CHAPITRE VI
Pendant la Première Renaissance, l’art italien avait eu le monopole de l’illustration des Triomphes. Au xvie siècle, par contre, la vogue du poème décline dans la Péninsule pour s’affirmer, avec un nouvel éclat, de ce côté des monts; après la France, ce sont l’Allemagne et les Flandres qui les accueillent avec le plus de faveur. Aussi bien la conception, si sincèrement chrétienne, de Pétrarque, ne froissait-elle aucune conscience. Une série d’artistes célèbres: Geoffroy Tory, Geoffroy le Batave, Jean Duvet, le petit Bernard, Georges Pencz, Pierre Breughel, Martin Heemskerk et bien d’autres encore, leur consacrent leur pinceau ou leur burin. Ces maîtres s’efforcent de mettre dans l’ordonnance le plus de liberté et de mouvement possible. Ajoutons qu’ils gardent un faible pour les longues légendes explicatives, évidemment parce qu’ils ne s’entendent pas encore suffisamment à caractériser les acteurs de la mythologie ou de l'histoire classique. Plus d’une fois aussi, il leur arrive de tracer les noms à côté des personnages ; fidèles en cela au besoin de précision qui fait le fond de l’art septentrional.
Par cela même que la Renaissance était plus jeune en France qu’en Italie, l’illustration des œuvres de Pétrarque s’y prolongea davantage et y garda plus de fraîcheur. Ce serait une erreur que de croire qu’elle perdit tout intérêt à partir du second tiers du xvie siècle : la vérité est que, longtemps encore, certains interprètes surent chercher et eurent la chance de trouver.
Les artistes italiens s’étaient attachés avant tout à une belle ordonnance, à des groupes pittoresques, à des figures élégantes. Nos artistes français, plus doctrinaires et plus raisonneurs, préfèrent les idées et les emblèmes. Ils veulent mettre de tout dans des scènes qui comportent au premier chef de la netteté et de la distinction. De plus belle aussi, les acteurs du Roman de la Rose se mêlent aux héros de Pétrarque.
Il est naturel que nous donnions la préférence aux maîtres qui, au lieu de suivre servilement un commentateur ou l’autre, s’attaquent directement au texte original et s’efforcent d’en tirer une interprétation nouvelle.
Que nos illustrateurs du xvh siècle soient entrés dans l’esprit du poème, qu’ils l’aient renouvelé et comme transfiguré : il serait téméraire de le nier. Par la richesse de la mise en scène, par la variété des attributs et la véhémence de l’action, ils laissent loin derrière eux les timides interprètes du « quattrocento ». Ce qui serait advenu de l’art moderne au cas où il s’en serait tenu
LA FRANCE
aux sages, mais souvent trop timides conceptions des Primitifs, nous le voyons par ce simple parallèle : il ne fallait rien moins que l’indépendance et la verve de l’ère nouvelle pour mettre du souffle et de la flamme dans des compositions longtemps trop terre à terre.
Ce qui avait fait, pendant l’ère précédente, la popularité et la force du thème imaginé par Pétrarque et codifié par nous ne savons quel exégète, c’étaient le rythme et la fixité : la donnée se développait, malgré des variantes de détail, sous une inflexible discipline. Avec le siècle nouveau,
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LES TRIOMPHES DE l’aMOUR, DE LA CHASTETÉ ET DE LA MORT Vitraux de l’église d’Ervy.
Faction gagne en ampleur, en chaleur. Tantôt c’est Pégase qui traîne le char de la Renommée (manuscrit n° 22341 de la Bibliothèque Nationale de Paris); tantôt les buffles se changent en taureaux, dont l’un bondit impétueux, tandis que l’autre, efflanqué, tire péniblement sur les traits (vignettes vénitiennes et gravures d’après Martin Heemskerk). Au fur et à mesure que nous avançons, les formules tirées de la mythologie tendent à se substituer aux inventions plus ou moins flottantes du moyen-âge; nous voyons paraître les Parques, Saturne, des Satyres. Une miniature et une tapisserie introduisent, dans le cycle, les Heures du Jour et de la Nuit, les Signes du Zodiaque, etc.
Une phase nouvelle dans l’illustration des Triomphes s’ouvre avec l'apparition de l’insipide commentaire de Bernardo Illicino, dix fois plus long que le texte qu’il commente (voyez p. i3q). Cet ouvrage, qui ne tenta le crayon