autant qu’il vient de travailler depuis deux ans, il pourrait compter 'ur la miséricorde de Dieu

Puis il ouvre les Confessions de saint Augustin qu’il portait avec lui, comme pour y chercher des paroles appropriées à l’état de son esprit et le secret de sa destinée. Il tombe précisément , comme cela

' Quod ainarc solcbam, jam non amo; mentior; amo, sed'vire* cundins, sed tristius. Jam tandem veruui dixi. Sic est cnim : amo, sed quod non amare ametn, quod odirc cupiarn. Amo tamen, sed àivilus, sed coactus, sed incertus et lugens,. et in me ipso versiculi illius famosissiini sententiam miser experior : odero si potero; si non, invitus amabo. Mondum mil» tertius annus effluxit, ex quo volunias •Ha perversa -et neqiiam, quæ me totum babebat, et in aula cordis niei sola sine contradictore regnabat , ccepit aliam baberc rebella», et reluctanlcm sibi : inter quas jamduduin in campis cogilalionum mca- •urn de ulriusque bominis iinperio laboriosissima et anceps etiani •amc pugna conseritur. ( Famil . IV, 1.)

Tl

PETKAlUJl E ET LAI HE.

arrive souvent en pareil cas, sur un passage qui res’ semble à un avertissement personnel. « Les hommes «vont admirer les sommets des montagnes, et les « puissants flots de la mer et les vastes eours des « fleuves et le circuit de l’Océan et les mouvements « circulaires des astres, et ils s’oublient eux-mêmes.» II a compris la leçon. Aussitôt il réfléchit à la vanité . des spectacles qui attirent les hommes. Qu’est-ce que la plus haute montagne en comparaison des hauteurs de la pensée humaine? Homme, regarde-toi. Cela est plus important que de regarder le monde extérieur. O loi qui le donnes tant de mal pour t’élever de quelques pieds au-dessus de la terre, donne-toi donc quelque peine pour le rapprocher de Dieu ! C’est sur ces réflexions que se termine le voyage du poète au mont Venloux. Voilà les pensées dans lesquelles il s’absorbe en descendant du haut île la montagne et qu’en arrivant à l’auberge de Malaucènc, pendant qu’on prépare le souper, il envoie toutes fraîches encore, avec toute la sincérité du premier mouvement, au P. Denis de Borgo San Sepolcro.

Ainsi parle et pense le vrai Pétrarque, ce noble et grand esprit, que des juges superficiels accusent quelquefois de frivolité. Bien de moins frivole, au contraire, que le fond de ses pensées. Les luttes douloureuses dont son âme est le théâtre le prouvent assez. Ce n’est pas entre des scnlimemls légers que se livrent de tels combats. Pour que l’amour d’une

part cl le sentiment de l’autre, infligent à un homme de telles souffrances, il faut qu’ils aient pénétré tous deux au plus profond de lui-même. L’amour s’empare de lui le premier. La foi avec ses remords le saisit à son tour. Ce sont deux puissances qui, alternativement victorieuses ou vaincues, vont se disputer son cœur, pendant quatorze ans, jusqu’à la mort de Laure. Fendant tout ce temps, Pétrarque luttera et souffrira. Mais de sa douleur sortira le Cansoniere et quelquesuns de ses plus beaux vers seront faits de ses larmes-.

Peu de temps après son ascension au mont Ventoux, à la fin de l’année 1556, Pétrarque, toujours sous le coup de ses émotions amtiireuses et impatient de s’affranchir d’une tyrannie contre laquelle il proteste. tout en la subissant avec amour, prend encore une fois le parti de fuir. Il espère qu’à force de s’éloigner de Laure, de mettre entre elle et lui des fleuves, des montagnes et des mers, il se détachera de son souvenir, il réussira à briser sa chaîne. Ce n est pas non'qui inventons cette explication de ses prgniers voyages. Il nous la donne lui-même dans ses dialogues sur h Mépris du monde. « Quoique j’aie mis en avant dif- « férents prétextes, dit-il à saint Augustin, auquel il « confesse les plussecrets mouvements de son cœur, le « désir de conquérir ma liberté a été le but de toutes « mes pérégrinations. » Celle fois il se dirige non plus vers le Nord, mais vers le pays qu’il désirait le plus

revoir, vers celle chère Italie dont ses regards chcr-

l’ÉTKARQUE* ET LA U HE.

chaicnl les limites du haut du- mont Yenloux, qu'il avait quittée depuis dix ans, qu’il connaissait à peine, mais à laquelle il ne pensait, dont il ne parlait qu’avec enthousiasme ; où l’appelait d’ailleurs sa famille d’adoption, la famille des Colonna. 11 s’embarque à Marseille; sa passion s’embarque avec lui. Il veut se séparer de Laure et il ne peut s’empêcher de penser à elle. Sur la côte de la Ligurie, la vue d’un laurier l’émeut comme si sa maîtresse elle-même apparaissait à ses yeux. À Home, devant les splendeurs des temples chrétiens et les magnificences du culte, sur cette terre qui réveille tant de souvenirs religieux, il entend line voix l’appeler vers le ciel, tandis qu’une autre voix lui crie de retourner vers Laure, et il ajoute ingénument : « Laquelle des deux « l’emportera, je ne le sais pas. Mais jusqu’à présent « elles ont lutté ensemble, et cela plus d’une fois 1 . » L’amour le poursuit jusque dans des lieux où il espérait trouver au moins le repos à l’ombre de la religion. Il ne lui reste plus alors qu’une ressource, c’est de courir plus loin, plus loin encore, d’augmenter la distance qui le sépare de celle qu’il aime. Peut-être l’éloignement guérira-t-il la blessure dont il souffre. 11 entreprend un voyage plus long qu’aucun

Quai vinccrà, non so : ma infini» ntl ora Couibaltut' liauno, c non put* ima voila.

(Sor u. 4i.)

PÉTRARQUE ET LAURE. 7ô

de ceux qu’il avait laits jusque-là; il part des côtes d’Italie ; entre la Toscane et l’île d'Elbe il est encore visité par le souvenir de Laure. Puis il descend vers le Midi, il longe l’Espagne, il traverse le détroit de Gibraltar, et, par l’Océan, il remonte vers le Nord, pour ne s’arrêter que sur le rivage de l’Angleterre. « À la poursuite de la liberté, dit-il à saint Augustin, « j’ai erré à travers l’Occident, à travers le Nord cl «jusqu’aux confins de l’Océan 1 * * 4 . » Arrivé à cette extrémité de l’Europe, il respire. 11 lui semble que l’agitation du voyage, que la succession des objets a distrait son esprit de la pensée qui l’obsédait; il se sent plus fort, il se croit capable désormais d’affronter l’ennemi sans crainte.

Mais à peine a-t-il remis les pieds dans Avignon, que tous ses souvenirs d’amour l’assaillent à la fois et s'emparent de son âme avec une force nouvelle. Dans une épi Ire en vers adressée à l’évèque de Tombez, il nous exprime lui-mèine avec autant de sincérité que d’émotion ces douloureuses alternatives. «Déjà, depuis deux lustres ('1527-1357), j’avais « porté ma lourde chaîne, le cou fatigué, m’indi* « «riant que pendant si longtemps le joug d’une « femme eût pesé d’un tel poids sur ma tète. Déjà

1 Sonn. i*>.

■ i.iliertutcni sequens per oct-iilenlem et per septeiilriimcin cl its-ipic

■cl Ocentii terminos longe loterpic cire mn sictus sum. [I)c contempla

mmU.)

l'ËTR ARQUE i; t LA IRE.

j’étais mine j»a r ce poison caché, déjà j’étais un autre homme, déjà par de douçes caresses le feu avait pénétré jusqu’à la moelle de mes os. Je désirais mourir, et je portais à peine mes membres desséchés, quand l'amour de la liberté s’éveilla dans mon cœur’... Je me redresse cl avec beaucoup d’énergie, je m’efforce de briser mon joug : dure entreprise que de chasser une maîtresse de l’asile qu’elle occupait, depuis dix ans, que d’attaquer, avec des forces brisées, un ennemi puissant! Je le tentai cependant, et Dieu lui-même m’aida dans mon effort, me donna la force de détacher mon cou de ses anciens nœuds cl de sortir vainqueur d’une si grande guerre... Je fuis et, errant, je parcours l’univers entier... Déjà moins puissante, moins impérieuse, l’image de l’amante abandonnée se présentait à mes sens. Hélas! hélas ! One te raconterai-je? Mais lu m’y forces. Je paraissais déjà plein de sécurité mépriser les blessures cruelles cl les aiguillons d’un amour insensé. Trompé par l’aspect de mon mal légèrement cicatrisé, par uucquic-

Jam duo lustra gravent fessa cervicc calcnam l'erluleram, indigna»? tantum iu u.ea colla tut annis Founiiuco licuissc jugo; jam labc lalenli Confcclus, jaiiique aller craiu, jam fomite molli l^uis ad cjtremas pcnclraverat usque medullas : 0|itabamque mûri vixquc arida meuibra ferebam. Libcrtalis amor ntiseri dum pcclus amaulis Cic|>il

(Ejiislol. Jacobu de Coluiiiiiu.)

l‘lTR VIIQIIK K T LM l!l' ; 77

« tilde inaccoutumée, j’arrache ma tente et je reviens « à une morl certaine. Ainsi me poussait une destinée « impie, ainsi mon erreur m’entraînait, moi et mon « esprit. A peine m’élais-jc arrêté aux confins «le la « ville aimée, que l’ancien fardeau de mes peines « retombe sur mon cœur vide, que la contagion «l«* « mon affreuse maladie reparaît 1 . »

(/épreuve n’avait pas réussi. Après ces longues pérégrinations, Pétrarque retrouvait à Avignon tous les tourments, toutes les douleurs de l’amour. Il lui suffisait d’y remettre le pied pour retomber dans son ancien esclavage. En homme qui veut lutter jusqu’au

Erigor, et inulta juga vi divellerc nilor.

lhiiuin opus eventu, dominant pepulisse i^ecemii liospitio et fi’actis liostcm tentasse potentem Virîltus : aggredior lamen, et Deus ip.se labori Affuit, et collinn veteri dissolvere noilo l*ræbuit, ac lanto viclorein evadere l)ello.

Iliflugio, toloque vagus circuinferor orbe.

Jatn ininor oceursu, minus imperiosa, ivlielæ Sensibus in nostris obversabatur imago, lieu! heu! quid referam? Scd eogis; accrba videbar Vulnera, et iiisani stiinulos jam tutus amoris Temnere : fallebat leviter supcraucla cicatrix Kt requies insueta inali ; tentoria vello,

Ac certain ad mortem redeo: sic fala preinebaut Impia, sic animum, sic me meus error agebat.

Vis bene constiteram dilectæ finibus urbis, llum subiit vacuum curarum sarcina peclus Ilia prior : redicre trucis contagia morbi.

(Epi s toi. Jnrobo de Cohimna.)

bout et ne plus céder, s’il le peut, aux entraînements de la passion, il prit le parti courageux, de s’enfermer, à trente-trois ans, dans une solitude absolue. C’était une autre manière de reprendre la lutte, un nouvel effort tenté sur lui-même pour maîtriser ses sentiments. Puisque Avignon offrait un danger continuel, il fallait fuir Avignon. Puisque l’agitation du corps, le mouvement du voyage ne guérissaient pas la blessure, il fallait essayer d’un autre remède. Peut-être le repos, le calme, la retraite produiraient-ils plus d’effet que ces longs et fiévreux déplacements qui jusque-là réussissaient si peu. D’ailleurs, pendant ces courses à travers des pays lointains, que d’heures vides, inoccupées! Que de moments où l’esprit fatigué du spectacle des choses extérieures retombait de tout son poids sur lui-même ! Pendant sa dernière absence, Pétrarque avait beaucoup souffert du manque de livres. Les lourds manuscrits du temps ne se plaçaient pas commodément dans les bagages d’un voyageur. S’il se choisissait un asile solitaire, il y emporterait au moins toutes ses. richesses intellectuelles, et, avec son goût pour l’étude, avec ses habitudes laborieuses, son désir de tout savoir, il appellerait sa science et ses livres à son secours contre la passion. Les deux besoins les plus impérieux de sa nature à ce moment de sa vie, celui de reconquérir sa liberté moraleel celui d’apprendre, de travailler, de se former par l’exemple des maîtres et de créer à son tour de

grandes œuvres littéraires, le poussaient en même temps vers la retraite. Déjà sans doute, depuis plusieurs années, il avait choisi dans sa pensée le lieu où il pourrait un jour se retirer.

Vaucluse lui était chère. Dès son enfance, lorsqu’il étudiait la grammaire et la rhétorique dans l’école du vieux Convennole, à Carpenlras, il avait été conduit à la source de la Sorgue par l’oncle d'un de ses compagnons d’études, et, en voyant ce beau site, il s'était écrié avec une enthousiasme enfantin : « Voici « un lieu que je préférerais au séjour de toutes les vil- « les*. «Jeune homme, il y retourna. Quelquefois il s’y réfugiait , nous dit-il, comme dans une forteresse, avec l’espérance d’adoucir sous ces ombrages le feu d’amour qui le consumait 5 . Quand il prit la résolution de vivre loin du monde, il pensa naturellement à sa chère vallée. Vaucluse, du reste, mérite bien qu’on l’aime et qu’on s’y attache. J’en appelle aux voyageurs 'pii l’ont visitée dans les premiers jours du printemps. Vhielle route curieuse que cellequiyconduitd’Àvignon, le long des bords du Rhône, et qui, s’écartant bientôt du fleuve, gravit les hauteurs deMorières, aux maisons

‘ Seuil., X, 2.

5 Fnmil. ; VIII, 5

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