CHAPITRE IV
Les réminiscences dantesques abondent principalement dans le second chapitre du Triomphe de la Mort :
Dimmi pur, prego, se sei morta o viva. (Vers 2 1 .)
Eu égard à la Renommée, Dante aussi avait, dans le quatrième chant de l 'Enfer, proclamé qu’elle avait le pouvoir de faire trouver grâce au ciel à ses sectateurs.
D’autres réminiscences ou rencontres encore peuvent être signalées. Dans le chant iv de Y Enfer, Dante avait mis en scène : Adam, Abel, Noé, Moïse, Abraham, David, Israël, Rachel; plus loin, s’avançaient processionnellement Homère, Horace, Ovide, Lucain; on voyait ensuite Electre, Hector, Énée, César, armé, aux yeux d’épervier, Camille et Penthésilée, le roi Latinus, Lavinie, Brutus, Lucrèce, Julie, Marcie, Cornélie; puis Saladin, seul à l’écart. Ailleurs, assis au milieu de la famille philosophique, se détachait le « maître de tous les savants » ( Aristote ?) ; puis c’étaient Socrate et Platon, Démocrite, Diogène, Anaxagore et Thalès, Empédocle, Héraclite et Zénon, Dioscoride, Orphée, Tullius (Cicéron) et Livius, Sénèque et Euclide, Ptolémée et Hippocrate, Avicenne, Gallien; enfin Averroes, « qui fit le grand commentaire ». Des théories analogues de héros et d’héroïnes, choisis indifféremment parmi les païens et les chrétiens, se déroulent d’un bout à l’autre des Triomphes de Pétrarque'.
Il n’est pas jusqu’aux chars qui ne figurent dans la Divine Comédie : laissant de côté le char attelé de bœufs qui portait l’arche sainte ( Purgatoire , chant x), nous y trouvons, comme il a été dit ci-dessus, un char triomphal — celui de la Religion, — qui forme de tout point le prototype de ceux de Pétrarque (Purgatoire, chants xxvm-xxxm). Ce véhicule, monté sur deux roues et attelé au cou d’un griffon, avait pour escorte sept femmes et sept vieillards. La ressemblance saute aux yeux; mais ce n’est pas là un motif pour affirmer, avec Voigt, que tout le poème des Triomphes dérive de la Divine Comédie.
Pétrarque aurait-il, en outre, mis à contribution YAmorosa Visione de son ami Boccace, composée vers 1342, ainsi longtemps avant les Triomphes 'T
1. L’on a en outre rapproché, de la scène entre Paul Malatesta et Françoise de Rimini, le dialogue entre Massinissa et Sophonisbe dans le Triomphe de l’Amour: livre II. (Gaspary, Storia délia Letteratura italiana , t. I, p. 412.)
2. Gaspary, Storia délia Lelteratura italiana, 1. 1, p. 489. — De Schlosser, Ein vcronesisches Bil-
derbuch, p. 191-192, 226-227. — M. Appel, dont l’ouvrage (Die Triumphe Petrarcas in kritischen Texte), vient de paraître, se prononce énergiquement pour l’affirmative (p. xxxiv-xxxvi).
A Milan, le palais commencé en 1 33g par Azzo Visconti renfermait une fresque représentant le Triomphe de la Renommée . « Una magna sala glo-
Ce qui est certain, c’est que, dans sa description des peintures ornant le château d’Amour, Boccace nous montre, en quatre compartiments : la Philosophie trônant au milieu de ses filles, les Sept Arts libéraux et des poètes ou philosophes célèbres; l’Amour en majesté; le Triomphe de la Richesse; le Triomphe de la Renommée (assise sur un char orné de lauriers et attelé de deux chevaux, elle tenait d’une main une épée et de l’autre un globe d’or). Une seconde salle était enrichie de l’image de la Fortune tournant la roue. Plus loin, Boccace énumère les compagnons de la « Fama», les représentants de l’histoire biblique, de l’histoire classique, du cycle carlovingien, des cycles d’Artus, enfin Godefroi de Bouillon, Robert Guiscard, Frédéric Barberousse et Frédéric II, Charles d’Anjou, Saladin, Manfred et Conradin. Pour lui, comme pour Pétrarque, la Renommée est l’ennemie par excellence de la Mort :
Somma donna, nemica di morte.
Selon toute vraisemblance, Boccace, de même que Pétrarque, s’était en cela inspiré de la Divine Comédie ; tous deux avaient puisé à une source commune. Rappelons d’ailleurs que Pétrarque, longtemps peut-être avant que V Amoroso. Visions de Boccace vît le jour, avait consacré une « canzone » à la Gloire (voy. p. 104) :
Una donna più bella assai che’l sole.
Nous ne ferons pas entrer en ligne de compte ici le poème de Chaucer, The House of Famé, car l'œuvre du poète anglais (1328-1400) est inspirée de celle de Pétrarque. Chaucer, qui rendit visite au chantre de Laure, en i3y3, à Padoue, l’appelle formellement « my master Petrarch » '.
Avant d’esquisser l’histoire même des illustrations auxquelles les Triomphes ont donné lieu à travers les âges, et de caractériser les mérites de
riosa nimis, ubi est depicta Vanagloria et depicti sunt illustres principes mundi gentiles, ut Aeneas, Atyla, Hector, Hercules et alii plures. Inter quos est unus solus christianus, scilicet Carolus Magnus, et Azo Vicecomes ; suntque hæ figuræ ex auro, azuro et smaltis distinctæ in tanta pulcritudine et tam subtili artificio, sicut in toto orbe terrarum non contigeret reperiri. » (Gualvaneo délia Fiamma. Cf. de Schlosser, Ein veronesisclies Bilderbuch , p. 178, 191, 224.)
1. « Pétrarque, raconte M. Jusserand, reçut en ce moment, entre autres visites, celle d’un étranger destiné lui aussi à une immense réputation ; c’était un envoyé du roi d’Angleterre, Geoffroy Chaucer,
chargé, tout poète qu’il était, d’une négociation commerciale avec Gênes et Florence et qui ne voulut pas rentrer dans sa patrie sans avoir vu le lauréat italien. A lui aussi Pétrarque fit lire l’histoire de Griselidis et lorsque, bien des années après, Chaucer — qui n’était connu alors que par ses chansons amoureuses et sa traduction du Roman de la Rose — conçut l’idée de ses Contes de Cantorbêry , il fit réciter par le modeste clerc d’Oxford l’histoire de Griselidis « qu’il avait apprise à Padoue de maître François Pétrarque». ( Revue de Paris, juillet 1896, p. 114.) — Cf. Segré, Chaucer et Pétrarque, dans la Nuova Antologia, janvier 1899, P- 57-66.