Le Secret
fois avec suffisance, il exprime le désir d'être connu et admiré et qu'il ne cache pas ce qu'il pense de son propre mérite, même de sa supériorité, on dirait que la vanité, même la grande vanité, est un peu dans son caractère. Il ne cherche même pas à dissimuler. Etait-ce naïveté ou inconscience ? Quand on se rappelle le billet étonnant qu'il adressa F. dei SS. Apostoli relativement à l'arrivée tardive de l'évêque Acciaiuoli, on est tenté de croire à une inconcevable vanité et à un orgueil exagéré. Le poète dans sa solitude de Vaucluse attendait ce prélat à dîner, mais l'heure était passée et le prélat ne venait pas. Que fait-il dans l'impatience de l'attente ? il prend la plume et écrit cette sortie : « On ne peut plus rien croire en ce monde... Qui aurait pensé que doué d'une âme candide et pure l'évêque de Florence était capable de me tromper ? Mais hélas, il est de mon destin d'être trompé par tous ! il m'avait promis de venir admirer ce lieu, désormais célèbre, pour me voir et voir comment je vis en cette solitude... Et j'accours ici et me donne des tracas auxquels je ne suis pas accoutumé, je fais venir des provisions, je me procure ce qu'il y a de mieux... Bref, sache qu'il n'est pas venu.
Peut-être a-t-il dédaigné un déjeuner de poète... ou dédaigné d'honorer de sa présence ces lieux où pour me voir, vint un jour le roi Robert, la gloire du siècle, puis des princes, des cardinaux des barons... Peut-être cette Fontaine unique, au monde, et ma personne — qui pourtant est quelque chose — ne valaient-elles à ses yeux la peine qu'il se détournât de quelques milles?...Il en était là quand il entendit un bruit de chevaux et d'hommes. L'évêque arrivait. Tout autre que lui eût déchiré la lettre, mais le poète l'envoya à son adresse, y ajoutant seulement l'avis de l'arrivée de l'évêque avec cette réflexion philosophique : « C'est ainsi que chaque jour j'apprends mieux combien sont vaines les préoccupations et les plaintes humaines ! » Éternelle contradiction ! Il reconnaît sa vanité et ne sait échapper à celle d'expédier ce billet devenu sans raison.
Vanité, orgueil, irritabilité, trois formes d'une même faiblesse morale qui, selon les circonstances, se manifestent diversement chez le poète. Souvent il affecte une modestie extraordinaire cl ne trouve pas de mots suffisants pour exprimer le mépris de lui-même, ce n'est pourtant qu'une fausse modestie, fille de l'orgueil,
et gare à celui qui l'attaque de ce côté. Toujours il se plaint des malveillants et des envieux, êtres infâmes, qui attaquent sa réputation l. « Les censeurs sont des aspics qui sifflent, des chiens qui aboient » et il leur montre un mépris qui dissimule mal sa colère, quand il ne répand pas sur eux un torrent d'injures 2.
On pouvait encore, d'une autre façon, blesser son orgueil et exciter sa vanité. Habitué comme il l'était à des éloges excessifs, conscient de son mérite et de sa célébrité, il n'admettait pas de compétiteurs ; je ne crois pas qu'il fût envieux de personne, l'envie étant aveu d'infériorité, tandis qu'il était plein d'orgueil et de vaine gloire, mais il ne reconnaissait pas facilement le mérite et la réputation d'autrui quand il ne s'agissait ni des princes, ni de ses amis auxquels, au contraire, il prodiguait des éloges jsans mesure avec un obligeant empressement. Quand Zanobi da Strada, autrefois son ami, fut couronné à Pise par Charles IV, il en fut blessé, et se plaignit beaucoup de voir le laurier poétique ainsi déprécié. Ne pouvant domi-