A quel point ces idées étaient dans l’air, on
peut s’en convaincre en rapprochant, des premières illustrations de Pétrarque, les tarots italiens ou cartes à jouer du roi Charles VI. Dans les uns comme dans les autres, des Amours décochent des flèches sur les amoureux (n° 7) ; ici comme là, deux chevaux blancs traînent le char de l’Amour et la Mort monte un coursier noir, lancé au galop à travers un amas de cadavres, tandis que le Temps tient un sablier. Voy. Merlin, Origines des cartes à jouer, pl. xi, xn, pl. 89. Paris, 1869.
LES TRIOMPHES AU XV“ SIÈCLE
Triomphes, développés comme il a été dit, rencontrent tant de faveur et vivent d’une vie si généreuse, c’est que leurs illustrateurs, tout comme le public, se retrempent sans cesse dans le mouvement contemporain, dans les fêtes nationales ou politiques se déroulant sous leurs yeux. Chacun y retrouve, transporté dans un monde supérieur, et en quelque sorte transfiguré, l’écho des fêtes dont il a été le spectateur enthousiaste. Il n’est pas d’exemple plus saisissant de la collaboration inconsciente de la foule avec le poète ou l'artiste.
Les entrées triomphales, les triomphes en chair et en os, avaient pris faveur depuis longtemps1 2. En 1434, le pape Eugène IV, vainqueur de la faction des Colonna, célèbre un triomphe à la façon antique. Puis c’est le cortège triomphal du roi Alphonse V de Naples, perpétué par les basreliefs de l’«Arco Nuovo», ou encore ceux des Malatesta, sculptés sur les parois de l’église Saint-François de Rimini. En 1497, sous le pontificat d’Alexandre VI, les rebelles d’Ostie, réduits par Gonzalve, sont chargés de chaînes, comme les captifs des pompes romaines. En i5oo, on promène à Rome, en l’honneur de César Borgia, un triomphe de César où figurent onze chars magnifiquement parés. Deux ans plus tard, dans la même ville, lors du mariage de la trop fameuse Lucrèce Borgia, nouveaux triomphes d’Hercule, de Scipion, de Paul Émile et de César ; en arrivant à Foligno, Lucrèce rencontre un char portant Pâris et les trois déesses rivales 3. Le triomphe de Maximilien Sforza est figuré dans une miniature d’un manuscrit de Donat, à la Bibliothèque Trivulce, etc., etc. 3 II n’est pas sùr que les illustrations du poème de Pétrarque n’aient pas déteint sur beaucoup de ces cérémonies.
Envisageons, à son tour, l’influence des modèles antiques sur le développement des Trionfi. On ne saurait nier que les bas-reliefs romains n’aient inspiré l’ordonnance générale de la composition et fourni d’innombrables détails de mise en scène, à commencer par les quadriges, sans parler d’une masse d’attributs. Cette ordonnance en forme de frise, avec sa netteté et sa fierté, était d’ailleurs si favorable aux intérêts de la décoration qu’il ne faut pas s’étonner de la voir pénétrer partout. Au début, les chars se suivent solennellement, comme en un cortège, de droite à gauche ou vice versa. Plus rarement, ils se montrent de face et se dirigent sur le spectateur, disposition qui oblige l’artiste à résoudre d’incommodes problèmes de perspective. De même, à l’origine, peu de figures suffisent pour carac-
1. Voir Burckhardt, Cultiir der Renaissance , éd. de 1877, t. II, p. 157 et suiv.