CHAPITRE V
Le moment est venu de passer en revue, genre par genre et classe patclasse, les interprétations du thème esquissé par Pétrarque. Comme de raison, nous commencerons par la peinture et ses congénères.
La plus ancienne des illustrations inspirées parles Trionfli nous parlons de celles à date certaine) est la peinture dont Matteo de’ Pasti, 1 habile médailleur véronais , orna une sorte d’écran circulaire, en bois, destine a Pierre de Médicis, fils du grand Cosme (au Musée des Offices). La lettre écrite à ce sujet, en 1441, par Matteo, nous donne quelques détails sur les conditions de la commande. Nous y apprenons que l’artiste, alors à Venise, consulta son client sur le costume et l’attitude à donner à la Renommée '.
Les gravures jointes à notre texte nous dispensent de décrire par le menu cet ensemble intéressant, d’une belle allure et d’un souffle véritablement épique, bien que la caractéristique soit faible et le modelé sommaire. Bornons-nous à dire que, dans le choix des attelages, Matteo s’en tient rigoureusement à la tradition dès lors en vigueur. Le char de l’Amour est attelé de chevaux blancs, celui de la Chasteté de licornes, celui de la Mort de buffles, celui de la Renommée d’éléphants, qui sont tout de convention (Matteo de’ Pasti en avait cependant représenté un dans la perfection, au revers de la médaille d’isotta2), celui du Temps de cerfs; la Divinité enfin trône sur un arc-en-ciel accosté des quatre animaux de l’Evangile.
Dans le Triomphe de l'Amour, le char, richement ouvragé et orné d’étoffes brodées, est traîné, comme il a été dit, par quatre chevaux blancs, attelés par couples et richement harnachés. Un jeune garçon nu, ailé, les yeux bandés — l’Amour, — pose le pied sur une sorte de cuve ronde, remplie de terre, où pousse de l’herbe. Il porte en bandoulière le carquois et tient l’arc. Derrière le char s’avancent des couples aux physionomies fraîches et
1. « Si che caramente vi priegho, che vui mi vogliate mandare la fantasia degli altri, a cio ch’ io ve li compischa; e s’ el vi piace ch’ io vi mandi questi, io velli manderô ; si che comandatime quello vi piace ch’ io facia, ch’ io son pronto a ubedirvi in qualunque cossa a vui sia grata. E caramente vi priegho, che vui mi vogliate perdonare di quello ch’ io ho fatto, perché vui sapete che mi fu forzia a far quello ch’ io feci. Si che terminate corne piaze a vui ; s’ el vi piaze, mandatime ch’ io facia quello délia Fama, perch’ io ho la fantasia, salvo non so, se quella dona che sede, la volete in camora (gamurra) di piciolato
o pur in manto, corne a me piacesse : el resto so tutto quello v’ à andare, cioè el caro tira 4 lionfanti : e si non so se vui volete scudieri e damiselle driedo, o pur omeni famosi vechi : si che avisatime di tutto, perch’ io fard una bella cossa, per modo che sarete contento.» (G. Milanesi, Lettere d’Artisti italiani dei secoli xiv e XV , p. 6. Rome, 1869.)
2. Constatons, en outre, que dans sa lettre à Pierre de Médicis, Matteo parle de quatre éléphants ; or, dans la peinture du Musée des Offices, il n’y en a que deux. Nous renonçons à expliquer cette contradiction.
LES PEINTURES
avenantes, revêtus de riches costumes. Jeunes gens et jeunes filles, montés les uns sur des chevaux noirs, les autres sur des chevaux blancs, s'entretiennent galamment. Devant le char se déroule un autre cortège, cette fois à pied: des amants, encore plus étroitement rapprochés et unis, la main dans la main, se caressent. Le fond se compose d’un paysage montagneux et couvert de bois touffus.
Le Triomphe de la Renommée (« Fama ») met en scène s Dido, Enea, Oratio, Mutio Scev(ola), Lucretia, Gigrdo (Jugurtha?), Antonino (Marc- Antoine), Ettorre, Alessandro, Attaviano » (Octavien), vieillard barbu, nu-tête, César, au pétase surmonté d’un aigle, « Iscipione, Achille, Anbole » (AnnibalP), etc., tous à cheval, en costume du xve siècle. Parmi les personnages qui précèdent le char de la « Fama», se remarquent « Chalistine(?), Omerio, Platone, Tulio {Cicéron), Pitachora, Aristotile, Luchano, Dante », qui converse avec « Vergilio ». De même que dans les miniatures du xivc siècle, la Renommée occupe le centre d’un disque, une sorte de « mandorla », analogue à celles qui entourent la Sainte Vierge.
Dans le Triomphe de la Mort, celle-ci, spectre émacié, aux longs cheveux, vêtue d’un manteau blanc en loques, tient sur son épaule la faux au manche recourbé. Au-dessous d’elle se voit une sorte de cercueil, travaillé et recouvert transversalement d'un drap noir, portant quatre croix blanches. Le char, à deux roues, qui porte ce cercueil, est également orné de croix blanches. Sur le chemin, trois gueux ou estropiés, et une femme s’aidant d’un béquillon, lèvent vers la Mort leurs mains tremblantes. C’est là (comme il a été dit page 1 33 ), une réminiscence palpable du Triomphe de la Mort de Pise. (Le même motif reparaît dans la fresque de l’hospice de Païenne, dont il a été question plus haut.) L’imitation se complète dans le groupe des cavaliers qui précèdent le char : l’un d’eux, richement vêtu, tient sur le poing, comme à Pise, un faucon déployant ses ailes. Le cortège suit un chemin bordé, de chaque côté, par des roches et des monts, entre lesquels croissent des arbres. La route est semée d’herbes et de pierres.
Dans le Triomphe de la Divinité, le panneau est divisé en deux parties par une sorte d’arc-en-ciel. Dans le haut, Dieu le Père, trônant au milieu de chérubins, étend de ses deux mains la croix sur laquelle est cloué le Christ, chétif et amaigri. A leurs pieds, un aigle noir (symbole de saint Jean l’Évangéliste), les ailes déployées, porte dans ses serres un livre fermé. A gauche, le bœuf ailé de saint Luc, couché au milieu des airs, comme sur une litière absente, presse contre son poitrail, avec le sabot de sa jambe droite, un autre livre. A droite, paraît le lion ailé de saint Marc. Sur les côtés, des anges, aux cheveux bouclés, jouent, les uns de la trompette,