CHAPITRE VI
à la Renommée. Jules César l’accompagne, le glaive à la main, l’aigle impériale à deux têtes sur la poitrine. A sa suite, une femme tient également une épée dressée. De l’autre côte du char, on voit Pompee le Grand, portant une lance à pennon semé d’yeux, et Fabius Maximus. Dans le fond, à gauche, sortent de leurs tombes les héros de l’antiquité : Pâris, le roi Priam, Ménélas, Hercule, Jason, Pir (rus) et « Lucres'sia » ; puis, les chevaliers de la Table-Ronde : Artus, « Tietban (Tristan) », Charlemagne et Roland; enfin, Caton, <c Galudio » (Claude) et «Nero». Au fond se dresse le Colisée de Rome.
IV. i. Le Triomphe du Temps (Hampton Court; voy. notre planche hors texte). Cette composition exagère à plaisir le mouvement et la dislocation. Les motifs les plus caractéristiques sont, dans le haut, les signes du Zodiaque (notre pièce montre les Gémeaux, l’Écrevisse et le Lion, accompagnés des Heures qui courent, dans des attitudes très pittoresques). Le char de la Renommée, qui est assise en une pose pleine d’abandon, se dirige sur le spectateur, disposition des moins heureuses ; il a l’attelage traditionnel : des éléphants; des chevaliers bardés de fer l’accompagnent. Le char du Temps, de son côté, est traîné par des chevaux ailés qui s’élancent au galop. Le Dieu, chenu, voûté, bien que son dos soit garni d’ailes puissantes, s’appuie sur un bâton; devant lui est assise la Renommée vaincue ’.
Étranger à toute notion de perspective ou d’ordonnance (ses compositions forment souvent un fouillis inextricable), l’auteur excelle à créer des figures tour à tour suaves et fières. Ses femmes, au visage d un galbe irréprochable, charment par un mélange de douceur et de dignité. Ses figurines nues d’ Amours sont parfaites comme modelé et comme attitudes; l’artiste de race se révèle dans le contraste entre Cupidon, assis sur le devant du char de la Chasteté, enchaîné, tout dolent, et les « putti » insouciants qui conduisent l’attelage. Le type des hommes satisfait moins, en dépit de leur fougue et de leurs panaches ; le réalisme flamand s y donne trop carrière : ce ne sont que bouches ouvertes pour crier, expressions renfrognées ou triviales. Une des plus jolies trouvailles du maître consiste à faire défiler deux fois les mêmes acteurs et les mêmes groupes, mais dans des attitudes différentes, finement nuancées. Prenons Cupidon : d’abord il s élance, furibond, hors de son char ; puis nous le voyons assis captif, mais non encore
i. L’inscription supérieure débute par un quatrain français.
Quoique Famé inclite et honorée...
L’inscription inférieure est conçue comme suit :
Temporibus fulcor quantumlibet inclita fama Ipsa me clauserunt tempora sera piam.
Quid prodest vixisse diu cum fortiter Evo ! Abdidit in latebris jam me tempus edax.
inca
LA FRANCE
découragé, retournant la tête par un mouvement mutin; finalement, il s’abandonne au désespoir et n’a même plus la force de lever les yeux. C’est à de telles combinaisons, c’est à une telle recherche de l’alternance et du rythme, que l’on reconnaît les tempéraments véritablement artistes. Pétrarque n’eût-il inspiré que les charmantes variations contenues dans notre double tenture qu’il faudrait encore bénir sa mémoire. La suite du Kensington est, en outre, une merveille d’exécution. On y admire tout ensemble l’éclat et l’harmonie de la couleur, les fines dégradations de tons, le velouté des carnations. Seuls, au xvic siècle, les ateliers de Bruxelles étaient organisés pour produire des chefs-d’œuvre pareils.
Aux tapisseries de Hampton Court et du Kensington, se rattachent, comme conception, sinon comme composition, les deux pièces de la collection du comte Paul Durrieu (achetées il y a quelques années, à l’hôtel Drouot'1.
I. Le Triomphe de la Mort. A gauche, on voit le char de la Chasteté dont l’attelage — quatre licornes — vient de s’abattre. La Chasteté chancelle sur le char, en se retenant en vain du bras droit à une colonne qui se brise. Elle succombe sous les coups des Trois Parques, qui, vêtues d’amples manteaux flottants, glissent dans l’air, au-dessus d’elle, en formant un groupe superbe. Autour du char, des Vertus personnifiées, la « Constance » et l’« Honesteté », sont renversées à terre. Au centre de la composition, et au premier plan, attaquant et le char et les Vertus à coups de massue, paraît un guerrier armé de toutes pièces et appelé « Débile » ; puis, au-dessus de lui, une femme « Poplécie » (apoplexie), armée d’un bouclier. Le dernier plan, à cet endroit, est occupé par un château fort couronnant une montagne, à droite duquel on lit sur une banderole : « Mors vincit pudicitiam. » Cette inscription, en lettres gothiques, comme toutes les autres, est la seule de la tapisserie qui soit en latin et non en français. La partie droite est consacrée au Triomphe de la Mort. Un groupe de femmes et de guerriers, richement vêtus et empanachés, représentent les maladies : « Accident », « Gravelle », « Equilancie » (inscription répétée deux fois). Suit un char qui porte les Trois Parques, disposées sur deux rangs. Au-dessous, en avant, sont assises, à côté l’une de l’autre, « Cloto » et « Lachesis » qui filent. Au rang supérieur, derrière elles, « Atropos » tient dans ses mains des ciseaux et une tête de mort. La tapisserie s’arrête malheureusement aussitôt après le char et l’on n’aperçoit que la croupe des buffles qui le traînent. Tout à fait à droite, au premier plan, se montre une Renommée dont la trompette a été emportée par la coupure du panneau. — Les personnages sont de grandeur naturelle ou un peu au-dessous.