CHAPITRE VI
qui foule aux pieds, soit ses victimes directes, soit le héros ou l’héroïne qu'il a détrônés1 2. (Aux Triomphes font suite les « six Visions de Messire Françoys Pétracque », accompagnées d’emblèmes appartenant au xvne siècle.) — I. Cupidon, les yeux bandés, l’arc dans la droite, une torche dans la gauche, se tient debout sur trois personnages couchés, dont l’un, portant une colonne, est probablement Samson. — II. La Chasteté, une palme dans une main, une colonne dans l’autre, se prélasse au-dessus de Cupidon, renversé sur le dos. — III. La Mort (un squelette tenant une faux, une palme et un javelot) trépigne sur la Chasteté. — IV. La Renommée, sonnant d’une trompette et tenant l’inévitable palme, conculque la Mort. — V. Le Temps (un vieillard ailé, à tête de Saturne et à jambes de bouc, un sablier sur la tète), a sous ses pieds la Renommée. — VI. Dieu le Père, tenant le Crucifix, audessus duquel voltige la colombe, plane dans les airs. Sous lui, vaincus, humiliés, Cupidon, la Chasteté, la Mort, la Renommée et le Temps, gisent sur le sol.
En résumé, nos miniaturistes français du xvie siècle, la plupart, selon toute évidence, fixés à Paris, ont mis plus de bonne volonté qu’ils n’ont apporté d’inspiration dans leur interprétation du poétique et suggestif programme proposé par Pétrarque à leur émulation. Le prosaïsme, exception faite pour quatre ou cinq d’entre eux (l’enlumineur anonyme du manuscrit n° 5gq de la Bibliothèque Nationale, Godefroy le Batave, etc.), le prosaïsme, voilà, on ne saurait trop le répéter, leur note dominante. Quelle différence avec les peintres des cartons de tapisseries, qui travaillaient à côté d’eux, dans les mêmes milieux, et comme ces émules, plus en vue, se sont montrés les dignes interprètes du chantre de Laure, en vivifiant et en renouvelant la trame merveilleuse de ses cortèges triomphaux!
Les graveurs sur métal ne se sont que rarement attaqués en France au chef-d’œuvre de Pétrarque.
Une estampe circulaire, attribuée à Jean Duvet”, et accompagnée de la date (manuscrite) 1524 (au Cabinet des Estampes de Paris), amalgame le Triomphe de la Renommée avec le Triomphe de la Divinité, dans une donnée fort originale. Quatre éléphants de front, montés par saint Pierre, saint
1. L’ordonnance rappelle, mais bien vaguement, les dessins du manuscrit n° 5o66, à la Bibliothèque de l’Arsenal (gravés p. 234-235). Ici, comme là, le vainqueur est debout sur sa victime.
2. Robert Dumesnil, Le Peintre-Graveur français, t. II, p. i. (Diamètre omo8i.) Le regretté Georges
Duplessis se refusait à attribuer cette estampe à Jean Duvet. Elle lui paraissait supérieure à celles qui appartiennent authentiquement au maître . Il ne reconnaissait pas sa manière dans ces tailles fines et délicates, obtenues à l’aide d’un burin très dur, et inclinait plutôt à y voir l’œuvre d’un artiste italien.
LA FRANCE
Paul et deux femmes, portant des palmes et des branches d’olivier et sonnant de la trompette (la Renommée et la Paix ?), traînent un char ou plutôt un chariot à deux roues. Le véhicule porte, assis sur le même siège, Dieu le Père et le Christ tenant un livre ouvert, dans lequel on lit : « In principio erat...... La légende est ainsi
conçue : eternitas sev divi-
NITAS OMNIA VINCIT.
Si déjà nous avons été forcés de reprocher aux iconographes leur dédain pour le merveilleux ensemble des illustrations peintes, dessinées ou sculptées d’après Pétrarque, que dirons-nous en abordant la Gravure sur bois ! Ici, rien n’a été fait.
Aussi, tout en nous félicitant d’exploiter un domaine vierge, nous ne pouvons nous défendre d'une véritable appréhension devant l’étendue même de notre tâche. Ce ne saurait être qu’à titre de première ébauche que nous livrons ce travail au public.
La plus ancienne édition (Édition B. Vérard. Paris, 1514.)
française illustrée ‘ parut à
Paris en i5i4, chez Barthélemy Vérard, sous le titre de « Triumphes de Messire Françoys Pétracque, translatez de langaige tuscan en françois3 ». L’illustration en est abondante, mais rude et sans esprit. Le volume s’ouvre par un grand bois qui est le meilleur de toute la série : « Amor vincit mondum(sfc).» Le poète, endormi sous une treille, et ayant à ses côtés le Songe (une sorte de démon noir), entrevoit le cortège triomphal de l’Amour, qui passe dans le
1. Brunet cite une édition illustrée, sans date, imprimée à Paris par Philippe Lenoir. Nous avons vainement cherché cette édition dans nos bibliothèques parisiennes.
2. Le volume a été achevé d’imprimer le 23 mai. Il se trouve à la Bibliothèque Nationale (Réserve Y, n® 3927), ainsi qu’à la Bibliothèque de l’Arsenal (n° 4+35). .