CHAPITRE X
L'individualisme dans Pétrarque. — Son intelligence universelle et son génie. — Son sentiment de la nature. — Son besoin d'écrire. — Son peu de considération pour les maîtres. — Son indépendance d'esprit. — Son aversion pour la scolastique. — Entre Aristote et Platon. — Contre les averroistes. — Contre lés médecins. — Contrôles astrologues. — Sa pensée en ce qu'elle a de moderne. — L'ombre du doute. — Trouble moral.
Le moyen âge étouffa l'individualisme. En ce temps, les hommes chez lesquels la vigueur de la pensée et des œuvres se manifeste même le plus fortement, ne font que représenter, pour ainsi dire incarner les idées, les formes, les systèmes particuliers à leur temps . Grégoire VII et Arnaud de Brescia eux-mêmes, que sont-ils, dépouillés de l'idée politique et morale qu'ils personnifient ? En vrais hommes du moyen âge, ils semblent avoir voulu détruire
leur propre personnalité. Affections, habitudes, circonstances de la vie privée, tout disparait de leur histoire absorbée par l'enthousiasme d'une seule idée et par la bataille qu'ils ne cessent de livrer pour la soutenir. On pourrait dire de chacun d'eux que ce n'est pas un homme à grande idée, mais une grande idée faite homme.
Se soustraire à l'influence et à l'ambiance du siècle, donner la marque de son génie aux éléments qui constituent le courant intellectuel et moral, faire que les goûts, les tendances, les habitudes, toutes les manifestations de soi-même deviennent un sujet de curiosité, d'admiration, et d'imitation chez les contemporains et dans la postérité, voilà l'expression la plus complète et la plus forte de l'individualisme. Il se rencontre chez Pétrarque à un très haut degré.
Homme d'Eglise il suit avec une entière indépendance d'esprit une direction intellectuelle et se forme une culture essentiellement laïque en un temps où les laïques eux-mêmes recevaient de l'Église les éléments de la science et la direction de la pensée.
Avec une largeur de vues et une force d'intuition nouvelles et remarquables, il embrasse
le premier l'antiquité classique dans tout son ensemble et veut en ranimer l'esprit. Du haut de cette science, il éprouve un profond mépris pour tout ce qui faisait le fond de la pensée médiévale circonscrite dans d'étroites notions : traditions et légendes, préjugés et superstitions, sont des sa jeunesse hors du cercle de ses idées. Il a horreur de ce qui fait la base des études en son temps ; c'est ainsi que philosophe, il méprise la scolastique, ascète la théologie, homme du monde et esprit utilitaire, la jurisprudence. L'esprit affranchi des conventions sévères qui caractérisent les études de son temps, il explore avec la hardiesse d'un homme nouveau tous les domaines de la science antique, et dans presque tous il cherche à exercer ou tout au moins à éprouver ses forces. A la fois épique, lyrique, bucolique ou dramaturge, historien, géographe, moraliste, polémiste, orateur, dessinateur et musicien, adorateur de la science et de l'art ', il prélude à cette universalité intellectuelle et à cette puissance de génie qui furent dans la suite le privilège du siècle de Léonard de Vinci et d'Alberti.
1. On remarque dans son testament, un mot de louange à une Vierge de Giotto. Cf. Nolhac, Pét. et l'Humanisme, introd.
Tandis que ses contemporains exprimaient leur sentiment inné de l'art en élevant avec une ferveur timorée les voûtes aériennes de leurs cathédrales, Pétrarque, avec un goût qui devait paraître barbare, recherchait et admirait les monuments de l'antiquité. Il en eut à Cologne une impression plus vive que de l'admirable cathédrale, car il écrit à Paolo Annibaldi, sénateur de Rome, pour l'engager à restaurer les monuments antiques, et il assure à son Spirito gentile
— Tutto quel ch'una ruina involve Per te spera saldar ogni suo vizio '.
Pétrarque, musicien passionné (autre marque de son esprit moderne), recommande l'étude de la musique aux jeunes gens, et il engage les princes à en répandre le goût en faisant valoir ses heureux effets dans la vie sociale 2.
Le sentiment qu'il avait de la nature nous montre aussi comment il sut étendre les horizons intellectuels au delà des limites où se trouvait renfermée la pensée humaine au moyen âge. L'ascétisme poussait l'homme à vivre dans