CHAPITRE ni
La jeunesse russe du siècle.
Séroène Nîcéphorovitch Lébédenko • avait été officier de santé dans le même régiment où servit dans sa jeunesse Ivan Ivanovitch Vyjîghine. A cette époque, ils ne s'étaient pas connus intimement , mais , dans la suite , Lébédenko étant devenu médecin en chef dans un autre régiment , rencontra Vyjighine en Crimée, et se b'a d'amitié a^ec lui après qu'ils eurent passé une année ensemble. Ivan Ivanovitch Vyjighine, malgré le caractère brusque et les étrangetés du docteur, l'aimait et le respectait pour sa fermeté de principes, pour les lumières de son esprit et la bonté de son cœur. Dès lors , ils entretinrent correspondance ; et quand Vyjighine vint demeurer à Moscou , Lébédenko vola dans les bras de son vieux
PETRE IVAHOVITCH. H'
ami , et leur liaison se fortifia de plus beBe.
Enfin , le docteur eut ordre d'aller se fixer
à Pétersbourg, et Vyjighine y étant veim
récemment pour ses ad&ires, voyait presque
chaque jour le docteur; il lui faisait part é&
ses projets et le consultait 'sur ses afbires.
II était environ neuf heures du soir , et les'
deux amis prenant le thé ensemble , étaient
depuis long-temps à discuter. Ivan Ivamn-
vitch, plus vif encore, et naturellement
plus impatient, tantôt s'asseyait sur le s6fi^
tantôt s'en élançait et marchait irrégulière»
ment sur le parquet; mais le docteur Lébé«»'
denko restait immobile dans son fauteuil^
et réfutait les raisons de son interlocuteur,
qui tenait obstinément à le convaincre. '
— Tu me fiiis injure, Sémène Nicépfao»
rovitch, dit Ivan Ivanovitch, si tu penser que l'ambition se soit emparée de mon âme.
Tu as lu les mémoires de ma vie, et tu aie connais à fond. ITai^je pas renoncé aux bailli) neurs précisément dans un temps où loet me favorisait ? N'ai-je pas quitté la oapibdii pour une solitude, et à quel âge? Que ne^MK rais-je pas aujourd'hui , si j'eusse confhliftf ïùùù service sous les ordres duf cofittt^ Mik^ 1. 6
fd* PBTB^ IVAIIOVITCH.
péjbcUune % avec la protection de Pierre Pé* troràtch Yittutiae ! Mes scribes d'alors soat ^ présent directeurs , conseillers d'état , con* seillers privés. C'est un péché à toi, frère ^ 4^ jfkeiCQO&er de chos^ dont tu me sais in- {japajble. J'ai fortifié par mes exemples les. 4.octrine6 de philosophie pratique que j'a* >fais acquises et .professées «dans le cours de. IP9( jeundss6 orageuse*..
^ f^rrMdn qber an^i, prends pàti ence et écoute-^ pj^oi, à^t'l^ docteur Lébédenko: vous au* tr^.profigims'f quand vous avez adopté deux cm troi^ vérités morales ou sociales» vous vojListen^zfmur philosophes. Si tu avais étu* ùi^ la physiologie et observé la pauvre humanité dâa»s l'état de santé et dans l'état de ZDal^die, tu penserais tout ^trement des ^osés, de$ hpmo^ et>de leurs action^:
jj^isrttuque toute la mythologie des anciens ,, tOlis^ Jbes préjugés de l'espèce humaine , les |]jy^graç$ièi?ei5iS^p!e£stitions <mt un fonds. ^A'^ij^é^ m^.;s^^ allégorique à la fois et mi^ît»f?}Tu.9iHgBQr€^ pas que dans l'anti- ^té o^lClK>y^t fiLl/iôflu^iice des astres suc, lotfAÇKt' 4^ < individus: ils pensaient qua rjjiflpnniftfie weu(tsfy,la Iprre^lon le coui:$^
étoiles 9 comme Taiguille sur une table»
Je mouvemetit que vous impriiliez eiv lous à Taiitoant. Ces étoiles ^frère, ce sont passions, elles deux astres princtpatix^ >leil et la lune, sont la nature, physique nature morale de l'homme» Voilà Iw de toutes les affaires grandes ou petites ebasr monde. Tu perds patience, eh bien»^ 3iiclus: prends, par exemple, nos idées iebonheur. Dans la vieillesse, le voyonsidans les mêmes choses où nous croyons • OBver à vingt et à quarante ans? As»ta lis entendu parler le héros malade , qui » Félat de santé rêve la destruction des ires et la conquête des peuples ? Âh !
«mi , un coup d'air sur le nerf d'une cariée, ou bien une feuille de 8a<^ non digérée , est souvent la cause e action faite pour confondre la saga* de tous les philosophes et de tous les iques. Et vice vend, ou la joie, ou l'al^ sment de Fâme, une passion domi<»
s quelconque nous gotiveme, quand ' ne nous en doutons point , et nous shons les causes où elles nejsont pas^ lus^ chaque homme, une fois du moiftt
69 P9TRB IVAKOVITGH.
en sa ^ie , est forcé de se soumettre à cha* Cime de ses faiblesses 9 et se sent atteint tour à tour dans chaque partie faible de son organisme.
Ta retraite, loin des honneurs et du monde, tu l'attribues à la philosophie, moi je l'impute à l'amour et à l'amitié: tu étais heureux avec ta défunte épouse, tu avais tinè grande amitié pour Miiovidine, tu ne pouvais satis£Eiire ces deux sentimens de ton cœur passionné en restant au service^ dans le bruit de notre somptueuse capitale, et tu t'es retiré. Enfin, quand le sort t'eut privé , en Grimée , des deux principaux objets de tes affections , tu as senti ton âme trop vide , tu es allé à Moscou t'étourdir ^ secouer ton cœur et tes capitaux ; tu vou-' lais encore des richesses, et te voilà gros millionnaire. Cependant, tes sucs vitaux se sont épaissis, l'activité du capitaliste a fatigué l'homme, et une nouvelle passion, particu< lière à notre âge avancé , s'est décidément emparée de toi. Tu veux faire figure dans le monde; tu veux, sans rien faire par toimême, jouir des avantages d'une illustration de famille^ et tu sacrifies i cette fin ton fils
PBTRE ITÀirOVITCH« 69*^
Pétré... Ecoute-moi ; va aux eaux, donne-toi ' des distractions^ donne plus de mouvement ' à ton satig, rétablis ton estomac délabré, et tu seras bientôt d'accord avec moi.
— Esti-ce tout dit?
— * Mais c'en est bien assez.
— £h bien , permetSrmoi donc de dire que dans toute ta harangue médico-philosophique, il n'y il pas une ombre de bon sens. Tu sais que je ne suis pas intéressé , ta sais que je méprise l'argent comme but et comme objet; mais, comme l'argent est Tunique moyen d'être dans le monde indépendant des passions et du caprice des hommes; qu'il est en même temps uneai^me salu* taire à la patrie et à l'humanité dans les mains d'an homme sage et honnête, je voulais faire le bonheur de mes enfans après leur avoir donné une éducation distinguée , les principes d'une sévère moralité et des ca« pitaux Considérables. Ainsi, ce que tu at« tribues k mes passions est une suite de mon devoir, de mon amour de père. C'est pré*^ Gisement à quoi je songe en ce moment ; je veux ouvrir la carrière des honneurs à mon fiU Pierre , connaissant ses moyens et sa
70^ pjmtB vtéMovrccm
belle âme; assuré d'ailleurs qu^il île s'ét&i vecait aux grandes dignités que pouFiét»* plus utile à sa patrie. Voilà .mon buté
-^ But louable Imais les moyens; d'y par^ i venir ne sont dignes ni de toi ni de ton Sis. Tu as donné à Pétre une bonne éducation, tu Tas fait entk^er au .service, tu as pourvu à sar subsistance , conséquerament tu as fistiti toat ce qui dépendait de toi. Abandonne^ i^rôis^moi ^ tout le reste à lui<^méme et aux circonstances. Songe avec quelles gens tu i veux contracter alliance. Connais -tu le prince Autone Ântonovitcb Kourdukof? . .
. — Je le connais parfaitement: c'est la nuk lité en personne.
rr- Pis que cela ^ frère , cent fois pis ; jc'erik . la nullité pétjrie de vanité , d'amour-propre^ . d'orgueil ; c'est lai nullité vorace qui se nour» ri|;du frqit des services d'autrui, du bien d'aiUrui, de..^. JLe dépit me auifoque au^nt- ^ ve^ir de tels êtres.
: «^[Fant{>i8y tant mieux. FluslesKourdûkof sont nuls^ plus je suis frappé de l'avantage d'une alliance avec eux pour [le bien*étre > d^ ma &mille. Les riches empereurs deBjyzapce, pleins de mépris pour les barbares^
PETBE ivAirovrrcH. 71
s'alliaient avec eut par mariage , afin d'employer leurs forces dont l'empire avait be<fioinj c'est ainsi que je crois devoir contrac* ter alliance avec les descendans de Mamich- Koul i-Kour dûk.
— F ides grœca punica pe/orl a-t-on dit. Et tu invoques la politique de Byzancel Bravo, frère; concilie cela avec ce que ta appelles la philosophie.
•— Â quoi bon apprendre l'histoire , si ce n'est pour mettre à profit les exemples utiles? Souviens-toi que chez tous les peuples et sous toutes les formes de gouvernement, les grands appelés artistes, patri* ciens , nobles , n'importe , la classe privilégiée enfin a toujours fait pencher la balance de son côté. Ainsi est réglé le monde. Croistu qu' Alcibiade , à vingt ans , eût obtenu le commandement des forces de terre et de mer d'Athènes ^ s'il n'eût appartenu à une famille illustre ? Crois-tu qu'à Rome , ce vaur rieiv d'Octave eût pu accaparer tous les pouvoirs et subjuguer son pays, s'il û'eût été patrice, et pàtrice des [plus considérables?
On reproche à nos ancêtres leur attache»
ment à un absurde ordre de choses ^ où lè
7 a PETRE IVANOVITCH.
boïar plus illustre réclamait de plein droit tout emploi qui aurait été confié à un autre boïar tant soit peu moins élevé par sa naissance. Cet ordre de choses existe et a existé partout, bien qu'il n'ait plus de nom. Bref^ mon fils sans doute peut être fort utile au service public de toute manière, mais sans un.
illustre hymen, avant qu'il soit en position d'agir en grand pour le bien public, les ans et les infirmités auront émoussé ses forces mentales, les contrariétés qu'il aura éprouvées auront fait de lui un égoïste, et il dormira quand les moyens d'agir s'offriront en foule. Vois, au contraire, quel brillant par* tage, s'il entre, avec la force de son âge et de ses talens , dans tous les droits d'un prince Kourdûkof, et s'il entre sur la scène avec Farmée des oncles, des tantes, des grand'smères, des cousines et des cousins de la race des Pretchistensky. Je te le demande , arnî^ si la naissance et l'esprit de caste ont fait du prince Antone Kourdûkof un homme ^ que ne pourra devenir le prince Pétre Iva-»
novitch Kourdûkof- Vyjighine ?
— A la bonne heure , frère ; mais je persiste dans mon opinion, qui est que : mieux
PBTRE ivANOVITCH, ^5
vaut ne devoir qu'à sol Thumble rang de régistrateur de collège^ que d'être conseiller privé par le crédit des vieilles grand'tantes. — Jusque dans les plus hauts rangs acquis par les services, il faut rechercher une alliance illustre et de nobles appuis si Ton veut se soutenir à l'élévation méritée. Telle est Timpérieuse loi de la nécessité. Vois le héros de notre époque , cet homme qui , par son génie militaire y a sans nul doute surpassé les Alexandre et les César, je veux dire Bonaparte. De sousr lieutenant il devient général , à force de travaux et de victoires; que fait-il alors ?
il épouse Joséphine. En effet, sans cette alliance il n'eut pas été nommé généralissime de Tarmée d'Italie ; il ne serait pas devenu bientôt ce qu'il est aujourd'hui.
Barras , qui avait une influence décidée sur les autres membres du Directoire , produisit Bonaparte sur la scène de la grau* deur et de la gloire. Le premier pas est le principal en tcfute affaire. Dans la suite , étant parvenu à la première dignité de la république , puis ayant anéanti la république elle-même, il appliqua toute son atten-
74 PET»?. l.V^JÏQ.yiXC£L.
tign à la fornîatÎQ» 4!uike ppbl^se çom^^ pQsée ; il rassura, et. caïe$siai Ips wciejcws^ ijq*. Lies ;,et, ce qui e§t pl«^ re«naTC^u;5tWe.eqcore,^ c'est que ce grand capit^ne, €.et invincible conquérant, non content de sa. gloire per-r.
sonnelle, non content de se yoip £Qndâleujç d'une dynastie, fait u^a^^^el aui( archéolo-H . gi^es,les enga^eantd!liQmiewrà (iirQiiKv^ranr tiquité etla noblesse de sdjq. origine* C'était encore peu: il divorce avec Joséphine pow entrer en ^^lliaince de &niille avec Tune de$. plus anciennes dynasties de l'Europe; il 3'ejEr fonce en n^ême teBppsd'aJljer leç membres de: sa famille avec d'antiques maisons ro^yales». Ainsi, celui qui,^ d'un signe, Êiit marcb^er* des millions de soldat^, aguerrie et tombai; des empires, a reconnu la nécessité de» jeter: une ancre de diamans sui^pendue^ un aa^> neau nuptial dauj^ l'ôragei^f: oeéa^ poU«^ tique , pour être sûr d'y gaxnler i^ positipiv. — Comment donc! de§ figives,, en*vé-.
rite! de l'éloqueçce! je Qrojls^^ÈbbîeAUout; cela ne me persuade pa3F Au reste, notra discussion est en pure perte. Tu. vends,, comme on dit ,, l'écureuil qui se jpue au^ haut de l'arbre : tu. n'as pas encore sondjé.
twfibBâravy.et ta ne sais^paa sW^onsen^ ' tinu à a^mnxiler à' tes- vues.
.^ S/ilIU^Dler^ Je ne saià comnrent: ta l'entends. Quel est le jeune homme* bien élteité' qu» Tsâwser» u» titre diS' prince*^ une ^ altiancft iUusdres et une femme qnî, en vé^ rite... n'est point mal? Je vaie aujourd'hui 'mâwft parier k Pierre-^ et tu verras quil reeeivraiflia^ proposition' comme une faveur iusigaet
— Nous verrons.
Dix heuresf 9omiarent comme Pêtre parut cke» soft père7 I^ conversatî'on des deux ' amis tirait à sa fin , comme nous venons dé ' le» voir;
— Tfiùw vien8*tu*, Pétre ? diemandà le pàr^
— ^Dd ^ectaclfe français , mon père. Xè n'ai pas voulu voir la petite pièce. Ce vieux * fovdé'prince^ Kourdfïkof m'a traîné dans s» legfs*, et m^st tellement fatigué de son bavardage- que la* tt^te commençait à me ' tourner-; je me^ snik élbîgné de lui comme ' d'hué* fumée suflbtante.
Attrape ! dit tout bas Lébrédènko. ,
— lie» prince Kourduïof est pourtant
yji . PETRE IVANOVITCH.
un, homme agréable. Je trouve du plaisir i sa conversation. Tu dois être flatté que des princes daignent te faire des avances...
i ton âge...
— Et que me fait sa principauté? C'est bien rhomme le plus vide , le plus vain , le plus hâbleur!...
— Je n'aime pas ces jugemens tranchans, surtout quand ils portent sur des hommes que leur rang nous oblige à respecter. Tu
as de Forgueil , mon ami.
. — Pardon, mon père; mais vous ne m^aviez pas accoutumé à vous taire mes j^ensées et mes sentimens.
— Avep une pareille franchise on se feit k plus grand tort, mon ami. Entre nous sans doute sois toujours sincère et ouvert ; mais dans le monde il faut être modeste, réservé, prudent...
«— Je ne m'occupe pas de si peu de chose que du prince Kourdûkof ; car à mes yeux €et homme est au-dessous de rien , et il ne me serait pas revenu tout k l'heure à l'esprit, si le moment d'auparavant il ne m'eût assassiné au théâtre.
— Beaucoup de jeunes gens s'estimeraient
PETAS IVÀKOVITCH. 77
heureux d'être invités à entrer dans la loge de ce prince.
— Je plains de tout mon cœur ces pauvres jeunes gens-là !
— Un prince est un prince , mon amî ; c'est un glorieux titre, une perle de noblesse!
— Je ne dispute pas , mon père , je dis seulement que le son des cloches n'est pals la prière , et que le mot n'est point la chose.
— Où tend cette distinction que tu taAi}
— A démontrer que plus l'homme ^eit illustre en naissance , plus il est tenu & déployer de brillantes qualités personnel»
les ; il ne peut du moins se dispenser de tenir une conduite exemplaire. Le prince Kourdûkof nous offr^le contraire de tottt ce qu'on a droit d'attendre de lui.
Le docteur, qui jusqu'à ce moment s'était tenu à quatre pour ne point se jeter eu travers dans l'entretien , ne put cacher pliis long-temps sa joie; il prit la main du jeune homme, et y frappa de la sienne en disant-:
— J'aime les gaillards tels que toi !
— Je ne vois pas l'à-propos de cet en-
.vCoaP£|g6iiienit>, reparlît le fène du jemie homme. J'observe , Pétre , qiie , diepuîs que
. Au vis librefioeat à taugmse, tu te foivnes un système de principes ;qui /me ifoot niafl.
. Avec 4e pareilles &çods de peoser, tu ne «eras jamais bien avec tes che6.
— Je sers mon souverain et ma pal|ife,
.et non ju^es chefs ; je lonir -obéis en !K>ut ce
^qui T^rde le service , sans esarainer leisr
^naissance^ leur éducation morale, le fond
de leurs pensées ni leurs qualités person-
«neUes, car je respecte en eux le pouvoir iqui leur vient d'en haut.
— C'est parler comme un livre! s'écria M docteur en se jetant au cou de Bétre.
— Ce ^i est bien «st bien , dit le père; *maàs laissons cela. Dis-moi^ la princesse et îsa fille étaient-elles ^asis ila loge?
— Oui , -mon^ère.
— CoiaaineBt ^as^bu pu les qittUer? Ah!
^'Bétire^ ceci «'est pas eunopéen. iEst-oe i^u'elles aussi te^plaîaent?
— Je ne ^is 'nép<>i>dre , mon père; ma ira&chise vous «est désagréabS e.
— T&«t au ooiiB traire, m&n ami; je 4e le .iHâpete., 4u dais ja'ouvrîr itoo cœur ; mais je
^e cotrseille d'iTset de 'circonspection iavec les aiAres. Eh bien, xïîs, n'aimes-tu pas à te trouver en société aved des dames telles que la princesse Kour'dûkof et sa fille la princesse Pauline ?
*— Je n*aî pas de goût pour les perro- ^ets.
A ces mots le docteur fit un grand éclat ^âfe1^ire.
— Es-tu dans ton bon sens, Pétre? dît le "làeïBard avec colère; c'est qu'aujourd'hui , en vérité, je ne te redonnais plus.
-^ Je ne sens en moi aucun changement , ttrôn père ; mais je suis extrêmement peiné de voir que je ne puisse rien dire en ce itroment qui ne vous irrite.
•^ Kon ; mais il est absurde de nommer perroquet une princesse pleine de grâce, d'affabilité, de savoir-vivre, et une jeime personne remplie de qtialîtés aimables , et qui est bonne , obligeante, polie. .. Rougis , Won fils, rougis de juger d'une telle sorte!
— Tonteis ces qualîlés sont en elles ce tjûe useraient quatre ou cinq valses sur te tylittdffe â*un bel orgue de Barbarie. iLes îtfri irt)iit jolis ; Waîls ce soiit toujours lés
mêmes ^airs , sur le même ton, avec les mêmes motifs, les mêmes phrases; on a beau tourner, il ne vient rien de plus.
Toute cette amabilité et cette bonté sont l'exécution mécanique, la mise en action de quelques règles de bienséance étudiées et journellement appliquées. Chacun a sou goût, mon père, et quant à moi, ces vertus toutes mécaniques me semblent insupportables et fâcheuses.
— Écoute , Pétre , je vois que Ton t*a inculqué je ne sais quelles idées absurdes sur les grands en général , repartit le vieillard en regardant significativement son ami Lébédenko : je connais mes jeunes orgueilleux. Leurs discours et leur arrière-pensée ne sont que la contre-partie de la fable du Renard et des Raisins. Dis -moi, monsieur le philosophe, est-ce que tu ne voudrais pas être, par exemple, prince ou comte?
— Pourquoi non ? Je suis si loin de mépriser les prérogatives sociales^ qu'au contraire je respecte beaucoup une illustre origine comme relevant l'homme à ses propres yeux et lui imposant plus de nobles devoirs. De même que le gentitf-
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homme est obligé de se donner en exemple aux autres hommes par son amour et son dévouement au trône et à la patrie , de servir son prince avec fidélité et franchise, en acquit de* tous les privilèges dont il jouit , de même le prince et le comte doivent les plus beaux exemples de foi, de loyauté et d'abnégation à toute la noblesse qui les contemple. Si je sentais que je pusse être un modèle à proposer aux autres , je regarderais comme un bonheur pour moi d*être prince ou comte!
— L'humilité, Pierre, n'est souvent qu'orgueil : au reste la réflexion est sensée. Sa* chedonc, ingrat, que ce même homme dont tu viens de parler avec tant de mépris, veut te faire prince.
— Je ne vous comprends pas , mon pèrip.
. — Voici la chose en deux mots : le prince Kourdûkof t'accorde en mariage sa fille unique ; et comme il est le dernier rejeton de sa race ^ il demandera la permission de te transporter et son nom et son titre de prince. Me comprends- lu maintenant?
— Vous plaisantez comme je ne vous fai jamais vu &ire.
— 'Ce n^fest poitït là one ^plaîsîïfitcfrie ; «mfe la vérité pure. Cest nne ïtffaîre quî Çât ^ fort bon ttaiti , et le côtnte Miroti ï*é-
trofvïtch, ton chef , y prend la part la phïs active.
— Mon père , souffrez que je prenne cette nouvelle comme étant un simple ba- -dinage.
— Non , d'honneur , je ne badine point ; demande plutôt à Sémène Nioéphorovitoti.
Eh bien , mon cher Pi«rr^, on te dira Vôtue Splendeur! on te aooiin^a le -prince JELour^ 4ukof - Yyjighine ! Embrasse - moi ., * mon «mi , lie 4:œ\kT me bondit de joie quand l'y pense.
Pétre Vyjighine baissa les yeux, iniFpa- ^ient de la proposition de soïi père.
-- De grâce , lui dît-iï , daigneiis lù'expliqnwcoiQiwent^ous avez^ti, feafis me pressentir, délibérer sur mon sort , traiter cje tje qui peut faire à jamais mon botihistrf, t!ômme vous Tentetidez, on Aion désespoîr, selon tes idées que je me Ifeiô de cette alliance. Vous conviendrez , tùoh père., qu'en tout ceci la pretîiièrc quieStion ' à
WïMB IVÂNOVITCH. 85
^poser était de savoir si mes sentimens 'étaient en harmonie avec les vôtres.
— Aî-je po pWîSer le contraire ? Ne connaSs-je pas bien ton esprit," ton cœur, ton tendre attachement pour moi?... Au resîe, je rtSiî pas eu le temps de t'aller entretenir là-dessus; le comte Miron Pétrovîtch ne ni^a fait la proposition que ce matin ; moi,' ije Tai remercié Beaucoup de ce haut témoignage de l'intérêt qu'il prend à ton sort, et j'ai donné ma parole, mon plein consen- 'tement , et de grand cœur.
— Je vous supplie donc de vouloir bien «lier dès demain retirer votre parole. Je TOUS aime plus que ma vie , et suis prêt à faire pour votre bonheur les plus grands sacrifices ; mais je ne veux point me marier sans amour et par intérêt d'ambition , per- 'Scradë que mon malheur ne vous donnerait, Tm lien de joies , que des regrets pleins d'anertume. Je ne saurais être heureux avec laprincesse Pauline pour femme, lors même iju'elle m'apporterait en dot le titre de ^Brand-Mogol. Non, je n'ai point d*orgueil ; ïargueîl est peu dèh'cat, et s'accommode lie tout arrangement qui le flatte; mais
je suis trop fier pour obéir ou pour descendre au bas orgueil qui préside aux conseils de ces alliés que vous m'offrez.
— Mon cher- fils , veux-tu me donner la mort? Songe aux brillans avantages attachés à cette même alliance que ton aveuglement calomnie. Tu seras grand, riche, puissant , considéré ; tu seras le chef d'une race de princes, le bienfaiteur de ta sœur et de ton frère, l'appui de ma vieillesse...
Ce projet m'est aussi cher que le salut de mon âme , t'y prêter , c'est assurer mon bonheur, et ta résistance me désespère.
— Vous demandez une chose qui passe toutes mes forces. Mon père, je ne dois pas, je ne puis vous tromper : plutôt mourir que de me résoudre à un sacrifice honteux , déshonor.mt. 3e sais que vous m'aimez^ mon père; mais avez-vous pu me connaître si peu? Lors même que par sur-
. prise un sentiment d'amour pour la princesse Pauline se serait glissé dans mon cœur et m'auîait entraîné vers elle , je m'en éloignerais dès aujourd'hui , loin de consentir à porter, en l'épousant, un titre que je n'ai point mérité. Peut-être est-ce bizar<-
PETRE IVAIfOVITCH. 85 '
rerie; mais c'est dans mon esprit une opinion arrêtée , et je ne saurais y rien changer- Par amour pour moi , vous voulez me donner des chaînes d'or, me retenir dans une atmosphère qui ne me convient pas , me priver de la liberté de sentir, de la faculté de penser et d'agir en vrai gentilhomme russe. Les sages mêmes ont leurs ' heures d'égarement! Pardon, mon père, des pensées ambitieuses paraissent vous aveugler aujourd'hui , et vous croyez que je dois, comme hier encore, penser et sentir sympathiquement avec vous. Au reste , nous appartenons à deux siècles difFérens , et nous différons par notre situation comme par le nombre des années. Bref, il faut renoncer à votre projet sur moi.
Le vieillard se jeta sur le sofa, se mit la tête dans les mains , et agité de divers sentimens : — Voilà , s'écria-t-il , le fruit de mes soins et de mes espérances ! voilà l'éducation du jour ! voilà le siècle tel que nous l'ont fait, tel que l'exaltent les rêveurs d'utopies, les censeurs de la réalité! Désobéissance, opiniâtreté, orgueil, mépris des moeurs nationales, des usages, des lois*
il s'agit; j'étais d'avance bien persuadé que vous ne voyiez pas la félicité là où la place à présent mon vieux ami. Au reste, je ne conçois pas mieux que vous par quel enchantement s'est enflammée tout-à-coup dans votre père cette ardente soif des honneurs. Jusqu'à ce jour j'avais vu en lui un sage; mais je vois que je m'étais trompé :
Honores... mutant mores ^ mon très cher ami! L'opulence et ses relations intimes avec d'illustres personnages ont fait de votre bon , de votre sage et vénérable père, un tout autre homme. Je pense cependant que ce n'est qu'un paroxysme , un accès d'ambition , et non pas une infirmité déterminée; je me flatte de le guérir bientôt.
L'air du printemps rouvre les pores, et déloge du cerveau les épaisses vapeurs qui, dans nos climats septeutrionaux , remplissant les têtes d'une sorte de brouillard, ne permettent pas d'effacer proraptement les impressions. Tout cela est de la physique, mon cher Pétre Ivanovitch; consolez-vous, le brouillard se dissipera!
— Dieu veuille qu'il se dissipe bientôt!
Arrivé sous l'auvent, Pétre Ivanovitch
PBTRE IVAIfOVITeH. 8f
embrassa le docteur Lébédènko , le priant d'être son avocat, son intercesseur auprès de son père ; et chacun regagna son logis.