CHAPITRE IV
peu de la symétrie, cette condition essentielle du succès populaire. 11 fit pis. il oublia de donner à chacun de ses chants la même longueur. Le premier, le Triomphe de l’Amour , est subdivisé en trois sections. Le second n’en a qu'une, et ainsi de suite.
Comme le Can^oniere, les Triomphes sont écrits d'inspiration : on dirait que Pétrarque a perdu sa personnalité en les composant, qu’une force supérieure et indépendante les lui a dictés, à son insu. Il a perdu pied. Quel contraste avec son œuvre latine! Jamais écrivain a-t-il su se dédoubler ainsi : être à la fois un si merveilleux poète et un érudit si consciencieux, rimer si bien en italien et raisonner si bien en latin !
La langue des Triomphes est, comme celle du Cançoniere, infiniment vivante, souple, délicate, nuancée; les images saisissantes jaillissent de source, sans nulle ombre de convention, éminemment personnelles et subjectives. En outre, ici comme là, abondent les sentiments quintessenciés, d’une psychologie trop subtile ’, mêlés de réminiscences mythologiques.
Mais où Pétrarque. a-t-il pris le canevas même des Triomphes ; car enfin, si ceux-ci, pour le fonds des idées, rappellent le Can^oniere, pour la forme ils en diffèrent du tout au tout 2 !
Commençons par constater qu’un génie poétique de la puissance de Pétrarque ne se traîne pas forcément dans l’ornière d’un devancier ; il peut lui arriver, involontairement, de s’inspirer de quelque trait isolé : l’ensemble même de son œuvre n’en reste pas moins original.
L’habitude de représenter des triomphes ou plutôt des apothéoses était, depuis un temps déjà, familière aux peintres italiens. Ils appliquaient ce genre de glorification, soit à des êtres réels, historiques, soit à des figures allégoriques. La première traduction plastique de quelque importance est probablement celle que tenta Giotto dans les célèbres fresques de la basilique inférieure d’Assise (le Triomphe de la Chasteté, le Triomphe de la Pauvreté, , le Triomphe de l’Obéissance, le Triomphe de saint François). Est-il
i. Les allégories de Pétrarque étaient parfois si cherchées et si obscures qu’il en était réduit à les commenter lui-même à ses amis. Ainsi de la Ve Églogue, adressée à Rienzi (Epistolce Varice, x lu; éd. Fracassetti, t. III, p. 410-412).
2. Nous ne pouvons que signaler ici le remarquable travail de M. Giovanni Melodia, sur les sources du poèmes de Pétrarque : Studio su i Trionfi di Petrarca (Palerme, 1898) : il nous est parvenu trop tard pour que nous puissions l’utiliser.