CHAPITRE V
Arentureft de Lise.
— On ôtîge que j'assiste à votre entretien avec le prisonnier, dit à Elisabeth un officier français qui se trouvait à la maison de ville cle Wilna; je dois combattre les ennemis de tton souverain quels qu'ils soient, et j'y yaîs de bon cœur, je vous assure; mais, ce qui ne me plaît pas du tout , c'est de jouer par momens le rôle de geôlier. Vous pouvez, Mademoiselle, aller trouver le prisonnier. Permettez-moi de vous faire une seule petite question : est-il votre frère , ce beau jeune officier russe?
Lise rougit, baissa les yeux, et dit d'une voix timide: •
— Non, monsieur; votre prisonnier est mon prétendu.
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. '—Voire prétendu !... ParbJen ! je îe plains de tout mon cœur ; le temps était mal pris pour songer au mariage. Monsieur et oiadame sont vosparens?
— Ils sont plus que des parens : ce sont des bienfaiteurs qui m*ont élevée!
— Çà, moi, je n'aime pas à chicaner les braves gens. Veuillez aller tous trois ensemble vers le prisonnier; seulement, donaez-moi, je vous prie, votre parole d'houneur que vous ne concerterez rien en vue de la délivrance du jeune homme. Mille tonnerres! si je m'en croyais , je vous lui donnerais sa volée tout de ce pas;.. mais je n'y puis rien , voyez-vous ! A propos, il faut que l'inscrive vos noms : comment vous appellet-on , de grâce ?
— Elisabeth Stensky.
^- Bien ! et ce respectable couple ?
— Romuald Shmigaïlo et son épouse, répondit Lise.
— Quel titre? baron, officier, ou quoi?
' — Ex-commissaire aux vivres au service de Russie , natif de Wilna.
' — Conséquemment Polonais. Tai de-
loS PETRE IVANOVITCH.
mandé votre parole d'honneur , donnea&-lamoi, et entrez, je vous prie.
— Nous vous donnons notre parole d'honneur de ne point abuser de votre coniiance, dit madame Shmigaïlo. Mon mari ne parle point français ; il vous jure par ma bouche de ne pas vous compromettre,
— Entrez , entrez , dit Tofficier.
Et comme ils commençaient à monter les degrés de Tescalier , il murmura ces mots:
saperlolte ! pour un baiser de ce minois-là, je me jetterais seul sur une batterie ennemie. Non , il n'est pas possible que le jeune homme soit im espion; une demoiselle si noble et si belle n'aimera jamais us espion. D'ailleurs , r entrebleu! a-t-il un air à ça?... Mais qu'est-ce que j'ai donc, moi?
je n'ai fait la politesse qu'à demi. Hé! sergent, que l'on conduise ce monsieur et ces dames à la chambre du prisonnier russe,et qu'on les laisse en repos. Vous m'avez CD« tendue
Pétre Vyjighine éprouva ime joie exlrê* mement vive à l'apparition de Lise etdeses bienfaiteurs. Quand les premiers transports
PETRE IVANOVITGH. I09
furent passés , il réfléchit, et des larmes lui vinrent aux yeux.
— - En quel lieu et eu quel temps le sort nous réunit ! dit-il avec tristesse.
Lise et madame Shmigaïlo étaient encore trop émues pour pouvoir parler. Romuald seul semblait garder quelque sang-froid ^ mais peut-être sonfifrait-il le plus au fond du cœur.
— Peut-être avons-nous peu d'instans à passer ensemble , dit Yyjighine, et , dans les circonstances actuelles, nous ne pouvons guère compter sur une entrevue prochaine.
Je vous prie, toi Lise, et vous mes bons amis, de m'expliquer tout ce qui jusqu'à ce jour a été mystérieux , incompréhensible pour moi dans nos aventures.ChèreLise, dis-moi d'abord , dis qui a osé t'enlever à tes bienfaiteurs? de quel droit? Comment t^es-tu délivrée de ces méchantes gens , et comment es*tu tombée à Wilna?
Lise regardait Anna Mikhaïiovna , et elle se taisait.
.— II fi*est plus aucun besoin de cacher «b vérité, dit celle-ci; tnais, avant que Lise ^entame le récit de ses aventures, je dob
fiO PJCTRB rràlVOVffKHtf
le donner , Pétre Ivftoovifch , quelques éé^. tails sur sa naissance. Lorsque tu as conçîf de l'amour pour Lise, tu ne savais rieit^ sîuon qu'elle est orpheline, et tu ne jk>us que»^ tionnas jamais sur ses parens, supposant que c'étaient des gens pauvres et iasigaifians. De mon coté, je u'avais pas le droii de te découvrir ce qui m'avait été confié soas ie sceau du secret. Mais, aujourd'hui, tu savias tout. Dans l'enfance, j'avais été, moi, recueillie par la princesse Daria-Maximovoa ' Fre^ chisiensky , pour jouer avec sa fille, et kn donner dans ses études l'exemple du travaîL La princesse Daria-Maximovna était uni bien bonne femme , mais elle s'occupât peu de sa fiUe, et nous restions sous la aur» Teillance dune Française choisie , selon ru»
aage, non pour ses connaissances et soa mérite, mais sur. sa bonne mine* Celle<i meillait uniquement à ce que nous parfatf^ sions toujours Français, ài ce que noua «otf tinssions draites, et à ce que nous prissibDS nos leçons avec un air décent ; maïs wHê a'avail aiicunsouci«b notre oqoraliilé» Quand BOUS fiemes devenues grasiées, et qttéÎMMÉ Jbnei eaétaC deccMpreBdre ceqmi^mlt
q^t Famour, notre gôuvetminte defint noti^ amià^'et fut onchaDtée de pouvoir s'eutreM^ nir iivec noussqr un sujet si attrayant; elle nous lisait des.rpinaM^ et nous racontait des anecdotes dur la cour de Louis XY, et Ja coiiciusion morale qui résultait de toutcett était que le principal but de la vie d'utte fenune, c'e^t dé pkire et d'aimer* Par be»
èieur, cette morale n'allait pas jusqu'à moià coeur; mais la princesse « mon émule d'ér tudest ne rêvait que d'aventures amoureuses^ êi attendait impatiemment le mariage pow courir aussitôt 'ent France ^ et j vivre km fiuitaisie. Un prétendu s'offrit ; c'était îe prince Antône Âtitooovitch Kourdukof*w. * , •-*- Le prince Kourdûkof I s'écria Vjrji^ ghine; aitisi^ c*esft avec ia princesse Anwt IHHioVna que vous avez été élevée ?. , . * ' .^ Tu les cdnàtfi^ t P^^^ Iiv^anovitcb { *^ aY!HDi8uipriie4i3iMi'Mikfaaïk>vtial : . »
. '«M iè côMiftfs ies &0UlrdùjWf. dans toult iMrcjmllilé^ «t ^fmÀ pensé tomber 4aii$ àim wéÊÊi^fùtd m'avaient ^tendus leur cupidité ^ Miva art^cesik. liais Muia parW<NM| 4f fcela;. <2onlÎBiie&, -AMia AGÂiiaiLlpvfH|l.| àfKèk k iwariaydela jieuM punoesM^'
%\2 PKTRB IYAIVOVITCH;
j'allai vivre chez le prince Kourdûkof son époux. Bientôt elle mit au inonde une fille, et dnq ans après elle partit seule pour Paris, d'où ensuite elle ne voulait plus re^ venir en Russie. Elle avait laissé son enfiint dans mes mains. Le prince envoyait de i'ar* gentà son épouse ^ et s'inquiétait au reste fort peu de son absence. Le prince Paul Pretchistensky, frère de la princesse , rési* dait alors à Paris, et servait de mentor à sa 6œur. Huit ans après le départ de la princesse Anna Pétrovna, arriva la nouvelle que son frère Paul venait d'être tué en duel, et que ses créanciers , à elle , la menaçaient de la prison. La princesse Daria-Maximovna mourut aussi, peu de jours après avoir reçu la nouvelle de la fin tragique de Paul; et le prince Kourdûkof, ayant emprunté de l'àr^ gént sur ta garantie de l'héritage de la mère et du frère de sa femme , paya les dettes que celle-ci avait à Paris, et la pria de revenir en Russie pour arranger sesaf&iresdotieiestiques , et ne fût-ce que pour Fespdce ée temps nécessaire i ces dispositions; -Lt prtticêsse, docile à cette prière de sônMMii
l^int éh Rmsfe , aM<M»paf;Héi)!4'iP| tn^fte^
PETBË IVANOVITClï. Il 5^
cin français qui ne Tavait pas quittée de»*'^ puis les premiers mois de son séjour etil France. L'intimité du docteur avec la prin— . cesse, la hardiesse de son langage avec le prince, qui faisait tout ce qu*il voulait, dé^* plurent aux parens de la princesse. Dès a'viè * de famille amenèrent des explications entrt) ' les deux époux, et le prince exigea formel* ■ lement que M. le docteur sortît de chez lui.
Sur ces entrefaites, j'épousai M. Shraigaïlo, et je m'abstins dès lors de voir la princesse, qui, au reste, ne se souciait plus de moi. Une i année s'était passée sans que je susse rien * de ce qui se faisait dans cette maison : un jour, la princesse m'envoie une voiture , et • me prie instamment, par lettre, de me rendre chez elle, ajoutant que de lentreticH • qu'elle désirait avoir avec moi dépendait son • repos. N'ayant pas de raisons pour repousser une demande si pressante, je me rendis «^ aussitôt chez la princesse : .'>
— Pardon, chère amie de mon enfance/ me dit-elle^ si jusqu'à ce jour je n'ai pas rem« pli mon devoir à ton égard; mes tracasse*'^ ries domestiques ne m'ont guère laissé là possibilité de songer à autre chose. CroîS'^ ^
1^*1 4: PUBS iVANOVITC».
moi , je ne l'ai pas oubliée ; et la preuve qne j^ t'aime encore ,. el que y^ii en toi la (^ufgrande coofiaace , c'est q^ue je n'ai pensé à nulle autre q.u'à toi^ ma ebère amie, pour uu se r'vice signalé qu'il faut que tu me re»dlesK J'ai amené de France ua en£int qne^ iB€fr amis m'ont jeté sur les bras ; moi , je l'ai reçu , il suffit, et je n'ai pu ni dû assurément le: laisser en France. Prends-le , nia chère, prends cet enfant, élève-le comme si c'était^ par exemple , Tenfant orphelin de quelque parente éloignée, et surtout garde-toi bien de dire à âme qui vive que tu Taies reçu de moL C'est une petite fille, ma chère amie, une petite fille qui est gentillecomme un amour.
Quand elle sera en âge de se marier , je Int donnerai une dot et un trousseau , et en attendant Je te fournirai tout ce qu'il faut pour son éducation. Elle a été baptisée d'après le rkQ grec; son père s'appelait Stensky. On apporta l'enfant... C'était Lise ! ... mais je vois que vous le deviniez... Je fus enchantée de labeaiUé et de ta gentillesse de cette enfant chérie^ 2e la pria , je l'assis sur mes genouic; elle me passa ses bras autour du cou , et se pressa ai fort contre mon sein^ que la bonnes
PETllÈ ftAJrdrvTTci*. H9
ifcA iroukh là reprtrtdrier, iré piit VHn tiirtacbéi^. lise plenrait , ef refusait obstmémtjirf cfe tût qtritter. Ce fîit pour inai comme là ▼Oii de la Providence ; je réîsoîus ansarîtôt d'etânàenef l'enfant, perstfâdée que raotf iiMrr,bon comme vous lé connaissez, ne me refuserait pas cette satis^tion.
Lise interrompit ici sa bienfeitrice et la!
serra contre son coeur. Anna Mikhaîfovna^ poursuivit:
— Je pars dans huit jours pour la France, me dit la princesse , de sorte que je ne puis disposer d'une bien forte somme. Je t'en prie, prends ces deux mille roubles pour les premières dépenses de l'enfant. Je sais que ton mari n'est pas riche , et la simple éducation d'un enfant serait pour vous une charge. La princesse noua elle-même la soimme de deux mille roubles en assignations de la Banque dans mon mouchoir; elle m'embrassa-, baisât reliant , et passa dans une autre chambre eÉt se couvrant les yeux de son mouchoik*. Jé^profitai de ce moment pour m'éloigner , e#^ chantée de cette acquisition d'une eidfaM charmante , et craignant que Iïei pritldesse^^ Changeant d'avis, ne voulût îùé 1» retirer.- *
^1 6 P£TAE lYANOVITGH. .
Depuis ce jour , nous n'avons plus vu la princesse qu'une fois. Lorsqu'elle arriva de, France pour la seconde fois, elle nous, manda, nous reçut avec beaucoup de froideur, questionna Lise sur l'emploi de son^ temps ; puis, l'ayant fait conduire dans une. chambre voisine, elle médit que je Félevais.
d'une manière trop haute pour sa condition^ qu'elle était née de gens pauvres , et qu'elle; ne devait compter sur le secours de qui que, ce fût. Je dis à la princesse que je ne lui de* mandais qu'une chose , qui était d'abandonner Lise à nos soins, et de ne plus s^occuper d'elle. Elle y consentit, puis elle ajouta en souriant que, tout en nous abandonnant Lise, elle ne pouvait renoncer pourtant à son droit primitif, et qu'elle s'informerait secrètement de son sort. Elle rae fit promettre de nouveau que jamais je ne dirais de qui je l'avais reçue, et nous dit adieu, en me laissant le prix de quelques robes, d'un chapeau et de quelques bagatelles à acheter pour Lise* Quant à l'engagement qu'elle avait pris de fournir aux frais de son éducation , elle n'en fit point mention. Ayant fait à la princesse l'observation que Lise ne pouvait aii^
PETAE IVAHOVITCM^ . llj:
croître sans savoir au moins quels sont ou quels furent ses parens, elle rougit et me.
dit avec un ton dépité que c'était en effet chose bien importante que de connaître des païens pauvres, morts sans rien laisser, et à quelques milliers de verstes de Pétersbourgl que d'ailleurs Lise n'avait pas de parens du tout. J'insistai; elle répondit que si cela m'inquiétait si fort ^ je n'avais qu'à lui laisser Lise pour me tirer de souci : j'appelai Lise, et l'emmenai chez moi au plus vite.
Quelque temps après cette conversation pénible (que ne fait-on pas pour un enfant qu'on aime!), je trouvai moyen de faire jaser un des domestiques qui avaient accompagné la princesse à Paris, à l'époque du premier voyage. Je me trouvais sous les arcades des boutiques russes; il me pria de l'entendre un moment à l'écart, et m'apprit seulement que quand une nourrice française apporta Lise chez la princesse, l'enfant était vêtu fort ; richement, et que la princesse avait pleuré en la regardant; que, dans la maison du .
prince Kourdûkof, on ne savait rien de ce qjLie furent les parens de Lise , mais que l'on, conjecturait...
H8 pffKB iTAïrovmîBr.
Icr, Anna MikhaîIôTtia interrompit sott xték ; Vyjîghîirtr ajouta :
— Bîciï! on cofijecttff é y et cela est totff siftiple^ que Lhe est fiFFe dé la prinoes$6
— Et c'est ce que je crois trai, dît Annd Mtkhaîloyna.
Lise, à ces mots, se contrit le visage âe son mouchoir; ses joues paraissaient brft* lantes.
— Elle ne fa pas reconnue pour sa fille, dit M. Sfamigâïlo; conséquemment elle nll aucun droit sur ta personne. C'est nous qui t'avons élevée,nous t'aimons comme si tu étais notre propre enfant ; si Pétre Ivanovitch ne change pas de sentimens, et que notre captivité ait une fin, tu trouveras en lui utf époux et un bon protecteur. Calme-tcri, Lise , soutiens ton courage , mon enfant.
— Que me fait à moi de quel sang elle' soit née? s'écria Vyjighine ; elle a ma foi, eMe a mon cœur, il suffit.... Mais voyons^ Lise, raconte-moi tes aventures. Je brâlé^ de savoir ce qui t'est arrivé depuis le jour oà une détestable intrigue nous a séparés.
— Anna Mikhailovna vient de te dire ce qite je suis, selon toute apparence , à M
¥ÉV9m fTAirovfTCH. rrgr
princesse Konrrfûkof. Cette princesse en^ iFOja donc pour moi iioe voiture et un valet p<ftrteur d'une lettre d'elle, ou elle m'annon* çait qu'elle était malade et qu'ette désirait JB6 voir sans aucun délai. Papa et maman se trouvaient absens , et moi , n'osant refuser mie princesse sans raison valable, je me rendis aussitôt chez elte. La princesse était étendue sur un canapé , la tête enveloppée et Taîr en effet maliade. Ayant renvoyé la aftrvante , la princesse m'appela , me fit placer près d'elle, et me regarda long-temps d*iin œil fixe sans proférer un mot. Ce silence me parut bizarre et inquiétant. A la fin elle ouvrit la bouche et dit^ avec un sourire qui me parut méchant : — Mademoiselle, vous vous lancez de bonne heure dans les intrigues d'amour! Je ne savais if abord que répondre, partagée que j'étais alor» entre la peur et le dépit. — Vous m'însivhez, princesse, et j'ignore ce qui vous porte à me tenir ce langage, repartis-je en dlKimnliant de mon mieux l'indignation qui' nepoignait. —Moins haut, petite! Madame Shnigaïlot'a perdtie, avec son caractère faî'-^ bhr; c'est mpi qui te remettrai dans le boni
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chemin : — Puis-je savoir quel droit vous avez sur moi , princesse? J'ai toujours regardé Anna Mikhaïlovna comme ma mère, comme ma bienfaitrice , et parler d'elle comme vous faites, c'est m'insuUer encore plus Sensiblement.
Je ne me rappelle pas ce que j'ai pu ajouter dans le dépit dont j'étais possédée, mais la princesse s'en irrita et dit: — Anna Mikhaî** lovna n'a aucun droit sur toi ; je t'ai confiée à elle pour qu'elle t'élevât, et j'ai donné de bon argent pour cela. Tu m'appartiens, el si tu oses proférer une seule parole à rencontre, je te logerai entre quatre murs
Oh! je te vais faire comprendre que moi seule au monde j ai des droits sur toi , ma mignonne ! Faites-moi le plaisir de monter tout de suite en voiture, et vous irez, mademoiselle, vous irez.... où j'ai ordonné que vous alliez. Je voulus parler, mais la princesse s'y opposa en criant: — C'est bon, c'est bon, taisez-vous ! Hé, laquais 1 Le valet de chambre et un autre serviteur entrèrent et me guidèrent, en me'tenant par les bra$^ de la chambre dans un escalier dérobéi qu'il fallut descendre; et avant que de poa*
PETRE IVANOVITGH. 121
voir me remettre de mon étourdissemént ; j'étais dans une voiture , qui allait comme le vent sur le pavé des rues. Mes yeux se fermèrent à la lumière ; je m'évanouis entièrement.
— C'est donc mon amour pour toi qui fut la cause de tes maux ? s'écria Yijighine.
— Accusons*en la méchanceté humaine plutôt que notre amour, répondit Lise ; et elle continua son récit. Ayant repris Tusage ^e mes sens , je regardai autour de moi.
J'étais assise au fond d'une voiture à quatre places; à gauche se trouvait un gros homme d'une quarantaine d'années, et devant moi «ne vieille servante. — Où me conduisessvous ? demandai-je à l'homme. De quel droit me séparez^vous, par la force, de mes bienfaiteurs ?
L'individu à qui je m'adressais ainsi paraissait ému ; il fit long-temps attendre sa réponse^ comme s'il eût eu besoin de recueillir' ses idées , et dit enfin : — Je vous prie, mademoif lidle, de ne me point accuser de vos chai»
griiis; je remplis les intentions de la princesse Anna Pétrovna; et je vous c!c>nfe^ que je n'ai pas accepté une telle coiÀimîssioii a* Il
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4e bonne grâce. Il n'est pas passible f et •enable , que vous ignorrez quel droit a sur IFOtis Sa Splendeur !
. Je lui jurai que j'étais dans la plus com^ plète ignorance à cet égard. — Au iait, la princesse ne m'a janoais rien dit làrdessus, mais nous pensons qu'elle estvolure^. votre nére ! Je rougis , et baissai les yeux ; cela fit rire mon compagnon de yoyage* et je lui i^cidivai ma question : — Où devez^vous dm conduire ? — Â la terre de madame la priac^i^ #ev répondit-il, dans le gouvernemeni d'Orel^ î'ai'le bonheur d'être le régisseur en cbe£ des nffîtires et des domaines du priooe Antone Antonovitchy et je devais ces jours-ci partir |M>ur sa terre afin dy livrer k& recrues^ pac^ ^{evoir les redevances et faire des arrange^ mens relativement à nos farines. Sa Splâ»- 4eur la princesse, inopinéBient,,me donna œUe voiture en m'enjoignant de vou»co«^ duire à la campagne, où vousdevres. rester jiiiqa'à nouvelles dispositions^ de fta part Je ' vau# ^nseille , noadem^seUe ,, de vioui ^oijun^ttr^ pleinement à la. volonté Jk S$ «Sp^ndeur, si vous ne voulea vous attîMT r^es majijbMura bka plM^ |(F^^
PETRE ivATroTrife». n»5
seur, en achevant ces mots, profita d*un moment où la servante se tenait baissée en relevant son enveloppe, et me fit signe de me bien garder de cette femme ; puis il posa sa main droite sur son cœur pour me faire comprendre qu'il prenait intérêt à mon sort. Je gardai le silence ; mais je me promis bien intérieurement d^employer le premier moyen qui pourrait s'offrir pour ma délivrance. Je ne pouvais supposer qu'on voulût me tenir enfermée, à la campagne, et j^avaîs résolu fermement de fiiîr ou même de recourir à l'autorité et à nos lois. A la première station de poste , le réjg^sseur des biens du prince Kourdûkof^ m'emmenant un peu à l'écart , me dît ::
— Votre malheur n'aura pas en moi un témoin insensible ; je suis très affecté de ce qui vous arrive , mademoiselle ; calmez^ Tirrîtation de vos esprits , et n'entreprenez nen en route qui piiisse faire dé l'éclat ; tous né /eriez que vous nuire , car je suis lirani lie^papiers qui donnent à Fa princesse le dMt iiîcontestable cïe disposer de vous. Mais, à la iéaÀipàgiie , moi-mémç je trouverai le mojen dé' TOUS liïfei dé'ses nikins. 5euléDi«M^
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se présenta chez moi , et, après les premiers complimens, me dit : — Vous voyez , mademoiselle, que votre situation ici n'aura rien de fort brillant. Il parait que la princesse veut vous faire passer tout le temps de votre jeunesse dans celte solitude. Permettez-moi de vous offrir un moyen de délivrance. J ai le rang de conseiller-titulaire, deux bonnes maisons à Pétersbourg et deux cent mille bons petits roubles de capital , qui ne doivent rien à personne. Bien des filles seraient enchantées, heureuses d'entendre Gavrîl- Gavrilovitch Hodakof leur parler comme Je le fais ep ce moment devant vous , rafademoiselle. Bref, j'ai résolu pour ma part, et je désire sincèrement de vous épouser. Je quitterai le service du prince, et nous vivrons en joie et chère-lie. La princesse dès lors perd toute espèce de droits sur vous , et la conseillère-titulaire Elisiibeth Favlovna Hodakof sera chaque jour habillée de neuf et de fin ; elle se fera rouler dans son propre équipage , et sûrement fera envie a I^urs Splendeurs les princesses Anna Pétrovna et sa fille, qui bientôt l'une et l'autre devront aller à pied. Voyez-vous , mademoi-
PETKC lYAKOTTrcaC. «9|
selle , comme il se fait dans le monde que le booheiir nous attend là où nons pensions ne trouver que chagrins et douleurs ! Touchez là^ et demain à Téglise!
La proposition de cet homme me fit fr6mir ; sachant que mon sort se trouvait dans les mains de ce Hodakof , je craignais de rirriter par un refus nettement articulé, et pour rien au monde je ne voulais, mentir.
Je demandai quelques jours de réflexioaL Hodakof ^ à ce que je remarquai , s'étonna singulièrement de ce que je ne me fusse pas jetée à son cou tout d'abord , et îl se retira ^yeç un dépit assez marqué. Dès te\ instant j*arrétai de m'enfuir jusqu'à la ville la plus prochaine , et je meuît.'!' r^^ ^^ vers moyens d'exécuter cette évasion. Chaf»
que jour les paysans du prince venaient pat troupes dans la cour , les uns à pied , les autres en charrettes ; mais je ne pouvais al* 1er causer avec eux, parce qu'ils s'arrêtaient devant les ruines d'un perron, dû haut duquel IIo(hikof terminait leurs diffêrens, donnait des ordres et prononçait delS peines. Je n'aurais osé faire part de motl plan à aucun des gens de la maison, et jré
tendant aucun bruit nulle part, je descendis dans le jardin; là, je délibérai si je gagnerais la grande route par le jardin ou par la cour. Ayant passé sous une petite voûte, je vis que Hodakof avait écarté tout le monde; cette cou m'avait plus que les vestiges de sa clôture et de sa |>orte cochère ; il n'y avait pas d'ailleurs un seul chien dans toute cette maison ; je crus néanmoins plus sûr de traverser les jardins. J'arrivai, vers l'heure indiquée, à l'entrée du bois, et tremblante comme la feuille , je me blottis derrière un bouquet de jeimes arbres ; précaution in* utile, car la nuit était fort sombre et le ciel entièrement clos. Une sonnette se fit entendre, je fus transportée de joie. Une kibitka passe , aussitôt je crie , je m'élance sur la route, le petit équipage s'arrête, et je me sens dans les bras, de qui ?... de Hodakof. — Pourquoi êtes- vous ici, mademoiselle? me dit-il. Je ne répondis point. —Ah! je devine, repritil, vous attendez ici le passage d'un officier^ avec qui vous comptez peut-être prendre la fuite. Montez ici, et suivez-moi. Hodakof me tenait comme suspendue à l'équipage, «t^ tout en s'efforçant de m'y faire monter,
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il ordonnait au voiturîer d'entrer dans une route détournée. Je luttai de toutes mes forces en poussant des cris. En ce moment arriva la voiture de K.onzma-Cilitch; celuici sauta à terre et tira l'épée ; le soldat qui l'accompagnait vint, la baïonnette en avant, pour le soutenir; tous deux se jetèrent sur Hodakof et m'arrachèrent de ses mains. Il s'éleva entre eux une querelle. Rorkine connaissait depuis long-temps Hodakof; il le menaça de révéler au gouvernement toutes les fourberies dont il se rendait coupable dans les contrats de fournitures à faire à la couronne. Hodakof, voyant qu'il n'était pas en forces, le conjura de ne se mêler ni de l'une ni de lautre affaire, et lui promit quatre milles roubles, puis cinq mille , offrant de les payer sur l'heure. Menaces , prières, promesses séduisantes, tout cela fut inutile; Korkine ordonna au soldat dedéte* l^r la kibitka de Hodakof, et de chasser les chevaux dans le bois ; en même temps il me fit asseoir dans sa voiture, et nous partîmes au grand galop. Quand nous eûmes ainsi franchi une dizaine de verstes , Korkine fit délier la clochette , et nous changeâmes de
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route. Après avoir couru toute la nuit, nous arrivâmes à un village où Korkine loua des chevaux pour gagner ufie route de' poste; nous parvînmes enfin à une station depuis laquelle nous ne voyageâmes plus qu'avec des chevaux de poste. C'est ainsi que j'arrivai avec mon libérateur à Kéïdani, où se trouvait son chef. Le lendemain Korkine; dut partir pour Grodno , et comme il ne lui était pas possible de me conduire à Wilna, il me plaça sous la protection de M. Doraovsky , une de ses anciennes connaissances , avec la famille de qui j'arrivai à Wilna. Mes bienfaiteurs s'étant trouvés absens, j'ai vécu dans la maison du beau-père de M. Domovsky, jusqu'à ce que le sort nous ait enfin réunis pour souffrir ensemble.
Lise ayant fini son récit, Vyjighine raconta tout ce qui lui était arrivé depuis que son père était venu de Moscou , jusqu'au jour où il tomba lui-même malade de chagrin en voyant qu'on lui avait enlevé et qu'on persécutait son amie.
— Les soins du docteur Lébédenko, mon ami, m'arrachèrent à la mort. Le premier
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signe de mon retour à la vie fut une pensée pour toi, ma chère Lise. Mon père s'efforçait de me tranquilliser sur toi, et il me berçait de l'espérance que nous découvririons infailliblement les lieux où Ton te cachait, pourvu que nous sussions habilement feindre un retour sur nous-mêmes et une parfaite indifférence pour toi. Cependant, nous avions écrit plusieurs lettres adressées à Wilna, à Romuald Vikentiévitch , mais point de réponses...
— C'est, reprit Shmigaïlo, que j'étais toujours en courses, et quand je rentrais dans Wilna, je songeais moins à passer à la postç qu'aux moyens impossibles de dérober quel- .ques jours à mon serviceafind aller voir mon frère dans sa campagne, où vivait alors ma femme. Au reste, je n'aurais pu vous donner aucune lumière; nous-mêmes nous ne savi^ons rien de ce qui concernait la disparition de. Lise, bien que nous fussions persuadés que.ia princesse Kourdùkof était seule capable de procédés si lâches à notre égard.
— J'allai chez la princesse pour réclamer n)on £U3abeth., ajouta Anna Mikhaïlovna; ^çUe m'assura ne rien savoir ^e Lise, et jne
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menaça, en disant qu'elle était sous ma surveillance et que je devais en répondre...
Voilà pourtant une femme qui dans lé monde passe pour bonne, douce , aimable et bienfaisante. Mon âme se soulève quand je pense à la bassesse et à Ta corruption âé ces hypocrites de mœurs qui, pris en flagrant délit de leurs vices et de leurs crimes^ lèvent bien haut la tête, grossissent la voix et se retranchent orgueilleusement dan^ leurs titres de princes.
— Mon père et moi nous n'accusions que le comte Hohlenkof, sachant qu'ai ^rix du bien de mon père et de mon bbûhem*, il voulait récompenser le prince Kourdûkof de ses lâches complaisances pour lui, et par ce moyen inspirer à d'autre automates dorés l'idée de se faire aussi &€â esclaves. Savais résolu départir pour Wîlna aussitôt ma convalescence, de vous y chercher, mes chers amis, de vous dëomtidér ce qu'il serait bon d'entreprendre poiii*fëtrdih ver ma Lise. Déjà mes forces Commeiiçaîèirt âr revenir^ quand toul-à-cQup tm bruit général de guerre renversa toutes meà eigê' funces. On reçut Inopinément â fétélii'
ncnar r?4ifOvtTeXr »3S
bourg un reserit aa noni du^ comte Sohjf»
kof, qui cominacidsiit en chef dans la capitaks^ et où l'empereur, enannonçant au peupleFinirasion des Français, déclarait son intention de ne pas déposer le glaive tant qu'il j aurait un seul ennemi sur le territoire de la Russie^ Le sang russe bouillait dans mes veines, et le danger de la patrie m'étourdit sur toute antre pensée* A peine eus-je entendu la lecture du reserit que, sans rien communiquer de mon dessein à mon père, j'adressai à l'au*» torité une supplique tendante à me faire admettre dans les cadres de l'armée active ;^ et^ sans attendre sa décision, je me rendis a« camp de Drîssa* Quelques jours après, ii arriva vat oukaze portant mon admissioÉi romane officier dans le même régiment de busards où avaient servi mon père et moft
Ma chère Lise y je sois persuadé que ttt mt sen» ]^s fi&chée contre moi ^ siy voyaM les: cafaaaités imminentes de la pairie , fwk nfeteinent ajonraé à use époque fdus fiih iraiabèe mes redicrcfaes si TrremeM ^pftm^ jjetêcspour toi. Ckoyen russes f ai duf W Êi ùgm ibibmé k l'acfnt d^tue dette sacrée^ Mi
|36 PFTRE IVANOYITCH.
premier devoir de quiconque voit son pays menacé par un ennemi redoutable. . .
— Va, tu n'aurais ni mon amour niînon estime, dit Elisabeth, si tii étais capable de sentir et d'agir autrement. Oh ! si je pouvais acheter de ma vie le bien-être de la Russie, Pétre , crois-moi , on ne me verrait pasba* lancer une minute !
Vyjighine, frappé de l'accent noble et vrai des paroles de Lise , s'inclina involontairement , et couvrit sa main de baisers. Puis.il reprit le fil de son récit :
— Je trouvai l'armée dans la plus fâcheuse disposition d'esprit. Lés officiers et les soldats « sans examiner les combinaisons militaires des chefs , n'écoutaient que leurs sentimens d'orgueil national , et murmuraient qu'ils avaient été forcés de quitter Wîlna sans combat; tandis que, selon eux, il aurait &llu arrêter l'ennemi à la frontière , et là vaincre pu mourir. Xi y avait même plusieurs généraux qui accréditaient cette opinion en la partageant. Tous supposaient du moins que nous attendions l'ennemi dans notre camp 'fortifié de Drissa.. Il n'en fut pas ainsi; le Jt juillet \ l'armée quitta cec^mpetse dingea
PETRÊ'IVANÔVITCH. iS^
sur Polotsk. Au troisième jour de notre^ marche , rennemî inquiéta rarrîère-garde où je me trouvais. Je ne puis vous décrire ce que j'éprouvai en ce moment où pour la première fois je me vis face à face avec les* ennemis de ma patrie. Un ardent besoin de" vengeance embrasait mon âme ; le sabre au. poing, je me précipitai dans les rangs de la cavalerie française, avide du sang de ces ambitieux dominateurs de l'Europe. L'ardeur excessive de notre petit détachement causa sa perte ; nous fûmes coupés, cernés,' et la plupart taillés en pièces. Mon cheval ayant été tué sous moi dans la plus grande chaleur du combat, je tombai avec lui ati milieu des Français ; et bien que je n'aie pas demandé quarlier, j'échappai à la morlj on' me désarma, et je fus fait prisonnier.
Le surlendemain, quelques centaines de prisonniers russes et de blessés français furent en voyés à Wilna. Nous avons pensémourir de faim et de besoin dans une contrée dévastée où l'on ne voit plus paraître un seul des habitans. Arrivés ici, nous autres prî-.
sôiiniers russes, nous restâmes sur la place de rHôtel"de-Ville,et les blessés français fu-
lZ& PCTRE IVASr.OVlXGH.
rent envoyés aussitôt à l'hôpital. Les luabir tans nous, apportèrent le pain de la pitié ^ et nous passâmes toute la journée sur le pavé à attendre qu'on eût décidé de notre sort. A peine y avait^il vingt sentinelles pour nous garder tous; nxais nous étions trop exténués^ en effet , pour songer à prendre la fuite.
J'étais à denai-étendu, à l'ombre, sur le pavé de la place, lorsqu'une dame, bien vêtue et suivie d'un domestique à livrée , s'approdba de moi. Je me levai par respect pour son sexe; elle me demanda des nouvelles de quelques officiers de mon régiment. L'aflabitité de la dame et son extérieur agréable m'enhardirent à lui demander de quoi apaiser ma faim, car je n'avais pas un copeck. Elle m'engagea à la suivre , ce que je fis sans que personne s'opposât à mon passage. Notre escorte s^était dispersée par la ville, et les sentinelles dormaient sur leurs armes. En m'entretenant avec la dame, j'excitai sa compassion.
— Les Français n'ont pas le temps de s'occuper de leurs prisonniers, dit la dan^. Eh bien! cela peut tourner à votre avantage.
Cachez- vous chez moi ; je vais vous
ahrœger cm petit réduit au gretHéf , dt fé-^ vous y pofterat ées aTimens jusqa^i oe rjnë yme trouté le moyen de Yoms délivrer. ThBtténotre famitle , nous ^nrons divers sefiHmeni cfmttî li ant cette guerre } quant à mon màs^f c'est un trembleur; H faut donc cpie je fasse mystère à tout fer monde de voire préseik:e ébtez moi. I/e valet qui nous suit aura séc9 connaissance de la dbose ; c^est un hcymiaé sûr. Dites 9 con^entea-vous ?
A ridée de recouvrer ma Rberté , j*aî été stMT le point de tomber aux genoux de l'excèHente femme qui me donnait tme si douce perspective. Vous le savez, c'était madame Morikonsky. Elle prit les devans , et je restai an coin de la rue; puis j'entrai avec son domestique par un autre côté de la maison , et f allai droit au grenier. J'ai passé quinze jours dans cet asile. MabienfnitHcemelbiir'*' Dirait des livres, et quelqtYefeis méfftfe elte venait me consoier de l'ennui de ma situil^ tion. Mais cette réckrsion volontaire rue dë^^ vint enfin imfipportai)le, etjeprkn nsadanttf Morikonsky de me délivrer, <le «le fovmSt' un moyen de rejoindre tes armées russes»- Gn juif, doâl ^e fut «èligée de sef étfnA¥
l4û PETRE IVANOVITCH.
pour me satisfaire, nous trahit, et l'on m'a arrêté, non pas comme prisonnier^ mais, comme espion , je ne sais trop sur quelles apparences. Puisse-t-on, du moins, ne pas ipquiétcr madame Morikonsky à cause de.
moi! j'en serais au désespoir.
. Mais vous, Romuald Vikentiévitch , et vous^ Anna Mikhaïlovna , dites-moi comment il se fait que vous soyez restes ici?
— Prisonnier comme vous, je suis redevable de la liberté dont je jouis ici à un neveu que le hasard m'a fait retrouver dans les gardes de Napoléon. On s'est borné à prendre ma parole d'honneur que je nesortirais pas de Wilna. Ma femme, je vous^ l'ai dit, était à la campagne de mon frère '^ elle a su que je suis ici , et elle est accourue.. On m'a confié l'inspection de l'hôpital russe;. et je m'estime heureux de pouvoir, dans ces fonctions, secourir que tant bien que mal nos braves guerriers. Nous nous sommes, rencoqtrés, Lise et nous , fortuitement dans une église russe, et c'est par elle que nous avoirs appris votre infortune. Je suis connu ici d'une foule de propriétaires qui , pour le maintien de l'ordre après le départ des fonc-
PETRE IVAWOVITOHr l/^V
tionnaires russes, se sont décidés à s'inves»? tir de diverses charges publiques. Le cominandant a quelque bienveillance pour.moi...
Enfin , je vais employer tous les moyens, qur sont en mon pouvoir afin de convaincre les autorités françaises que vous êtes non pas un espion, mais bien lin prisonnier de guerre. Dans une cause juste, Dieu nous aidera!
— Il est bien vrai que Dieu seul peut nous tirer de tant d'infortunes publiques et particulières , dit Vyjighine.
En ce moment entra l'officier de garde.
— Camarade, dit-il à Vyjighine, on vient de battre la retraite; il faut que vos amis vous quittent. Ah ! sans doute, la société de mes moustachons vous sera un peu moins agréable que celle de cette belle demoiselle ; mais que diantre faire? je n'en suis pas cause.
Vijighine dit adieu à Elisabeth et à M. et madame ShmigaïlQ;il les accompagna jusqu'à l'escalier, et il rentrait tristement dans sa chambre; l'officier de ronde dit ;
— Ah çà ! écoutez ; nous avons un bon petit souper, venez le partager sans façon avec moi ; nous boirons une bouteille de vin à la santé des beautés russes , et nargue du
14^1 BRBX rrAiicyvixca.
duigrin ! Groyez-moi , cela tous remoalfra le ooeur.
-— C'est bien dit , moomeair Tofficier ; on k voit, vous ofïrez de bon coaar^ et j'accepte ^ménie*
CfiAPITHE VI.
M. Rombalinsky et son régiment.
Le lendemain Vijighine fut transféré de l!Hi6tel-de-yilIe dans un monastère où avaient été établis un hôpital et une prison militaires. On lui remit un papier contenant des questions sur I esquelles il devait répondre par écrit; il reconnut qu'on l'accusait d'être en Lithuanien comme agent secret^ occupé d*intrigues avec les partisans de la Russie.
Viîighine, couché sur la paille, absorbé dans la plus sombre méditation, regardait à travers un grillage le ciel noir duquel s'échafH paient d*éblouissans éclairs. Cependant il SQxma minuit à l'horloge de la tour qui do»
mine Fé^gUse de Saint- Yladimir. Yyjighine ne pouvait fermer Toeil : ce n'est pas qu'il crai*
l44 PETIiE IVANOVITCH.
gnît la mort , il 1 aurait affrontée mille fois pour son pays sur les champs de bataille ; mais périr chargé d'opprobre , comme un vil espion , cette idée seule était pour lui un horrible supplice; il comptait d'autant .
moins sur l'équité de ses juges qu'il lui semblait déjà cruellement injuste qu'on l'accusât d'espionnage sans alléguer d'autres témoignages que les paroles d'un juif. On sait que, la nuit, dans la solitude et le silence, l'imagination de l'homme dorîiine son esprit et sa raison. Dans un riant tableau s'offrirent à lui ses rêves do bonheur, ses espérances' déçues, changées si rapidement en de fu* nestes réalités ; des souvenirs de l'amour, sa pensée volait à son père , à ses parens , à ses' amis , à ses camarades , puis , retombant sur sa couche de paille, et songeant à l'infâme accusation dont il allait être la victime, il frémissait d'horreur et pleurait d'indîgna» tion.
Tout-à-coup , on frappa à là fenêtre; — Monsieur l'ofticier russe, monsieur Vyjî- ' ghine, levez vous, approchez! dit quelqu'un à demi-voix. Vijighine courut à la fenêtre^ et vit un homme enveloppé d'un manteau"^
. PETRE iviiirovrrciH. i45
Arrachez ce grillage qui ne tient que par deux clous, dit l'inconnu. Tirez ^ tirez, allons ferme; voilà qui est fait. A présent, je descends , suivez-moi ; c'est une échelle de corde qui n'est pas fort solide. Doucement; posez le pied avec précaution: un dès échelons est rompu. Ouf! nous y voici.»
Vyjighine se trouva dans une cour avec cet inconnu, qui s'empressa de jeter sur lui un manteau militaire,lui donna un shako dehulan et un sabré, et ils $e rendirent ensemble aux grandes portes que gardaient des soldats itâliens.Ceuxci les laissèrentpasser sans difficulté. Vyjighîne et son guide se trouvèrent tiatislarue. Alaportecochèred'unemaison de la rue voisine se trouvèren t deux chevaux tout .sellés. L'inconnu monta sur l'un , présenta l'autre à Vyjighine et lui dit de le suivre.
Après avoir traversé toute la ville et longé le faubourg sans encombre, l'inconnu , suivi de Pétre , se jeta au galop dans une routé de traverse; Le tonnerre grondait dans l'éloi* gneraent et lès éclairs guidaient leur fuite. Quand ils eurent galopé ainsi plus d'une faeore, ils s'arrêtèrent dfins un bocages l^incoimiu descendit de çbevaj ^ ^ s'étatft a. i3
1 14^ VEIHE IVAKQnFIFGR.
' assis sur un tronc d'arbre , il engagea Vyjighine à prendre place à côté de lui.
— Votre vie est en péril, monsieur Vyjighine , dit Tinconnu ; les préparatifs de votre fuitft au camp des Russes ont donné une appaience à raccusalîon , et Ton voulait faire de vous un exemple pour effrayer les agens secrets que^ dit-on, les Russes ont réellement à Wilna ; mais celle à qui votre vie est précieuse ma confié le soin de vous sauver. Vous devinez aisément qu*il s'agit d^lisabeth Stensky, et vous sentez que, si Je ne Tidolâtrais moi-même , je ne serais pas allé hasarder ma vie et mon honneur pour Tui complaire...
— Vous aimez Elisabeth Stensky , et vous me sauvez, moi son prétendu ! ditWyjighine éperdu ; si vous espérez obtenir par là soo Mttour, et me remplacer dans son cceur^perfbçttes-moi de refuser vos bons offices. Je .tais retourner à mon cachot, %t piérir, rïl le faut, victime d'une exécrable calomnie; Ui «fort me serd plus^ douce, arec la certitude iTempôrter son amour danS'Sia toaâ>e^ii'inie yiê achetée an pm du* eotiai^ 4'filîâab€tli
FETRE lYAirOVtTCH. »47
Son amour m'est pins cher que Texistence j elle le sait bien , el je vous lapprends.
— Calmez-vous , répondît l'inconna ; j*aime , il est vrai , j'adore Elisabeth ; mais je ne me flatte point là-dessus ; je Kaînae comme on aime la vertu, c'est vous dire que mon amour pour elle est une vénération , une religion de mon cœur, un objet de respect , qui le commande et sait Tinspirer. Je sais qu'elle vous aime , qu'elle vous ^ donné son cœur, qu'elle a fait vœu de vous appartenir; et, si je pouvais supposer que, pour prix de mon obéissance , aujourd'hui elle fut capable d'oublier son amour et ses vœux, je ne pourrais plus l'aimer; je cesserais de l'estimer, je n'aurais plus pour «lie aucun respect. Non , mon amour , morr dévouement... sont désintéressés.
Vyjighine pressa avec force la main de rinconuu, et dit:
— Je n'ai pas besoin de vous dennainiér cruel est votre nom ; vous êtes Adolphe Ml^ nkonsky , n*cst-il pas vrai ?
— Justement.
; i — Pttis-je compter à jamais sur rotre iraritié ?
r48 PKTRE IVANOVITCH,
Adolphe tendit sa main à Yyjighine.
— • Excellent jeune homme! reprît Yyjighine ; les petites âmes n'ont d autre instinct que de perdre un rival ; vous, au contraire, vous me sauvez. Allez, je comprends vos nohles sentimens ! Moi-même , jamais, non jamais, je ne haïrais un homme parce qu^on le préférerait à moi. Ce raffinement d'égoïsmene saurait s'allier avec un véritable amour. Mais rencontrer tant de générosité dans un officier ennemi , dans une pareille conjoncture!... Monsieur Morikonsky , vous m'avez vaincu; c'est une action digne des beaux temps de la chevalerie. Je ne puis disposer ni de la main, ni encore moins du cœur de celle que nous aimons tous les deux, mais je vous réponds de son amitié comme de la mienne. Quant à ce qui me concerne, je vous jure que, dès ce moment, je n'épargnerai pour vous ni ma vie, ni aucun des biens de ce monde ! Ah ! pourquoi ne nous sommes-nous pas connus plus tôt !
Vyjighine se jeta dans les bras d'Adolphe.
— L'amitié ne doit pas nuire au devoir, dit Adolphe. Songeons maintenant à notre
PETRE IVAHOVJTCH. l49
affaire; voici des papiers, entre autres une' feuille de route sous le nom d'un sous-officier de notre régiment. Vous passerez pour Français. Au reste, je ne crois pas que personne vous arrête ni ne vous fatii^ue de questions: il règne un tel désordre dans toute la contrée que vous pouvez, sans aucune précaution, traverser toute la Pologne en tous sens. Mais, sous le nom de Français, la chose vous sera encore plus facile. Sî vous rencontrez des Français, dites- vous Polonais, de peur qu'ils ne vous reconnaissent pour étranger à quelque idiotisme inconnu parmi eux. Dans le porte-manteau vous trouverez un uniforme et de l'argent.
Prenez cette route qui vous conduira sur la petite route de Minsk; en deçà de Vileik, demandez où se trouve le bien du Pane Rombalinsky : il forme un régiment de cavalerie à ses frais. Remettez-lui cette lettre de ma part, et attendez-moi chez ce seî-.
gncur. Je ne partirai de Wilna que dans trois jours, pour ne pas éveiller le soupçon; dans huit jours nous serons réunis, et nous irons ensemble au quartier-général. Soyez hardi dans vos paroles et dans vos manières,
iâo PBTAS IVANOVITCH.
et je VOU& réponds que tout se terminera de la façon la pins heureuse.
— Je tremble que ma fuite n*ait des conséquences fâcheuses pour vous et pour votre famille, je crains surtout pour votre belle-mère; déjà on l'a accusée d'entretenir des relations avec l'armée russe, probablement pour m'avoir donné asile, je suis...
-— Soyez tranquille, mon ami, on n'in pas me soupçonner, j'en suis sûr, et quant à ma belle-mère, elle a déjà su donner des preuves indubitables de son attachement aux Français. Elle est protégée par cinq ou six généraux français... Je vous le répète, ne craignez rien pour nos Polonaises. A quelque peuple qu'appartienne notre pays, elles disposeront toujours de ceux qui disposeront de nous ; c'est en elles une vertu innée."
— Cette domination est le partage de l'esprit uni à la beauté, dit Yyjighine. Mais que deviendra Lise? ajouta-t-il avec un accent de tristesse.
— Lise a retrouvé ses bienfaiteurs, et voilà la moitié de ses vœux accomplis. Tous trois sont réunis chez nous. S'il leur survenait quelque aventure fâcheuse , mes pa*-
rens, soyes^en surine les abaudonperaieal) pas. Nous vivons dans un temps où Ton «ne peiit répondre ni do lavenir ui même 4u présc^nt. Mais les heures s'écoulent, partes sans retard, — Au revoir.
Les rivaux amis s'embrassèrent, et étant, remontés à cheval, ils se tournèrent le dosn Vyjighine , qui suivait de préférence lc$i routes de traverse, rencontrait des babitans dans les villages, mais ils s'enfuyaient à son* approche, chassant devant eux vers les bois leurs chevaux et leur bétail, craignant de voir arriver après lui tout un détachement de soldats. Les traces du désordre et du.
pillage se voyaient partout, et partout on' craignait les maraudeurs comme la peste.
Il se trouva pourtant quelques endroits oii les habitant virent avec plus de sang*froid Yyjigliine , mais ils ne purent asseat^ s'étonner d'entendre un Français, puisque- Pétre se donnait pour tel , demander des alimens qu'il offrait de payer. Vyjighin€ leiir demanda comment ils s'étaient trouvés de la domination russe, ils répondirent que leur condition était très supportable aloi^ >
L^ quatrième jour, Pétre apei^çut lee
i5a pbtre ivakovitch.
cheminées blanches de la maison de M. Rombalinsky, où il devait attendre Adolphe. A peine se détournait-il de la route pour entrer dans l'avenue que, tout-à-coup, de la porte cochère sortirent quatre hulans armés de piques, et ils vinrent au galop droità Y} jighine. Le sous^offîcier s'arrêta devant lui, et dit:
— Qui êtes- vous , d'où venez-vous , et que voulez- vous ?
Yyjighine feignit, comme Français, de ne point comprendre ces questions faites en polonais. Il se contenta de montrer la lettre qu'il avait pour M. Rombalinsky , et de dire :
— Je suis Français.
— Français ! s"écrièrent les hulans,et aussitôt de le saluer comme leur chef. Le sousofficier pria Pétre de marcher à leur tête afin qu'il entrât le premier au quartier-général du régiment; puis il ordonna, en polonais , à ses soldats de se tenir fermés en selle^ de raccourcir leurs étrîers, et de montrer une contenance militaire pour donner au Français bonne opinion des guerriers lithuaniens^. Yyjighine ,''qu^ corn-