‹ Pétre Ivanovitch, suite du Gilblas russe (volume 2)Chapitre 32 sur 43 · P£TB£ IVANOVITCH. I · texte numérisé non relu

P£TB£ IVANOVITCH. I

prenait tout^ eut beaucoup de peine à s*em«^ pêcher de rire.

A la porte cochère, le sous- officier courut à la sentinelle, et lui dit à l'oreille: — Cest un Français. Le fonctionnaire , sans s'in»

former du grade, présenta les armes. Vyjighine étant descendu de son cheval, le sous* officier en donna la bride à tenir à un soldat, et accompagna Pétre dans l'antichambre, où un autre factionnaire lui pré^ senta encore une fois les armes sur un seul mot du sous-officier.

Vyjigliine , vêtu en uniforme de sous<* officier français^ et habitué à observer la subordination, selon l'usage russe, envers chaque grade supérieur au sien , s'arrêta donc dans l'antichambre , et envoya par le sousofficier la lettre d'Adolphe à M. Romba^ linsky. Dix minutes après , la porte d'une salle s'ouvrit, et Pétre vit s'en élancer verslui un gros homme en uniforme de hulao.

Des épaulelles figuraient sur ses deux larges épaules comme des oreillers sur une ottoma-ne, et de longues moustaches lui pendaient jusque sur la poitrine. Il donna , sans aucune cérémonie, une tendre accolade à Pétre,..

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le baisa à plusieurs reprises au visage ^ comme si c'eut été quelqu'un de ses plus chers amis% et lui dit : J'ai Thouneur de me recommander à vous; je suis le colonel Rombaliusky, parent et ami d'Adolphe Mo^ rikonsky, de celui qui vous adresse à moi comme son camarade, conséquemment nous devons être camarades aussi, vous et moi. Faites-moi la grâce de passer dans les appartemens.

Yyjighine ne s'attendait pas à un pareil accueil ; il en eut bien du regret; il peusait que, puisqu'il se présentait comme simple sous-officier, on lui donnerait dans la maison quelque petite chambre retirée, et cela lui aurait beaucoup mieux convenu dans l'occurrence; car il craignait ou de se trahir, ou de se trouver face à face dans une assemblée avec quelqu'un qui l'aurait vu à Saint-Pétersbourg. Mais il ne pouvait se dispenser de se rendreau désir du maître»

Les chambres étaient pleines de gens vêtus à demi en militaires. Par raffinement de toilette, chacun était pourvu d'épaulettes et d'éperons. M. Rombalinsky présenta Vyjighine à la société en disant :-— J'ai Thonneur

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de vous recommander M. le sous-of6cier j gentilhomme français, par conséquent notre égal par sa naissance, et notre proche en même temps par l'amitié qui l'unit à notre cher Adolphe de Morikonsky. C'est ainsi quMl le présenta à tous , et à sa femme en particulier.

Madame Rombaliusky, jolie femme d'environ trente ans, était entourée dune foule de dames et de demoiselles, de parentes et de voisines , qui s'étaient établies chez les Rombalinsky, dans ces malheureux temps, par crainte des maraudeurs. Les jeunes gens papillonnaient autour du beau sexe, et semblaient passer assez agréablement leurs loisirs, loin du théâtre de la guerre. Madame Bombalinsky pria Vyjighine" de s'asseoir près d'elle , et se mit à le questionner sur les nouvelles de Wilna et sur ks mouvemens de l'armée. Vyjighîne ne pouvant satisfaire sa curiosité, elle changea le cours de l'entretien.

— Restez avec nous, dit-elle; pourquoi partiriez-vous sitôt pour l'armée? On dit qu'on y manque de tout , et que les troupes sont harassées , désolées de poursuivre les

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Russes^ qui fuient devant nos aigles. Vous serez fêté parnni nous, et vous rendrez un important service.

— Un soldat n'est soldat qu'autant qu'il sait souffrir, répondit Vyjîghine. Et quant à ce que vous me dites des Russes , je puis bien vous assurer qu'ils ne fuient pas, qu'au contraire ils marchent du pas le plus ferme où leurs chefs leur promettent une bataille.

Je ne doute point qu'il ne soit fort agréable de vivre dans votre compagnie , mais je dois voler bientôt, madame, où m'appelle le de* voir et l'honneur. Quant à l'important service que vous daignez attendre de moi , veuillez vous expliquer, madame.

— Oui, vous pouvez nous être fort utile.

Un officier français nous servait ici de sauvegarde: hélas! il est parti pour Wilna, et depuis lors, il faut l'avouer, nous ne dormons plus en repos; les maraudeurs font dans les environs les plus horribles ravages. Nous vous prions de rester aussi long-temps que possible, cela nous fera plaisir, et vous serez notre sauve-garde.

— Pardon , madame, mais n'avez-vous pas ici le régiment de votre mari? n'est-ce donc

pas ici mérae le quartier-général de ce régiment? Que pourriezvous donc avoir à craindre après cela?

r — Notre régiment ! repartit en souriant madame Rombalinsky ; le régiment de mon mari... qui a reçu déjà trois fois Tordre de remettre en marche... il n'est pas même en état de contenir des maraudeurs.

Madame Rombalinsky, en achevant ces mots , jeta un coup d'œil sur un Allemand , le médecin de la maison , qui était assis près d'elle dans un fauteuil.

— Notre réchiment, où ch'ai Thonneur de servir comme tocteur en chef, dit le mé^ decin , est pon et fort par le esprit qui l'anime , mais faiple par le nompre tes soldats.

Depuis le commencement de la kuerre nous n'avons pu réunir que trente-cinq hommes à peine, tout tix sont sous-ofâciers et quince ne sont pas montés. Il est frai que nous afons le complet des officiers et des hauts grades, et à peu près dix capitaines de plus qu^il né nous en faut ; mais, comme messieurs les officiers fifent, la plupart, tans leurs terres, oU bien à Filna et à Minsk, et presque tous lés soltats près de messieurs les officiers pour

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leur service particulier, vous sentez que nous ne ferons pas gratid'chose afec notre réchiraent, si les marauteiirs s'avisent dé fontre même sur notre quartier-chénéral.

Concefez-fous maintenant que nous afon$ pesoin d'une saufe-gartepour latélense, non seulement denostames, mais même te tout notre réchiment, car sachez que les raarauleurs craignent plus un seul gentarme français que tout notre état-machor. A présent, vous safez, monsieur, pourquoi matame notre colonelle fous prie t'être notre saufegarde*

Vyjighine ne put s'empêcher de rire à plusieurs reprises pendant que le docteur faisait la description du régiment de M. Rom« balinsky, et il répondit qu'il serait charmé de pouvoir être agréable à son aimable hôtesse, mais qu'il n'avait point le droit de rester k la queue de l'armée. — Je suis étonné, ajouta-t'il, que les soldats français, au lieu 4^inspirer de la conBance aux habi tans, jettent ainsi la terreur sur leur passage et $*at* .tirent leur haine.

— L'autorité s'occupe trop peu des subsistances de l'armée, ditledocléur;*aussine

MtR» itAHovrrc». i5g

peut-^lle hasarder t^arréter le pillage. Au reste, notez pieu que ia rnacbeure partie de ceux qui répantent ici le troupie ce ne sont pad les Français, mais leurs alliés. Rien te plus facile que te fléchir le Français, il n*y a qu'à le rassasier que pîen que mal , il est content pourfu qu'on ait afec lui te ponnes manîères. Mais les coopérateurs tes krands tes* seins de l'empereur Napoléon, les nations tiferses qui constituent la krante-armée , ce sont comme tes léchions te pêtes faufFes allant au carnache à la queue te Tarmée en tévorant tout sur leur passache, ou comme des prikandsilstompent sur les maisons^ tourmentent les propriétaires et les juifs ^ pour safoir t^eux où sont cachés leurs pijoux et leur or, et qui font même jusqu'à tuer ceux qui leur résistent. Si cela dure ainsi long- temps, il fautra , che crois ^ que les habitans s'arment pour leur défense^ et qu'ils téclarent la kuerre à leurs spolia-

^*^ VKnïs sommes réellement réduits êxl Aëflmp^Mr, i^ont a madame RoBibaUsnliy^i.

Si 'vmi$ ûMiéB 4'abard fait ce dmit itur pariiTi U tov»«vié£^ l'an&t «u

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poing, repoussé partout les pillards, ils n'oseraientcertainement plus en user comme ils font. Mais la nation polonaise se fait gloire de sentimens qui de sa part ne supposent pas la possibilité d'une résistance quelconque 4IUX actes de la grande-armée !

— Cela est vrai ; aussi semble-t-îi que par ces épreuves on veuille s'assurer de plus en plus de notre constance , dit madame Rombalinsky. A l'époque de la domination russe, nous avons quelquefois souffert de la part des fonctionnaires , mais chacun de nous était persuadé que le mal se faisait contre le gré du gouvernement... Maintenant qui songe à nous , qui a quelque souci de nous?

Je suis convaincueque l'empereur Alexandre est touché de notre situation déplorable...

Madame Rombalinsky se tut^ comme si elle eût senti qu'elle disait trop devant un Français. Mais Vyjîghine prit la parole :

— Vous ne vous trompez pas, madamef ditnl, l'âme grande et noble de T^nopereur de Russie souffre des moindres maux de tous ses sujets... de toutes les malheureuses Tîctimes de la gfuerre! MalhetMreusemeitti il

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ne dépend pas de lui de mettre un terme à vos souffrances.

Madame Rombalînsky lança à Vijîghine * un regard qui lui fut salutaire ; il sefitit qu'il , oubliait son rôle.

En ce raoment un valet annonça que le .

souper était servi. Vijighine se réjouit de ; voir l'entretien terminé.

— Messieurs , dit M. Rombalinsky quand .

on fut à table, il fut un temps où ici même coulaient à flots les vins de Hongrie et de Champagne ; il faut maintenant que nous nous accommodions d'ime méchante cau^ de-vie et d'un assez mauvais vin. A la guerre comme à la guerre ; il faut souffrir, souffrons; après la peine viendra la joie. Dieu veuille seulement que je forme au plus tôt mon régiment , et que nous gagnions Tarmée

avant q^j'elle n'ait pris Moscou Moscou 1

Ah! c'est là que nous nous en donnerons!.

Je crains seulement que nous n'arrivions un peu tard î

— En effet nous avons déjà reçu trois ordres de nous inettre en marche, dit un ' colonel en second ; à Wilna nous attend* tout ce qu'il faut pour un régiment: armes^

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selles » uniformes , manteaux. Il ne s'agit que de rassembler notre monde, d'acheter des chevaux , de payer les efTets qui nous attendent^ et nous pouvonsencore rejoindre la grande armée sous SmoleosL

—-Il est bien fâcheux^ dit le major, que la petite noblesse des environs tienne tant à ramasser d'abord ses récoltes avant que d'aller faire la guerre; pour nos paysans, décidément ils ne vetdent pas marelier contre les Russes, et voilà ce qui iaàt que notre recrutement traîne ainsi. Cependant, le capitaine Khvalinsky me mande qu'il arrive avec une parlîe des recrues, «t il y a apparence que nous l'aurons ici demain. Oh! c'est qu'il faut se hâter si nous ne voulons pas que la guerre finisse sans nous. On distribuera ensuite des récompenses, eh, eh! ne nous mettons pas dans le cas d'être oubliés !

— Bah! dit im autre colonel en second, il y en aura pour tout le monde. On prétend qu'il sera créé un nouvel ordre de chevalerie pour nous autres, et tout exprès^ et que nous en serons décorés tous, tous ^sans exception.

r— Bravo ! eh: bien, 11 faut d'abord mériter

oHte layiw* iwigae* âH ua yîeUlard décoré du fpmdf Ô0 cwpitmm^. L'armée ji6 &it<{«tr d'fitQirer eai caoofMgnfi , et l'on ne laiC quel en aara le ré^yUart.

*^ f^tf-il posâble de diMiter des raceèi du grand Napoléon? dit M. Bidmbalinsky.

wt* Ëb l permettes 9 repartîi le capitaine , Talfaire nétant encore qne commencée , il faut se mettre en roesure d'y coopérer, et nofi pa9 révier déjà de récompenses et de distinctions.

< — Cest juste, capitaine, c'est juste!

s'écria M. Rombalinsky. Moi, de mon côté,* j'ai fait tout ce que j'ai dû faire ; j'ai enrôlé comme huions tous mes domestiques libres , toutes les personnes attachées à ijua maison ^ et même, à ma très grande perte, j'ai fait de mon économe un porte-ensei^e de cava^ lerie;et nous voici compagnons d'armes!' J'ai donné tous mes chevaux, au nombre de onze, des chevaux qui depuis six ans ser*' ▼aient aux stations de poste, et j^ai organisa une musique militaire. Depuis qu'existe la:

lâthuanie, jamais personne n'a écrit, certeSw un appel aussi éloquent que le mien, à tous les furopri^aîre9^ afin ^qu^ils aceourassent

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SOUS nos drapeaux, et nous apportassent les sommes nécessaires à la formation d'un régi»

ment bien armé. Suis-je cause , moi , s'ils se* tiennent bien clos chez eux, s'ils n'accou*' rent pas au service, s'ils ne donnent point d'argent? J'ai fait tout ce qui a, dépendu à»' moi. J'ai promis d^organiser un régiment à mes frais, et je tiens ma promesse : j'organise un régiment! Mais, non, je ne suis pas^ cause s'il ne me vient de secours ni ei»

hommes, ni en chevaux, ni en argent, et si l'affaire en est restée là. Vous voyez mon dévouement , messieurs , vous me rendres^ du moins bon témoignage.

— Et nous aussi, nous avons fait tout ce que nous avons dû et pu faire, dit un colo»

nel en second, nous sommes au service, prêts à mourir sur les champs de bataille.

— 11 me souvient, messieurs, dit ma-, dameRombalinsky, que primitivement vous aviez l'intention de former le régiment de telle sorte que chacun de vous, selon son grade, assemblerait autant d'hommes qu'il doit avoir de cavaliers sous ses ord res.

-^ En effet, madame, répondit un colo-

PEtRE ÏVAiroVlTCH. > 1 6S -

nel en second; j'ai prescrit^ moi, à mes^ capitaines de formelr des escadrons. ^

•-— Et moi , répliqua un capitaine , j'ai ordonna à mon lieutenant de former des com-^' pagnies.

-*- Et moi de même , et moi de même \ " s'écrièrent tous les capitaines. ]

— Moi, dit un lieutenant, j'ai prescrit aux sous-lieutenans de former des demi-* compagnies.

— Et moi aussi, et moi aussi! dirent tout d'une voix les lieutenans,

— Et rpoi , j'ai prescrit aux sous- officiers de former des escouades et des pelotons, dit un sous-lieutenant.

— C'est la vérilé, voilà ce que nous avons fait! dirent unanimement les sous-lieulenans.

— Il n'y a sorte de gens que nous n'ayons engagés, pressés d'entrer au service, dit un sous-officier présentant un plat chargé de viandes , mais personne ne veut; seulement ils boivent très bien notre eau-de-vie, font les bravaches de cabaret, et quelque-' fois veulent nous battre nous-mêmes. •

— Messieurs , j'ai rempli mon devoir, dil •

le colonel ; î'a vais promis d'orgawser m régiment , et \e l'orgaoîse.

— Kous avoAs auAsi rempli notre dev^Mr, stécrièrent de ions côtés tea convif^s; qu'uni

assemble des soldats, qu'on distribue dn armea, des chevaux et de l'argent, et le régiment est prêt!

/-^ Et où voulez* vous que moi je prenne tout cela? repartit le colonel. Oui, j aï pro** mis d'organiser un régiment, et je rorganiset Pouvais-je supposer que les panes refuseraient leur argent en de si graves conjonctu* res? Mais qu y a-t-il à s'appesantir 1^-dessus? Le régiment subsiste , il a son numéro, il a un nom, il a son grand complet eu fait d'ofQciers, c'est déjà beaucoup! Dieu fera le reste! Messieurs, buvons k la santé et à la gloire de notre régiment! J'ai conservé, je vous en fais l'aveu, une tonne de vin, une petite tonne que j'ai fait enterrer au jardin dans l'angle le plus touffu, de peur que les maraudeurs... Nous allons boire un verre da bon vin de ma petite tonne, pour noyer le chagrin et arroser la joie.Hé, monsieur le lieutenant , jEaites-moi le plaisir d'aller tout de saute creuser un peu là-bas , avec qiuelques

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sous- officiers I et de nous apporter ici le qiiartaut!

L'intendant de la maison se leva de table, et ayant appelé quelques uns des gens de service , il sortit de la chambre.

— - Messieurs f la soirée est belle! dit ma* dame Rombalinsky ; ne vaiidrait-il pas mieux passer au jardin ? là vous pourrez boire vo* tre vin, et nous autres^ nous jouirons, s'il vous plaît ^ du plaisir de la promenade.

Tous les convives passèrent de la tableau jardin; les hommes, c'est-à-dire les officiers de M. Rombalinsky, s'assirent sur l'escalier, autour du quartaut de vin , et les dames allèrent se promener dans les allées sombres.

Quelques jeunes hommes , entre autres Vy»

jighine, suivaient les dames. La maîtresse du logis vint prendre le bras de Pétre, et devança le monde : la foule suivait à dis^ tance.

— Aimez-vous les fleurs? demanda ma* dame Rombalinsky.

«—Passionnément, et en général, madame^ j'aime toutes les plantes. Vraiment! j'aurais dû m'occuper de botanique ! répondit Pétre,

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— ' Mais quelles fleurs ont votre prédilection?

— Je ne saurais vous dire; il n'est sorte de fleur que je n'admiré.

— Ne préférez-vous pas la rose , qui est la reine des fleurs ?

— C'est la reine des fleurs en effet, et n'étaient les épines, je la regarderais volontiers comme emblème de l'épouse démon souverain.

— Ainsi, vous regrettez de n'avoir pas la rose sans épines. Vous avez raison. Rose sans épines est un talisman qui vous sera utile dans une foule d'occasions.

— Je ne vous comprends pas , dit Vyji* ghine cherchant avec trouble à démêler dans sa mémoire un souvenir confus.

-^ Vous êtes encore si jeune que votre mémoire ne saurait être chargée d'un bien grand nombre d'aventures. Repassez-y sur les circonstances jusqu'à présent demeurées incompréhensibles pour vo!is, et probablement vous vous souviendrez au moins de ce que signifie: Rose sans épines.

A ces mots Vyjighine pâlit^ et ne sut que répondre. Tantôt il s'arrêtait , tantôt mar*

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chaît à pas précipités, et, sans s'en aper* cevoir, entraînant madame Rombalinskjr* Il n'avait plus la force de cacher son trouble.

— Tranquillisez-vous, ajouta madame Rombalinsky ; personne que moi ici ne vous connaît , et je ne vous trahirai point; aa contraire, je vous aiderai , je vous sauverai. Vous vous souvenez de ce qui vous a été dit dans un billet qui accompagnait le mouchoir ajant pour devise : Rose sans épines. Ne vous y a-t-on pas promis secours en toute occasion ? "Voilà le moment d'accomplir cette promesse. Je vous conseille de rester ici quelques jours, parce que vous ne serez nulle part plus en sûreté. Il a été envoyé ici de la préfecture un avis sur la fuite de Wilna d'un prétendu agent secret de la, Russie , avec un signalement fort exact. J^at saisi ce papier dans l'antichambre au mo^ ment où nous venions de nous lever de table 9 et je ne le laisserai tomber dans les tnains de mon mari que quand vous ser^ tout-à-fait hors de danger. Attendez icî*^ Adolphe, sans vous abstenir de notre sociét^ qui, je le sais, vous f$^t.iguç, Adolphe et mQ\

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nous concerterons ensemble tout ce qui sera nécessaire pour votre saJut.

— Je ne trouve point d'expressions pour vous rendre mes sentimens... dit Vyjighine.

Quoi ! c'était vous? c'est votre mouchoir que j'ai trouvé dans mon chapi*au , au 6al (lu prince Kourdûkof ?

— Vous saurez tout , mais à présent rejoignons la société pour qu'on ne souj)çonne pas entre nous une trop grande intelligence.

Vous pourrez, dans un quart d'heure, vous retirer dans votre chambre préparée par le valet de chambre dont on a fait dans la cJonjoncture préseiïte un Maître des logis.

Vyjighine rejoignit la société avec madame Rombalifisky ; puis il s'occupa de se faire indiquer sa chambre, à laquelle ou îe conduisit. Il ne put dormir un seul instant , absorbé par les idées du danger et de là bizarrerie de sa situation II se leva de bonne heure , et alla au jardin pour respirer Pair frais du matin. Il y passa tranquillement ^elques heures, au bout desquelles il reiKiai*qua du mouvement dans la maison. Il #^gagna sa chambre, mais à sa porte 3 ftttcontra M. ftorribaftitsky.

PRTRE IVAKOVITCH. l']X

Vous avez bean chercher à vous cacher de nous, dit ce dernier; ma femme vous a pénétré jusqu'au fond de l'âme. Oh! nos Polonaises sont diplomates nées. Kien n'échappe à leur coup d'œiL..

— Je suis perdu! pensa Vyjighine, frappé dece langage comme d'un coup de tonnerre.

ha découverte de son secret à un homme qui se montrait le plus zélé partisan des Français, parut à Pélre une trahison réelle, quelque innocent et bienveillant qu'eût pu être le motif de cette révélation.

— Oui^monsieur, ma femme vous a deviné.

Elle m'a dit qu'il ne se pouvait pas que vous fussiez un simple sous-officier. Â vos manières, à votre ton, à votre éducation , elle •a fort bien jugé que vous appartenez .à quelque très grande famille, que vous occupez quelque emploi considérable près. i|e la personne même du grand Napoléon^ et %ue c'est par des vues particulières de ^^ommodité pour vous-même et pour >les autres que \'ous voyagez incognito. Con^P' -nez, convenez que ma feramea deviaéjusie*

— Votre épouse, dit Vjjighine qui reifffiait de sa frayeur^ estbieu bonne d'avoir

17a PETRE IVÀNOVITCH,

pris de moi uneidée si avantageuse. Au reste; si ses conjectures sont vraies, je ne l'avouerai pas ; si elles ne sont qu'une erreur, je ne saurais employer le mensonge pour entretenir votre illusion. Ainsi, laissons cela, je vous prie.

— J'entends, j'entends, dit M. Rombalinsky en pressant la main de Vyjighîne; les affaires , le service , le devoir du secret , la raison d'état... J'entends , et il suffit, monsieur. Votis ne devineriez jamais quel était hier mon projet sur vous. J'en ris mainte* nant... Il m'est resté deux patentes de capitaine signées par le général Hohendorp, qui, comme vous savez, est revêtu du droit de distribuer les grades dans Tarmée de Lithuanie. Je voulais inscrire votre nom dans l'une des deux , pensant que , d'après l'ordre ordinaire des choses, vous ne seriez pas^ sans moi, de sitôt capitaine, et je croyais ainsi vous rendre service. Pardon, pardon!

Mais , à présent , je vous supplie , monsieur, de me faire l'honneur de vouloir bien assister à la revue d'un parti de soldats qui se sont volontairement engagés dans mon régiment ; l'un de mes capitaines m'a amené

PETRE IVANOVITCH. IjS

ce matin le parti dont je parle pour complé* ter mon régiment. Vous vous assurerez que notis ne passons pas notre temps dans l'oisiveté; j'ai promis d'organiser un régiment à mes irais , et je l'organise.

Vyjighine remercia M. Rombalinsky de l'intention qu'il avait eue de le faire capi* taine , et il sortit de sa chambre avec lui pour assister y en effet, à la revue.

Toutes les dames étaient aux fenêtres. Au milieu de la course signalaient les musiciens de M. Rombalinsky, métamorphosés en mu« siciens de régiment, portant sabres et uniformes. Comme cet orchestre comptait au plus quatre instrumens à vent, nos musiciens hulans, de fraîche date, exécutaient des marches avec violons , violoncelles et cpntre-basses. Tous les officiers rassemblés pour cette revue allaient et venaient par la cour comme gens émerveillés du bruit de leurs sabres et de leurs éperons. Six hom* mes en costumes bigarrés, rangés en ligne, avaient à leur tête un officier en grande, tenue et le sabre au poing. C'était un déta* chement des recrues complémentaires du régiment, qui, comme il a été dit plus haut ,

consistait en trente-cinq soldats avec le complet des of ficierset moitié en sus. M.Rombalinsky dégsuna son grand sabre « le fît mouliner en Tnir, et les musiciens cessèrent de souffler et de racler. Tous Us officiers se réunirent autour de leur colonel , qui ordonna à un adjudant de lire aux recrues la proclamation concernant l'organisation du régiment. Cest un avocat qui avait composé cette proclamation, en sorte qu'elle était fort longue, et, d'ailleurs, si obscurément écrite que M. Rombalinsky n'y comprenait mot, chose qu'il aurait rougi d'avouer. Ija lecture dura près d'une heure; dès quelle fut terminée, M, Rombalinsky commanda en criant, comme s'il eût été en plaine à la tête d'un régiment entier, et les six recrues, visiblement harassées de fatigue, marchèrent d*un air de cérémonie devant les fenêtres, avançant à chaque minute un pied pour l'autre, et se heurtant entre eux. La musique jouait une marche composée par l'une des (lames de l'assistance, et M. Rombalinsky couvrait !a musi(|ue par ses cris de:

droite , gauc/ie^ droite , gauche ' Quand lescouade eut fait le tour de la cour, iM. Rom-

PETRE IVANOVITCH. 4jJ^

balinsky témoigna sa satisfaction au cajpi;taine, et pria tous les ofBciers à déjeuner^ et il disait son éternel refrain : Vous voyez ^ j^aî pris sur moi d'organiser un régiment ,1 et je l'organise ! Que chacun donc le voip çt le sache ' !

Vers le milieu du déjeuner, M* Rombaf linsky avoua qu'il avait encore un baril d& vieux vin enterré par précaution contre ^ rapacité des maraudeurs. L'aide-decamp fut envoyé de nouveau à Texhumation ^^ ce second trésor , avec ordre de l'apporter à la salle à manger. Vyjighine prétexta on mai de tête , causa un moment à voix bass9 avec la dame du logis » lui reprocha en sounant le mystère qu'elle lui faisait de la devise du mouctioir ec uu DUiêî ^i^'s!!? '* avait rappelés, et se retira à sa chambi^ pour éviter de prendre part à de bruyjanà toasts, si contraires à la situation de sOd âme.

Pendant que les acclamations d'une jotd tumultueuse retentissaient dans la salle du déjeuner , madame Rombalinsky ^ ayant quitté les buveurs, vint, accompagnée d'utié fidèle suivautCi dans 4a chambre de Vyj^^

Ïj6 PETRE IVANOVITCH.

ghinç, et s'étaDt assise près de lui sur le canapé, elle lui dit:

' — Nous pouvons parler librement entre nous. La femme que vous voyez n^'entend point le français, ainsi nous n'avons pas de témoins auriculaires. Vous m'avez témoigné la^ curiosité de savoir qui vous a donné le mouchoir portant la devise : Rose êans épines; écoutez. Avant la guerre j'ai vécu deux ans à Pétersbourg pour y hâter la concliisicn d'un procès de famille. Mon mari s'est éloigné à deux reprises, et deux fois jn'a laissée seule dans cette capitale. Je n'ai pas la moindre intelligence de la marche des procédures judiciaires, mais j'ai appris de gens officieux et pleins d'exn^riSïice que l'argent et de fortes recommandations sont choses qui contribuent puissamment à éclairer la religion des organes de la loi. Je laissai à mon mari le soin des largesses , et moi je me chargeai de trouver des amis : je fus assistée dans cette tâche par quelques unes de nos Polonaises mariées à des Russes.

L'habitude de la languefrançaise,une toilette élégante et ime voiture attelée de quatre chevaux me donnèrent accès dans les meiileu-

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res maisons , enfin quelque connaissance du monde et une constante attention à plaire, tant aux dames qu'aux hommes, me valurent une foule d^amis et de protecteurs. A ce mot que j'étais attentive à plaire, vous reconnaîtrez avec quelle sincérité je vous parle ici. Mais ce que j'en faisais ne provenait nullement de coquetterie, et seulement de nécessité ; c'était une simple conséquence du plan que nous avions concerté, mon mari et moi , pour le succès d'un procès où le bon droit était certainement de notre côté. Parmi vos vieux podagres de Pétersbourg, il se trouva des adorateurs passionnés, qui, dans l'espoir de me conquérir , se mirent en campagne et prirent fort à cœur les intérêts de notre cause. De ce nombre était le prince Kourdùkof, qui s'enhardit jusqu'à se déclarer amoureux, tout de bon.... Je ne puis m'empêcher de rire quand je me rappelle les langueurs et les fadeurs de ces silè-' nés que j'attelais au char de mon procès, et qui le traînaient, pleins de bonne volonté, sur le théâtre de la chicane. Parmi les personnes dont je fis la connaissance, celle qui me plut davantage est une jeune veuve, gaie,

Ij8 P£TRE IVANOVITCH.

bonne et franche par car.ictère. Elle vous avait vu à un bal chez le prince Hohlenkof| et vous avait aimé du premier regard. J'avais reçu la confidence de son secret. Nous avions cherché quelque moyeu de vous attirer ou chez elle ou chez moi; mais, après le bal du prince Hohlenkof, nous ne vousavioos plus rencontré nulle part; enfin, nous vous retrouvâmes au bal du prince Kourdùkof.

Là mon amie entendit quelques mots d'un entretien du comte Hohlenkof et de la ^rîncci-^se Kourdùkof; voyant qu'il s'agissaii de voUB, ^^^^ P^éta loreille et conclut de ^tout ce qu'elle put saisir qu'îl s*âgissalt -de vous enlever quelqu'un ou de vous éloi* gner vous-même de la capitale. Je fournis à mon amie du papier et un crayon, et c'est alors qu'elle vous écrivit un avis pour que vous fussiez sur vos gardes. La jeune veuve se berçait de l'espoir qu'après ce service elle en viendrait à vous connaître particulièrement et peut-être intimement, mais son espoir s'évanouit. Vous disparûtes de nouveau des sociétés du grand monde, et, à ce que noi^s avons ouï dire, vous êtes tombé dangereusement malade. Sur ces en-

PETRE IVANÔVITCH. I 70

trefaîtes mort procès s'était tern?îné en ma faveur, et les bruits de guerre qui conîmençaîent à circuler dans le monde m'engagèrent à quitter précipitammetit la capitale.

Je ne sais si je reverrai jamais Pétersbourg et cette chère et bonne apiie que j'y ai laissée, mais il m'est tnfînîment doux d'être utile à celui qui occupe une si grande place dans son cœur. A tout événement je vais tous donner pour elle un billet.... Je vous prie d'une seule chose: si vous retournez à Pétersbourg cet hiver , ne manquez pas de vous présenter vous-même chez elle de ma part....

Tout-à-coup la porte de la chambre précédente s'ouvrit avec bruit ;madame Roncbbalinky s'interrompit. On entendit un tinte* ment d éperons et une voix qui criait:

— Où est-il ? ou est-il? Hé! monsieur Vy?* jighinô!

Pélre courut à la rencontre du cavalier qui Ti^ppelait, et il reçut Adolphe dans ses> bras,

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