‹ PétrarqueChapitre 156 sur 178 · Senili, VI II · texte numérisé non relu

Senili, VI II

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Le modernisme intellectuel et moral de (Pétrarque se manifeste encore de façon remarquable par une tendance qui semblait devoir au (contraire le lier davantage au moyen âge : le mysticisme. Sa foi religieuse toujours solide et fervente se montrait dans toutes les habitudes de sa vie et dans ses écrits de telle façon qu'on pe peut douter de la domination où elle le tint (toujours. Pourtant d'étranges mouvements de (rébellion surgissent en lui, d'étranges ombres Voilent parfois dans ses œuvres philosophiques [la. limpidité transparente de sa foi. Nous le voyons dans le Secret aux prises avec saint Augustin qui lui reproche la folie de sa passion. Or, ce mystique qui se lève à minuit pour faire ses dévotions, se jette-t-il repentant aux pieds [le son saint confesseur en regrettant son péché ? Aucunement. Il aime son erreur, ce qui iquivaut à un sentiment tout moderne qui consiste à aimer son propre amour. « Il ne veut >as arracher cet amour, il veut le garder en ui jusqu'à la mort ; s'il se trompe, il consent i se tromper. Là, le sentiment se révolte con- ,re la raison. »

Parfois le raisonnement l'amène involontairement à effleurer les sujets de la philosophie

moderne. Quand il prend à partie les théolo giens«qui raisonnent des mystères de la nature comme s'ils revenaient du ciel et qu'ils connussent la pensée divine », il ne s'aperçoit pas qu'il avance un argument qui peut atteindre la doctrine de la révélation, à laquelle pourtant, il croit sincèrement. Et quand il pose le principe de « considérer le doute lui-même comme une forme de la vérité »,ne fait-il pas, sans s'e douter, un grand pas vers les principes fondamentaux de la spéculation philosophique moderne ?

Avec ces tendances d'esprit bien que manifestées timidement et à longs intervalles, il n'est pas étonnant que le problème de la vie et de la mort se soit présenté à lui sous un aspect qui n'était pas toujours le quiétisme résigne des vrais croyants. Le seul fait de risquer, presque à la dérobée, cette question : « Dieu se préoccupe-t-il des choses humaines ? » de se laisser surprendre à dire « que la mort est chose fort mystérieuse et connue de Dieu seul », de se demander avec inquiétude « ce qu'il adviendra de nous quand nous aurions cessé de vivre » et regretter que cette « grande et mystérieuse question préoccupe

trop peu » S cela indique au travers de lieux communs, l'ombre subtile du doute qui passe dans son esprit tremblant, en face du mystère de l'au-delà à l'égard duquel la conscience du siècle trouvait satisfaction et repos dans la doctrine révélée.

Toutefois ce doute subtil qui pourrait sembler un indice de force, venait plutôt de la faiblesse de cet esprit sensible sur lequel exerçaient une impression profonde, non seulement les circonstances de la vie extérieure, mais aussi les mouvements intérieurs du cœur et les éclairs de la pensée. L'habitude de se replier en lui-même, d'analyser ses sentiments, de s'y complaire, l'amenait en imagination à leur donner une vie tout extérieure et objective, en en faisant autant d'individualisations de son moi, avec lesquelles, nécessairement, il se trouvait plus ou moins en désaccord.

De là les inquiétudes et les incertitudes perpétuelles de son existence. Celui qui croirait voir dans la lettre qu'il écrivit au retour de l'ascension du Ventoux, le programme d'une conversionphilosophique et morale, se méprendrait

i. Fam., VIII, 7; XV, 2.

absolument. Ses premiers scrupules assoupis, l'ardeur du mysticisme tombée, il redevenait ce qu'il était auparavant, partagé entre les rappels de sa conscience, et Jes séductions de la vie. Il se fit dans la suite, théoriquement, une philosophie fondée sur le culte de la vertu et la recherche du bien, y mêlant quelques-uns des principes austères qui lui avaient tant plu dans la doctrine morale de Sénèque. Mais en fait il ne réussit pas à mettre en pratique les sévères maximes qu'il professait avec tant d'austérité, parce que l'habitude de vivre dans les grandeurs et aux côtés des princes l'obligeait à la flatterie et donnait à ses manières, à ses actions, à ses écrits, un air de politesse cérémonieuse et servile, appropriée à la vie heureuse d'un jouisseur plutôt qu'à la vie sévère d'un philosophe.

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