CHAPITRE IV
triomphales. La donnée était essentiellement plastique, en ce sens qu elle permettait de dérouler les acteurs en forme de cortège, et qu’elle imprimait ainsi à l’ordonnance la netteté, le mouvement, le rythme, d’une frise.
C’étaient là, d’ailleurs, lieux communs chez les anciens maîtres du monde : les idées de triomphe peuplaient l’atmosphère romaine; elles ne pouvaient manquer de hanter également l’imagination d'un poète aussi nourri que Pétrarque de la moelle classique. Plus d’une fois, il y revient. Dans une de ses invectives contre les médecins, il s'écrie : « Peu s en faut qu ils ne s'arrogent les honneurs triomphaux; et, en effet, ils les méritent, cai il n en est aucun parmi eux qui n’ait tué au moins 5.ooo hommes, nombie exigé pour avoir droit à ces honneurs’. » Ailleurs, il nous montre Scipion, le visage serein, faisant son entrée dans les hautes murailles de Rome, assis sur un char couvert de pourpre et traîné par des coursiers blancs comme la neige. Son front auguste, ajoute-t-il, attestait sa céleste origine1 2.
Ces cortèges triomphaux, ce défilé de chars, que ses interprètes les peintres, les sculpteurs, les miniaturistes, les graveurs, se plairont à dérouler avec tant de science et de symétrie, ne sont d’ailleurs, aux yeux de Pétrarque, qu’un accessoire. Dès le second chant, il oublie la donnée primordiale, et, au lieu de décrire le véhicule traditionnel, concentre toute son attention sur la lutte entre Cupidon et la Chasteté.
Aussi bien, si, au début du poème, le poète avait encore la liberté d’esprit nécessaire pour élaborer un beau programme, un beau triomphe, bientôt Apollon, s’emparant de lui tout entier, comme de la Sibylle dans l’antre de Cumes, lui enlève jusqu’à la faculté de raisonner. Désormais, il se sent entraîné à travers l’espace; comme en un éblouissement, il entrevoit la Mort qui triomphe de la Chasteté, la Renommée qui triomphe de la Mort, le Temps, l’Éternité... Il ne se ressaisit qu’arrivé au terme ultime de sa vision, et c’est un sublime cri d'amour qu’il pousse pour rattacher le début à la fin, pour réconcilier l’Amour avec la Divinité; « s’il fut heureux, s’écrie-t-il, celui qui la vit (Laure) sur terre, quel bonheur n’éprouvera-t-il pas maintenant qu'il la revoit dans le ciel » :
Se fu beato, chi la vide in terra Hor che fia dunque a rivederla in cielo !
A coup sûr, si Pétrarque s’était proposé de régler ses triomphes sur ceux de l’ancienne Rome et de tenter une restitution archéologique exacte,