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CHAPITRE XI

Pétrarque et la physiologie. — Son acedia. — Manque d'équilibre moral. — Ses hésitations. — Sa vie errante. — Ses contradictions, —Etat maladif de son âme. — Ses bizarreries. — Les dates. — Son amour de la solitude. — Vanité. — Orgueil exempt d'envie. — Pétrarque et Dante.

Césare Lombroso dit à mots couverts que Pétrarque était de tempérament épileptique. S'il avait pu en donner quelque preuve certaine, elle aurait pu fournir un argument physiologique important à un certain nombre de biologistes modernes qui prétendent voir dans la dégénérescence un trait caractéristique fréquent chez les hommes de génie, dégénérescence qui peut se manifester quelquefois dans la vie morale du poète. Je n'entends pas pour cela exprimer le soupçon que le poète de Laure puisse passer pour un dégénéré au sens vulgaire du mot, ce qui me paraîtrait une sottise, ni au sens scientifique, étant incompé-

tent sur ce point. Si pourtant, chez les hommes doués de grandes facultés, on peut considérer comme forme de la dégénérescence l'absence de cet équilibre moral qui tient sans cesse l'esprit dans une parfaite sérénité et un parfait accord, si, en d'autres termes, on peut expliquer par la dégénérescence cette série de phénomènes réflexes où l'âme est emportée plus ou moins violemment hors des règles que la sagesse et l'expérience des siècles jugent devoir être celles de l'homme parfaite» ment organisé, (de l'homme sérieux comme on dit le plus souvent, de l'homme normal comme disent les initiés de la science), il me semble que dans les anomalies psychiques de Pétrarque, les maîtres de la nouvelle doctrine peuvent trouver matière à études, et cela ne doit pas paraître un blasphème. En disant que ces anomalies généralement connues et admises sont une conséquence de son génie ou un effet de la maladie de son àme, on n'a pas pour lui plus de respect qu'à les chercher dans des dispositions physiologiques particulières en faisant procéder génie et maladie d'une origine commune.

C'est un fait que la vie de Pétrarque est pleine d'excès de sensibilité et d'anomalies psychiques.

Laissons l'excentricité et le mysticisme intermittent, et commençons par cette condition pathologique presque permanente de son esprit, que lui-même confesse dans le Secret. Saint Augustin l'interpelle ainsi : « Tu es tourmenté du mal funeste appelé acedia par les modernes, mélancolie par les anciens.» Et il répond: «Je l'avoue, dominé par cette tristesse, tout me paraît pénible, misérable et sombre, il me semble être toujours sur le chemin du désespoir. » 11 continue en disant que cette tristesse l'oppresse des journées et des nuits entières, que néanmoins il en arrive à se repaître souvent de ses propres angoisses en les savourant avec une sorte de volupté pénétrante'. Sans doute, en recherchant les causes de cette mélancolie il devait les trouver disproportionnées à d'aussi tristes effets ; mais le caractère de son mal étant tout intérieur ne se démontrait pas très nettement à lui-même, il en recherchait les causes hors de lui, dans l'opinion publique qui, pourtant, le flattait avec une partialité capable de satisfaire la plus noble ambition; dans la fortune, qui pourtant ne lui fut jamais contraire, dans cette sen-

1. Cf. la bonne trad. française de Mon Secret, par V. Dcve lay.

tine avignonnaise, où par le fait, il restait parce qu'il lui convenait et lui plaisait de rester ; elle pouvait lui inspirer de l'ennui, de l'aversion, du mépris, mais non certes troubler à ce point l'équilibre de son esprit. On sait que par nature, il n'était que trop porté aux découragements, qu'il était sensible aux impressions des circonstances extérieures, et facilement ému de ses propres émotions. De même que l'impétuosité des flots de la mer enfle et soulève d'autres flots, de même son esprit se laissait emporter par l'impétuosité de ses propres mouvements. De là la nota (l'ennui) qui le prenait fréquemment et lui donnait le dégoût des lieux et des choses dont l'uniformité lui était pénible \ de là les exagérations de sentiment ou plutôt de sensibilité qui changeaient la crainte en épouvante, donnaient à l'affection l'apparence de la passion, et le faisaient pleurer de désespoir sur la plus petite difficulté, de là enfin les découragements confessés dès sa jeunesse \ le manque d'énergie à maintenir ses projets, son incertitude môme pour les concevoir. Que de fois il se mit

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