Jusserand : Rente de Paris, loc. cit
Si nous ne sommes pas en droit de demander à Pétrarque un cours d’esthétique raisonné, ni des vues pénétrantes sur la mission éducatrice de l’art, sachons-lui du moins gré de la rectitude de son instinct.
Ayant assisté aux prodiges opérés par Giotto, il avait apprécié, comme il convenait, la rénovation de la peinture; tout ébloui encore par les chefsd’œuvre de l’illustre peintre florentin, il n’entrevoyait pas que l'art pùt aller plus loin.
Par contre, il constatait à tout instant l’infériorité de la sculpture contemporaine : « eo enim in genere impar prorsus est nostra ætas1 2. »
Et pourtant, entre ces deux arts, ses préférences n’étaient pas douteuses : après les avoir comparés avec soin, — on sait si par la suite, au xvc et au xvic siècle, ce parallèle passionna les artistes et les amateurs, — il se prononce résolument en faveur de la sculpture*.
En matière d’orfèvrerie, il semble avoir penché pour les formes les plus simples : ce n’est pas sans une nuance de reproche, en effet, qu’il signale ces vases d’argent et d’or sur lesquels on ciselait, non seulement du lierre, des pampres ou des grappes, mais encore des forêts entières peuplées de quadrupèdes ou d’oiseaux; bref tout ce que l’œil pouvait voir, l’oreille entendre, l’esprit imaginer3.
Au reste, vis-à-vis de l’art, Pétrarque était loin de faire preuve de la même tolérance que vis-à-vis de la littérature. L’auteur du Can\oniere , de V Africa, et de tant d’autres ouvrages plus ou moins mondains, le disciple de Cicéron et de Virgile, n’admettait qu’avec des réserves que l’on représentât en peinture ou en sculpture des sujets profanes : il prêchait en faveur de l’art religieux4.
En ce qui touche l’architecture, rien n’indique que Pétrarque entrevît un style plus rationnel, plus ample ou plus harmonieux que le style gothique, surtout tel que celui-ci se manifestait dans la haute Italie : à Milan, à Pavie, à Padoue, à Vérone, à Venise, c’est-à-dire à la fois léger, pittoresque et riche.
1. Ep. famil livre V, ép. xvn ; éd. Fracassetti, t. I, p. 295.
2. « Accedunt hæc (statuæ) ad naturam propius quam picturæ; illæ enim videntur tantum, hæ autem et tanguntur, integrumque ac solidum, eoque perennius corpus habent, quam ob causam picturæ veterum nulla usquam, cum adhuc innumerabiles supersint statuæ. Unde hæc ætas in multis erronea, picturæ inventrix vult videri, sive quod inventioni proximum, elegantissima consumatrix, limatrixque, cum in genere quolibet sculpturæ, cumque in omnibus signis ac statuis longe imparem se negare temeraria, impudensque non audeat. » (De Remediis, livre 1, dial, xi.i.)