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CHAPITRE IX

L ITALIANITE DE PETRARQUE

L'idée de nationalité perdue au moyen âge. — Le sentiment patriotique chez Dante et chez Pétrarque. — Circonstances particulières à Pétrarque. — Son attachement à l'Italie. — Sa politique de paix. — Il n'a aucune des idées politiques de son siècle. — Encore l'italianité chez Dante et chez Pétrarque. — La prédestination de Rome. — L'idée politique de Pétrarque. — Pétrarque et Cola de Rienzi. — Espérances déçues. — Pétrarque, les Papes et l'Empereur. — Rome capitale.

En 1353 le poète traversait pour la dernière fois les Alpes, revenant en Italie « où le rappelait son attachement profond ». Certes une vive émotion dut étreindre son âme à rapproche de sa patrie et si, entrevoyant dans la brume d'un horizon lointain les premiers contours de la terre natale, il méditait la poésie latine où vibre tant d'enthousiasme et de passion. « Les nuages disparaissent, un souffle vivifiant caresse mon visage... je reconnais ma patrie et tout heu-

reux je la salue. Salut ô mère très belle, salut ô gloire du monde 1 ! »

Cet hommage est l'expression d'un sentiment que dans notre histoire moderne Pétrarque, le premier, éprouva bien nettement et avec une entière conscience: le sentiment de Vltalianité. L'idée de tradition historique et de vie publique avait disparu dans les ténèbres du moyen âge à cause du fractionnement infini des provinces italiennes que le pouvoir féodal et le pouvoir ecclésiastique avaient anéanties, et l'idée nationale elle-même s'était perdue. La patrie, c'était le château pour le baron, l'abbaye pour le prélat, le magasin pour le trafiquant, la glèbe pour le travailleur. L'empire, restauré par des races du Nord, en déplaçant l'équilibre de la politique et en ouvrant la lutte séculaire entre l'autorité temporelle et l'autorité spirituelle, contribua pour une large part à faire perdre aux Italiens l'idée de leur patrie, si bien que le nom même d'Italie qui pourtant théoriquement embrassait tout le pays « traversé par l'Apennin, et entouré par la mer et les Alpes,» n'avait aucune signi-

1. Epis. poet. III, 2i. Cf. chap. [II, page 58, où sonl rappelés les premiers vers du poète. S&lve cara deo lellus, etc.

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fication politique et réelle. Ce que Dante disait de notre langue, qui se trouvait en tous pays sans être particulièrement en aucun, on pouvait le dire à juste titre du nom même d'Italie dans les siècles du moyen âge l.

Toutes les provinces étaient l'Italie, mais aucune ne se sentait italienne. Alors l'Italie était vraiment une expression géographique, selon la fausse et peu obligeante définition moderne de Mette rnich.

Dante absorbé dans l'unique idée d'alors, un empire universel, n'eut pas le sentiment d'une nation italienne ; l'Italie n'était pour lui qu'une simple unité topo graphique, mais non une unité politique ou historique, traditionnelle ou morale. S'il déplorait que « le jardin de l'Empire fut désert, et que les terres d'Italie fussent pleines de tyrans », si les nécessités de l'exil l'obligeaient à visiter et à habiter différentes provinces de la péninsule, il ne se sentait pas moins uniquement et entièrement Florentin dans son génie d'homme et de poète, dans ses passions de citoyen. L'exil, c'était pour lui

1. Pour lhistoire et la signification médiévale du nom Italie lire le savant livre de F. Xovati, Influsso del pensiero lalino sopra la civillà ilaliana del Mcdio Eco. Milan, 1899, pages 205 et suivantes.

d'être hors de Florence, pour Pétrarque c'était d'être hors d'Italie. Dante rêvait la couronne du laurier poétique dans sa belle Église de San Giovanni :

in sul fonte

Del mio battesmo prenderô il cappello l.

Pétrarque voulait être couronné à Rome qu'il nommait notre tête % et où l'appelait « la voix de la patrie». Dante souhaitait la venue du veltro, du cinquecento dieci e cinque (DXV) 3, du puissant enfin qui lui rouvrirait sa ville natale, « bercail si beau où agneau je dormis. » Pétrarque pleurait sur le sort qui menaçait sa patrie, et craignait qu'après le bouleversement de Rome il ne restât plus d'espoir à l'Italie dont le malheur serait le sien /f.

Laissons ce qu'il peut y avoir de fatal et de personnel, presque d'inné dans les sentiments et dans les pressentiments d'un homme de génie comme Pétrarque, et voyons quelles influences extérieures ont pu contribuer à former son sentiment patriotique. Exilé tout enfant

î. Par&dis, XXV.

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