Senili, XVI, g
en route pour un grand voyage avec un bagage considérable, après avoir fait tous les préparatifs nécessaires pour une longue absence et au moindre incident, il rebrousse chemin ou change de direction, ou retourne aussitôt arrivé. Il nous dit qu'il souffre dans ce débat continuel, dans cette incertitude à laquelle il échappe parfois, moins parce qu'il a su prendre une résolution ferme par un acte de volonté énergique, que parce qu'il éprouve une telle angoisse d'être ainsi partagé qu'il se décide à prendre un parti pour en sortir et éprouver le soulagement de n'y plus penser l. Mais le moyen ne lui réussit pas toujours, et il continue d'être possédé par une agitation et une inquiétude indomptables qui le font se comparer lui-même « à un malade qui se retourne sur sa couche sans trouver le repos. » Il avoue qu'il est toujours en lutte avec lui-même, « comme si sa volonté était partagée en deux parties opposées l'une à l'autre2. Il se plaint d'être accablé par les difficultés qu'il trouve en toutes choses 3et se voit « dans l'obligation de mettre tout de côté et dans l'ou-
1 Fum., VII, 5.
l>. Faro., XVII, 10 3. Fam., XV, II.
bli l, si c'est possible », uniquement parce qu'il n'a pas l'énergie de prendre un parti. On voit par là qu'il se connaissait bien et qu'il se fit bien dépeindre par son confesseur saint Augustin : « Ton âme faible, étouffée par tant de passions diverses ne sait laquelle combattre d'abord, ni avec laquelle temporiser, et incertain et vacillant, ballotté en tous sens, tu ne peux trouver en aucun lieu le repos et la paix 2. »
Cette condition habituelle de l'âme qui lui faisait paraître insurmontables les difficultés de la vie, et effrayants et malheureux les plus petits inconvénients et contre-temps, fut l'éperon qui le poussa sans cesse à changer de résidence. Fuir le théâtre de ses affections et de ses faiblesses, rechercher des livres, voir de nouveaux pays et de nouvelles choses, visiter ses amis, remplir des charges, ont pu être parfois les causes occasionnelles de ses voyages, mais la vraie raison, la raison générale, il faut la chercher dans son âme inquiète qui ne savait trouver le repos en aucun lieu, qui se fuyait elle-même, ou aurait voulu se
î. Fam.t VII, 18.