Senili, III
de sa liberté, il fit l'acquisition, probablement vers 1344, dune maison avec un jardin l, elle était située entre la ville et la campagne, et la vue s'étendait sur tous les alentours, ce qui lui faisait dire, dans une épitre en vers, adressée à Barbato, qu'il « jouissait d'une campagne paisible au milieu de la ville, et de la ville au milieu de la campagne. » Mais il avait compté sans la guerre qui se déclara très ardente vers la fin de l'année entre les princes d'Esté, les Scaliger, les Yisconti et les Gonzague, au sujet de la seigneurie de Parme, qu'Azzo avait vendue sans vergogne au marquis Obizzo d'Esté, pour 60.000 florins d'or. La ville fut assiégée, et Pétrarque commença à souffrir d'un état de choses qui n'était guère en rapport avec la tranquillité nécessaire à son caractère et à ses études.
Après beaucoup d'hésitations il essaya de s'échapper avec quelques-uns de ses amis, sur le soir du 23 février, et traversa assez heureusement le camp des assiégeants. Parvenus à Reggio à une heure avancée, il fut assailli par des malfaiteurs auxquels il échappa à la faveur
1. Cf. Fracassetti. Lettres trad.. 528. A Ronchini. La dimora del Pet. in P&rm&i 18*7 i.
vaucluse, 1337-1353 79
de la nuit, mais il était à peine en sûreté que son cheval trébucha, s'abattit, et son cavalier tout contusionné et le bras luxé eut grand'peine à se remettre en selle et en chemin. Pour comble de malheurs, une pluie diluvienne vint accroître l'obscurité et les embarras; les voyageurs perdirent leur route et furent forcés de s'arrêter dans un endroit très découvert, n'ayant pour s'abriter de la pluie que le corps de leurs chevaux. Le bras meurtri et enflé du poète doublait sa souffrance dans cette nuit maudite ; enfin une mince lueur à travers cette obscurité permit d'apercevoir un sentier; les voyageurs s'étant remis en selle, le suivirent jusqu'à Scandiano. De là, le fugitif continua sur Modène et arriva à Bologne le 24, où pendant de longs jours encore, son bras le fit souffrir au point qu'il ne pouvait porter sa main jusqu'à la bouche \
Que cette aventure ajoutât un motif personnel à l'indignation que faisaient naître en lui
1. Fam., V, 10. La date du 25 février donnée à cette lettre par Fracassetti n'est pas exacte, cette lettre n'est pas datée dans l'édition de Bâle. Le poète dit que le fait arriva dans la nuit du 22 au 23 ; s'il avait écrit le 25. il n'aurait pu dire que bien des jours s'étaient passés depuis (multis jam diehus intetiectis), édition de Bûle, page 721.
ies colères, les pièges, les combats des petits seigneurs entre eux, et leur emploi des milices mercenaires, ou que cette indignation lui fût inspirée par les afflictions et les calamités de la guerre et du siège, ce fut précisément au cours de cet hiver qu'il composa la poésie si élevée et si belle qu'il adressa aux potentats italiens.
Italia mia, benche'l parlar sia indarno 1
De Bologne, Pétrarque se rendit à Vérone, sans doute en vue d'y faire des recherches de manuscrits anciens, il y trouva en effet les lettres familières de Cicérone que Biondo prétend à tort avoir été trouvées à Vercelli. A Vérone il mit son fils Jean à l'école de Benaud de Villafranca. On ne sait si ce fut pendant son séjour, ou s'il l'y envoya après son retour en France, mais on est certain qu'il partit en novembre de la môme année, accompagné jusqu'à Peschiera par son ami Guillaume de
1. Mon Italie, bien qu'il soit vain de parler. L'indication: Sttl Po dove doglioso e gr&ve or seggio, laisserait supposer que la C&JIZOM aurait été du moins ébauchée avant son départ, parce qu'ensuite il De lit que s'éloigner davantage du Pô.
vaugluse, 1337-1353 81
Pastrengo, et qu'il resta à Avignon toute l'année suivante (1340). Le Pape lui fît bon accueil et lui offrit le poste de secrétaire apostolique. Mais son amour de la tranquillité et de la liberté ne pouvait s'accorder avec des fonctions qui l'eussent jeté dans les intrigues de la cour, et placé dans la dépendance d'autrui. Peutêtre aussi ses aspirations s'élevaient-elles plus haut ; bien des fois il se plaignit d'être peu récompensé et jamais cependant il ne consentit à laisser entendre franchement ce qu'il désirait. Cinq fois on lui offrit ce poste de secrétaire apostolique et toujours il le refusa. En échange on lui donna alors un canonicat à Parme \ et il put se retirer dans sa douce solitude da Vaueluse et livrer de nouveaux eom^ bats aux naïades qui pendant m longue absence lui avaient gâté le beau jardin de son île §, Il retrouva là Paetivité calme et féconde d#§ années précédentes avec la douce intimité de m$ plus ehers amis, de son Leiio# de Soerate, et de l'évêque de Cavaillon. Pendant son séjour il fit une excursion à la chartreuse de Montrât*
li Avec bulle du 27 eetabra, 3. Epiêt, péot,, 1, i.
pour y voir son frère qui s'était fait religieux 1 en 1342. Par l'intermédiaire d'amis influents, il s'employa à tirer d'embarras amoureux un jeune voisin du village de Thor. Enfin, il fit de fréquentes visites à Avignon et obtint de la bienveillance du Pape, la légitimation de son fils Jean 2.
Pendant ce temps, se répandaient les premiers bruits de la révolution romaine de 1347. Cola di Rienzi avait su s'emparer du pouvoir en faisant briller aux esprits éblouis par son ascendant et par son éloquence les mirages de l'antique splendeur de Rome. Pétrarque, qui était sur tant de points en communion d'idées avec le tribun, et qui avait écouté, admiré ses discours et ses propos enflammés, devait attendre avec anxiété ces nouvelles et se réjouir des événements; aussi dans une lettre célèbre de félicitations et d'encouragements à Rienzi, il exprimait des sentiments qui devaient être bien différents de ceux de la cour pontificale en général (i du
1. Il en revint saisi d'une nouvelle ferveur mystique et (.(imposa le traité latin — De la paix 'les religieux — le dédia aux chartreux avec des paroles que 1*<ui poul ainsi traduire : »< Je reviens du Paradis où j'ai vu dosangesde Dieu sur la terre... Je -m-, heureux maintenant que .j'ai obtenu ce que je désirais.*. Votre compagnie me remplit d'une volupté sacrée. »