Fam., XV
temps, qu'il eut parfois le courage de manifester des désirs et des espérances qui ne concordaient pas avec celles de ses protecteurs et maîtres, qu'il encouragea spontanément de ses éloges, l'initiative hardie du tribun de Rome, qu'il adressa des conseils, et fit des reproches à l'empereur d'Allemagne sur son indifférence. Pour toutes ces raisons, les critiques crurent devoir rechercher quelle avait été sa politique. Il semble, en effet, qu'un homme qui s'occupait de tant de choses et s'appelait Pétrarque, devait avoir eu sa politique personnelle.
Je me réserve de traiter ailleurs cette question avec le développement qu'il m'est impossible de lui donner dans les limites de ce volume qui touche à sa fin. Mais je ne crains pas d'exprimer ma conviction que c'est en vain que l'on veut faire de Pétrarque le partisan d'une idée politique quelconque du xiv6 siècle. Il n'était certainement pas gibelin, l'Italien qui toute sa vie revendiqua pour sa patrie les droits du Saint Siège à Rome, suppliait les papes de l'y rétablir, et considéra comme le modèle des princes italiens Robert de Naples en son temps le représentant le plus considérable du parti guelfe en Italie. Mais il n'était pas non plus guelfe
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celui qui encourageait Rienzi « à restaurer » en quelque sorte, « la plus noble monarchie » l3 qui voulait à Rome l'empereur à côté du pape, et qui espérait et attendait de grandes choses de Charles IV pour le salut de l'Italie. Il ne semblait pas aristocrate celui qui poussait Rienzi à combattre les barons en arrachant les « mauvaises herbes qui ne peuvent fleurir » et qui avait si volontiers à la bouche le mot de peuple romain. Mais il n'était pas non plus démocrate et républicain dans le sens propre et moderne, celui qui, en faveur des Visconti, cherchait à réprimer les idées populaires de Jacques Bussolari, et qui se faisait plus volontiers courtisan que chanoine, celui qui toute sa vie errant, incertain du lieu où il devait s'établir d'une manière définitive, ne s'arrêta jamais un instant, bien que Toscan, à l'idée de se fixer à Florence où il était désiré et où venait de s'établir un gouvernement populaire, après l'expulsion du duc d'Athènes.
Contradictions disent les critiques a. Certes
1. Pour éviter toute équivoque, je ma sers ici d'un vers de Pétrarque dans sa signification objective sans vouloir entrer en discussion pour savoir si dans Spirlo gentile il y faut voir ou non le tribun de Rome.
2. Parmi eu.v : Zumbini, SluJi sul Pelrarca. Naplcs, 1878, page 108.
le caractère du poète justifie en partie cette explication et je ne prétends pas la réfuter entièrement, mais il ne me paraît pas nécessaire de voir dans les actes et les écrits du poète, je ne dis pas un vrai système politique personnel, mais môme un idéal politique bien déterminé dans ses applications particulières. Guelfes et Gibelins de son temps avaient une entière conscience de ce qu'ils considéraient comme la meilleure base politique pour l'Italie et même pour le monde. L'idée de Dante, si mal assise qu'elle fût sur les principes étroits du cloctrinarisme du moyen âge est assez claire (et c'est là ce qui nous intéresse), est môme très claire et très ferme dans sa fière conscience. Entre l'idée de la prédestination de l'Empire universel et la passion de l'homme de parti qui aspire avant tout à réconquérir sa patrie et à soumettre le parti adverse, Dante ne paraît pas avoir eu ce qu'on peut appeler le sentiment de l'italianité. Pétrarque, pour les raisons indiquées plus haut, avait dans l'âme ce que j'appellerais volontiers une sorte de cosmopolitisme italien qui le faisait citoyen de toutes les provinces sans qu'il participât de l'esprit, des tendances, des mœurs politiques d'aucune, et qui le poussait à inter-
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venir en apôtre de paix dans les luttes séculaires de Gènes et de Venise, toutes deux italiennes. C'est comme italien qu'il déclarait vouloir s'occuper des malheurs de l'Italie, démontrant que « la ruine de l'Italie n'aurait pas sauvé Venise ' ».
Ce sentiment national de Pétrarque se retrempait et se fortifiait par l'étude de l'antiquité classique. Avec l'amour passionné qu'il avait pour elle, il admirait la grandeur de Rome résultant de l'harmonieux ensemble de ces éléments apportés par toutes les forces vives de la nation et que le génie de tant d'écrivains, non seulement romains, mais italiens, avait rendue éternelle. Virgile et Gicéron, Horace et Ovide, Tite-Live et Sénèque, Pline et Varron entre tant d'autres, étaient italiens. A travers leurs œuvres il voyait briller la majesté prédestinée de la Ville, et revivait en imagination le passé glorieux de cette Rome et de son peuple, se sentant toujours plus complètement et plus fortement Italien. Il est incontestable que c'est en lui que le sentiment national s'affirma pour la première fois avec une conscience aussi forte et aussi sure.
\. Fam., XI, 8 ; XVIII, 16,
Or, cet ardent patriote, qui par les œuvres des anciens avait eu le sentiment de la prédestination historique et morale de Rome, avait aussi compris par les traditions médiévales, par la scolastique et par les doctrines courantes, la prédestination religieuse de la ville éternelle. L'idée exprimée dans le vers connu Borna caput mundi, régit orbis frena rotundi, était dans sa pensée un principe fondamental et indiscutable. Rome, notre tête, était l'origine et le siège nécessairement éternel d'une double autorité et le peuple romain, sorte d'entité traditionnelle et abstraite, dont le poète, précisément parce qu'il avait vécu loin de la ville, ne se faisait pas une idée bien déterminée, en était le dépositaire et la source. Le pouvoir temporel de l'Empereur, et le pouvoir spirituel du Pape étaient légitimes et devaient avoir de la force autant qu'ils seraient conférés par le peuple romain, et autant qu'ils résideraient effectivement ou symboliquement à Rome.
Ces principes ainsi posés, il ne me semble pas que le système politique de Pétrarque ait pu se fonder sur l'idée variable de l'opportunité de tel ou tel régime, de telle ou telle révolution ou réforme ; il consistait, au contraire, dans
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la nécessité historique de la double autorité qui devait avoir son centre à Rome, et qui de Rome seulement, pouvait maintenir la paix à FItalie, indépendamment de la forme particulière des gouvernements locaux. Aussi ne se lassa-t-il jamais de supplier les pontifes de revenir dans la péninsule, remplaçant les supplications par des reproches quand le dépit le dominait. C'est pour le même motif qu'il seconda de ses applaudissements et de ses conseils l'entreprise de Rienzi, et qu'il quitta Avignon pour être témoin actif des événements attendus. On peut croire que si le tribun avait continué son œuvre dans le même sens qu'il l'avait commencée, Pétrarque l'aurait suivi jusque dans son idée de se faire élire empereur, comme il l'approuva d'avoir, le 1er août 1347, publié un décret qui proclamait Rome « tète du monde et fondement du Christianisme » et le peuple romain et italien « dépositaire et dispensateur de l'autorité impériale, et arbitre de l'élection de l'empereur 1 », comme il l'approuva enfin, d'avoir le jour suivant « célébré au Capitole la fête de
1. Cf. Gregorovius, Storia délia ciltk di Roma nel medioevo, (Histoire de la ville de Rome au moyen âge), VIe volume, pages 319 et suivantes de la traduction italienne, Venise, 1875.
l'unité de l'Italie, c'est-à-dire de la fraternité des cités1.» Telles étaient précisément les idées de Pétrarque, aussi on comprend l'enthousiasme excessif avec lequel il applaudit aux succès du tribun. Ces idées, latentes peut-être encore dans son esprit, lui furent pour ainsi dire révélées par Rienzi dans leurs brûlants entretiens de 1343 \
Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que Pétrarque trouva dans les desseins de Cola l'incarnation de ses rêves d'Italien et d'ardent patriote, et son zèle de néophyte dans ses lettres au tribun montre son extraordinaire enthousiasme. Il est bon de rappeler qu'un prélat de la Cour ayant dit « qu'il ne convenait pas au monde que l'Italie et Rome fussent d'accord et en paix », Pétrarque en informa Rienzi en « l'invitant à rapporter ce coupable jugement au peuple romain, afin qu'il comprît ce que pensaient du salut de Rome et de l'Italie ces puissants personnages 3. »
Si les premiers agissements de Rienzi donnaient à l'esprit paisible de Pétrarque la con-