Le Secret
fuir ne se sentant capable d'aucun effort d'adaptation. Cette vie errante qui commença dès son enfance en de singulières circonstances et qui se prolongea jusqu'à ses dernières années où il se vit désarçonné sans que ses forces défaillantes lui permissent de se remettre en selle, est Tune des marques les plus frappantes de l'état pathologique de l'esprit de Pétrarque qui se manifeste sous tant d'aspects divers.
Il est curieux que toujours en mouvement et sachant reconnaître souvent ses hésitations et son instabilité, il s'invitât lui-même à changer sa manière d'être. « Nous avons erré de tous côtés il est temps de nous reposer », dit-il en 1352, et pendant vingt années pourtant, il continuera à poursuivre le repos en bien des lieux sans parvenir jamais à le trouver.
Il est vrai que la contradiction est habituelle en lui ; elle est même une autre marque de son état psychologique. Dans ses œuvres il aflecte toujours un stoïcisme austère mais il ne réussit pas à le mettre en pratique et il s'en confesse avec une candeur ingénue ; il engage ses amis à supporter le malheur avec sérénité mais il se plaint amèrement d'ennuis peu gra-
ves, il prêche contre l'orgueil et contre l'ambition mais gare à celui qui le blesse ou lui barre le chemin, il blâme le luxe du costume même celui des vêtements sacerdotaux L mais ne sait jamais s'en défendre, pas plus sur sa personne que dans les habitudes de sa vie, il condamne Favarice et fait des libéralités mais pourtant il se montre assez avide de prébendes, il tonne contre les mauvaises mœurs du temps et dit que les princes sont, comme Denys ou Démétrius de Phalère, autant de tyrans, mais il passe dans leurs cours la plus grande partie de ses belles années, il aime la vérité, proclame que Fesprit et l'àme lui doivent leur hommage mais il se laisse aller volontiers à la flatterie, il semble qu'il aime à se flatter lui-même en se présentant aux siècles futurs comme l'admirateur respectueux, le propagateur des sentiments nobles et de la vertu austère, il méprise les femmes et les injurie à la façon des plus durs misogynes du moyen âge 2 mais jeune, il en recherche les faveurs, vieux, il en en aime la société, à tout âge il les chante