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CHAPITRE IV

nombreux. Plus d’un trait rattache, à l’œuvre de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung', cette suave évocation de tous ceux qui, dans l’antiquité ou au moyen-âge, ont représenté l’Amour, la Chasteté, la Renommée. Seulement, Pétrarque a donné à son œuvre une forme bien autrement plastique.

Les Triomphes s’ouvrent, comme le Roman de la Rose , par un songe :

Ou vintiesme an de mon aage

Ou point qu’Amors prend le paage

Des jones gens, couchiez estoie

Une nuit, si com je souloie,

Et me dormoie moult forment ;

Si vi un songe en mon dormant,

Qui moult fu biax, et moult me plot.

L’influence du Roman de la Rose éclate surtout dans le second chant, le Triomphe de la Chasteté : Pétrarque, comme ses prédécesseurs, y mêle l’élément allégorique aux réminiscences de l’antiquité classique ou de l’antiquité biblique. Honnêteté et Vergogne, Bon Sens et Modestie, Prestance et Gaîté, Persévérance et Gloire, Bel Accueil, Prévoyance, Courtoisie, Pureté, Crainte d’infamie, Désir d’Honneur, disputent le pas aux Muses, à Lucrèce, à Pénélope, à Virginie, à Judith, à la vestale Tuccia, à Hersilie, à Didon, à Hippolyte ou à Joseph.

Honestate e Vergogna alla front’ era;

Nobile par delle virtù divine,

Che fan costei sopra le donne altéra.

Senno e Modestia ail’ altre due confine,

Habito con Diletto in mezzo ’ 1 core,

Perseveranza e Gloria in su la fine ;

Bell’ Accoglienza, Accorgimento fore,

Cortesia intorno intorno e Puritate,

Timor d’infamia e sol Desio d’onore;

Pensier canuti in giovenil etate,

E la Concordia, ch’ è si rara al mondo,

V’era con Castità somma Beltate 2.

i. Rappelons que Guillaume de Lorris mourut vers 1260 et Jean de Meung vers i3i8 : leurs droits d’antériorité sont donc hors de conteste.

Dans une épître à Guy de Gonzague, seigneur de Mantoue, Pétrarque porte aux nues un petit livre français (« brevis libellus »), dont il lui envoie un exemplaire et qui doit être le Roman de la Rose; probablement la première partie, composée par Guillaume de Lorris. (Rossetti, Francisci Petrarclice Poemata minora , t. II, p. 324, 342-343, 419. Milan,

i83i. — Cf. De Sade, t. III, p. 45 et suiv. — Renan, Discours sur l'état des Arts au XIVe siècle, t. II, p. 82.)

2. Ce sont là des arguments décisifs à opposer à M. Gaspary, qui met en doute la connexité des Triomphes avec le Roman de la Rose. ( Storia délia Letteratura italiana , t. I, p. 489.)

Dans ses Origines et Sources du Roman de la Rose (Paris, 1891, p. 61 et suiv.), M. Ernest Langlois a montré combien les personnifications étaient fréquentes au xne et au xme siècle.

Bien autrement étroites sont les analogies entre les Triomphes et la Divine Comédie. Ce nous est un plaisir de mettre en lumière les rencontres entre deux si nobles génies, mais ce nous est aussi un devoir de protester contre toute idée de dépendance et d’imitation. Pétrarque a subi, à son insu probablement, l’action de Dante; il ne s’est pas proposé de le copier ou de le dépouiller, ainsi que l’insinue Georges Voigt, dominé qu’il est par son désir de rabaisser le chantre de Laure. Ce critique acerbe n’affirme-t-il pas que les Triomphes sont inspirés du passage du Purgatoire (chants xxixxxxii ), où Dante décrit un char triomphal attelé au cou d’un griffon et escorté de divers personnages historiques ou allégoriques ' ! Pourquoi ne pas prétendre tout de suite que les Triomphes sont inspirés de l'Apocalypse ?

Assurément, Pétrarque, bien qu’il s’en défendît, connaissait à fond 1 œuvre de Dante1 2. On lui a reproché son injustice envers son illustre prédécesseur3 : il n’a pas manqué cependant de lui accorder une place parmi les chantres de l’Amour :

Ecco Dante e Béatrice 4.

Ailleurs (xix= sonnet du second livre), il adresse un salut à Dante.

D’autre part, l’auteur des Triomphes a adopté le même mètre que 1 auteur de la Divine Comédie. C’est à Dante également qu’il a emprunté la forme de vision, de songe, donnée à son poème. Dans le chant ier ( chap. i, vers 40), Pétrarque interroge une ombre, absolument comme Dante le fait sans cesse dans l 'Enfer :

Un’ ombra alquanto men che l’altre trista Mi si fe incontro .

L’énumération des femmes qui ont sacrifié à l’Amour est à rapprocher du chant v de V Enfer, où Dante met en scène Sémiramis, Didon, Cléopâtre, Hélène, Françoise de Rimini.

1 . Die Wiederbelebung des classischen Alterthums ; 3° éd., t. I, p. 118.

de la Divine Comédie , copié de la main de Boccace. (Fracassetti, Lettere familiari, t. I, p. i83 ; t. III, p. i3 ; t. IV, p. 400.)

Sur le parallèle entre Béatrix et Laure, voy. l’ouvrage de M. Ivraus [Dante, p. 233) ; sur l’allégorie chez Dante et chez Pétrarque, voy. le Petrarca de M. Kœrting (p. 504, 544, 65 1, 677) ; sur les analogies de facture, voy. le mémoire de M. Moschetti : Dell ’

Ispira^ione dantesca nelle Rime di Francesco Petrarca (Urbin, 1894), et celui de M.Melodia : Pocha altre Parole su Dante e il Petrarca (Florence, Olschki, 1898).

3. MM. Hortis et Novati ont montré que Pétrarque professait à l’égard de Dante des sentiments infiniment plus sympathiques qu’on ne l’admet d’ordinaire. Cf. Giornale storico délia Letteratura italiana, t. XIV, 1889, p. 463-464.

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