CHAPITRE VI
I. L’Amour, debout sur un globe de verre et levant la main droite, qui vient de décocher une flèche, occupe un char attelé de quatre Pégases s’élançant à travers les airs. Derrière lui, est assise une femme, passablement déhanchée, une Bacchante plutôt qu’une Vénus, le front orné d’une couronne, un collier de fleurs au cou, un flambeau à la main. L’attelage impétueux s’élance vers le temple de la « Pénitence». Deux hommes barbus, au masque de satyres, armés de thyrses et de torches, courent ou plutôt volent comme des furies à la suite du char. La partie terrestre de la composition a moins de fougue. A gauche, c’est un essaim d’hommes et de femmes, aux costumes prétentieux, qui s’avancent posément, en portant des torches. Au centre, on voit Pan avec sa syrinx, une Bacchante échevelée, deux petits génies nus, dont l’un chevauche un bouc. La droite est consacrée à une série d’épisodes bien connus : Cléopâtre s’endormant, un aspic sur le sein, tandis qu’Antoine s’élance vers elle ; David jouant de la harpe devant Bethsabée, Thisbé se précipitant sur l’épée de Pyrame, étendu devant elle, et une masse d’autres motifs. Chaque acteur, remarquons-le, est armé d'une torche, ou plutôt d’un lampadaire en métal, richement ouvragé. Au fond, l’on aperçoit, sur la mer, Neptune tenant d’une main une de ces mêmes torches, de l’autre main son trident. — La bordure se compose de fleurs.
II. La Chasteté, trônant sur un char tiré par quatre licornes ailées, à jambes et à queue d'éléphant, tient de la main gauche un drapeau blanc, dont la hampe supporte de menus branchages ; à ses pieds, se trouvent deux ruches, auprès desquelles volent quelques abeilles. A un pivot fixé à l’avant du char, sont enchaînés l’Amour, qui se tortille, et Vénus, les mains liées derrière le dos. Dans son vol rapide, vertigineux, le char roule vers un temple auguste. Le cortège se compose d’hommes, aussi bien que de femmes, s’avançant d’une manière incohérente. Deux des femmes tiennent des lis ; une autre, portant également un lis, verse l’eau d’une aiguière dans un bassin ; puis, ce sont des hommes barbus, se tordant et geignant, les mains liées derrière le dos, des entraves aux jambes. Plus à droite, on reconnaît Judith, couvrant des plis de son ample robe la tête d’Holopherne, Lucrèce (ou Didon) se perçant d’un poignard. A l’arrière-plan, ce n’est qu’agitation et confusion : chevaliers brandissant des lances, piétons armés de branches de laurier. La chute du char de l’Amour complète ce drame.
III. Le Squelette, — une branche de houx dans une main, la faux dans l’autre, un hibou perché sur son épaule gauche, — trône sur un cercueil ouvert, posé sur un char que traînent deux dragons horribles, ayant en croupe les Trois Parques qui brandissent une quenouille. La Chasteté est
étendue à ses pieds. Les quatre roues ont pour moyeux des têtes de mort et pour rayons des tibias. Dans le bas, à gauche, s’avancent en courant des femmes, la tête baissée, les poignets attachés par des rubans. Vers le milieu, d’autres femmes tendent les mains en gémissant ; plus loin, une femme assise lève la coupe qu'elle vient de remplir avec une aiguière ;
LE TRIOMPHE DE LA RENOMMÉE Tapisserie flamande du xvi" siècle. (Musée des Arts industriels de Berlin.)
une de ses voisines laisse échapper une massue. A l’extrême droite, c’est un prêtre, reconnaissable à sa tonsure, qui s’enfuit ; près de lui, un gueux, puis une sorte de messager, aux vêtements ornés de crânes et de tibias, sonnent de la trompe. A remarquer également, à l’arrière-plan, une vieille qui se hâte, appuyée sur ses béquilles, et un enfant qui court les bras en l’air. Dans le lointain, on aperçoit le char de la Renommée, tombé à terre, et, sur le rivage de la mer, une foule qui se précipite vers un vaisseau prêt à mettre à la voile. Originale si l’on veut, cette composition manque de pathétique et même de portée.