‹ PétrarqueChapitre 124 sur 178 · Chant III · texte numérisé non relu

Chant III

pes et aux formes de l'art; il en pénétra l'esprit, se l'assimila autant que le lui permettait son sentiment religieux, sans se préoccuper des omissions, des mutilations, des travestissements que l'œuvre délétère de dix siècles avait fait subir à la science antique.

L'esprit large et puissant qui se dégageait de ces écrits, c'était l'âme humaine elle-même, grande et libre, cette âme qui dans le cours de vingt siècles, de l'orient à l'occident, avait exploré les régions infinies de la pensée, répandant la lumière bienfaisante de l'art et les éléments vivifiants de la civilisation, que dans la suite le moyen âge avait arrêtée, comprimée mais non anéantie. Aussi quand Pétrarque, par une pénétration intelligente, fit entrevoir à ses contemporains cette partie inconnue, cette vie intérieure, cette éternelle humanitas de la littérature antique, et que par des essais heureux pour ce temps, il en fit revivre, en quelque sorte, la forme et l'esprit, une admiration sans borne accueillit cette révélation. Chacun aspirait à se désaltérer au puissant courant dont il avait ouvert les sources et montré les miracles. Pour cela il est appelé le père de l'humanisme.

Gomment Pétrarque put-il ainsi transformer

l'homme du moyen âge qui était en lui, et ressusciter en son siècle l'àme humaine tout entière, inaugurant par là les temps modernes?

Les faits rapportés dans les premiers chapitres de ce volume, concernant sa jeunesse, suffisent, bien que succincts, à rendre évidentes ses aptitudes, on peut dire sa vocation pour les études classiques. Cette disposition d'esprit naturelle s'était développée sous l'influence de sa première éducation intellectuelle. Esprit large et supérieur, Pétrarque tenait peu compte, on le comprend, des méthodes étroites et de la doctrine des grammairiens ; ceux-ci s'arrêtaient à la surface, se renfermaient dans un froid formalisme, tandis qu'il pénétrait dans la substance et en tirait un aliment vivifiant. Quand on voit la prédilection qu'avait pour lui son maître Convenevole, sa précocité dans l'étude du latin où il devançait tous ses condisciples, son goût marqué pour Cicéron, alors qu'il était encore un enfant, l'ardeur passionnée avec laquelle il étudiait les classiques au mépris du texte des lois et de la volonté paternelle, la science déjà sure qui lui permettait, tout jeune encore, d'aider un vieillard, savant jurisconsulte, à comprendre Tite-Live, on est

amené à reconnaître en lui une intelligence privilégiée, capable d'imprimer une trace profonde dans le champ des études que ses contemporains ne cultivaient que comme moyen professionnel. Dès sapremière jeunesse la lecture enthousiaste des écrivains antiques lui révèle ses maîtres, lui ouvre des horizons nouveaux, lui découvre de nouveaux secrets, et de cette étude, mal comprise par la plupart des esprits de ce temps, il fonde une science nouvelle. Il faut l'entendre lui-même parler du développement progressif de ses connaissances. «Je ne finirais plus si je rappelais les auteurs ignorés que me fit connaître le grammairien Priscien, ceux que je connus dans Pline le jeune et dans Nonius Marcellus, dont je voulais me pénétrer sans cesse. Les Académiques de Cicéron me firent aimer Marcus Varron ; je trouvai le nom d'Eunius dans le livre Des offices, et j'aimai Térence par les Tusculanes. Le Traité de la richesse me fit connaître les Origines de Caton ; Sénèque me fit rechercher les Lettres de Cicéron ; saint Augustin La superstition de Sénèque ; Lactance les livres De la république. Par Sénèque je vis Cicéron exalté comme un puissant génie et comme le prince de l'éloquence

romaine. Par Eusèbe me furent démontrées les innombrables beautés de Virgile. »

La recherche active que fit Pétrarque des livres classiques est la conséquence et la preuve tout à la fois de ses dispositions d'esprit et du développement progressif de son intelligence. Désireux de se répandre dans les vastes espaces de la science antique entrevus au delà des limites étroites où se tenaient renfermes les écoles et les esprits ordinaires, il devait être, évidemment, avide de voir, de lire, de posséder les manuscrits précieux qui contenaient en entier ou moins mutilés les antiques chefsd'œuvre. Ce désir ardent n'avait d'égal que l'amour avec lequel il les gardait, les étudiait et qu'il appelle une maladie, il n'ajoute pas incurable,mais il avoue qu'il en éprouvait un charme qui le pénétrait jusqu'aux moelles etqu'ilse sentait avec ses livres dans la plus vive et la plus entière intimité l. Ce sentiment le portait à critiquer vivement les personnes qui en faisaient collection uniquement par vanité et ostentation sans avoir l'idée de se pénétrer de ce qu'ils contiennent. Dans les nombreux voyages qu'il

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