CHAPITRE VII
Le prince Prètchistentkù
Le lendemain , Adolphe et Vyjîghîne partirent à cheval pour Minsk, par des chemins détournés. Chemin faisant, Pétre raconta à son ami tout ce qu'il avait vu de plaisant dans l'inlcrminable organisation du régiment de M. Bombalinsky, et le tableau qu'il lui traça de la parade du matin fit rira Adolphe aux éclats.
Quand ils furent arrivés à Minsk, Adolphe se présenta au commandant, qui lui proposa d'aller en courrier à l'armée. Adolphe saisit avec une joie extrême celte bonne fortune, et partit avec Vyjighine sur des chevaux de réquisition qu'ils devaient changer dans les eudroîts où les habitans étaient parvenus à
PETRE IVAZrOVITGH. l8l
en dérober quelques uns, à la vue des soldats de la grande armée.
Harassés des fatigues de la route, Vyji- ^hine et Adolphe résolurent de se reposer un jour entier pour reprendre des forces.
Ils gagnèrent la maison d'un propriétaire; sur les confins des gouvernemens de Minsk et deMohilof, et là ils demandèrent un logement comme militaires.
Le propriétaire reçut parfaitement Adolphe et son compagnon^ et leur proposa tout ce qui était chez lui. La grande armée n'avait point passé par cette route, et la contrée n'avait pas été dévastée , mais les habitans étaient tous surchargés de réquisitions en vivres , chevaux et argent. L'hôte de nos deux amis ne se plaignait point de son sort > mais il ne se louait pas du nouvel ordre de choses, sur lequel Adolphe et presque tous les jeunes Lithuaniens fondaient leurs futures espérances.
Après qu'ils eurent parlé diversement de la situation du pays, Adolphe pria son hôte 4e faire préparer pour son ami et lui une chambre où ils pussent reposer. Le propriétfiire« comme en révapt tput haut , dit ;
iSa PETRE IVA^KOriTCtt.
— Je voudrais pouvoir offrir à ces tneissienrs Tappartemeut le plus retiré et le plus tranquille de la maison, mais il est occupé par deux officiers russes blessés, dont je me suis fait caution. Maintenant je... Eh bien, mei.^^ieurs, veuillez vous installer dans ces chambres-ci , moi je m'arrangerai chez mon intendant.
— Vous avez ici des blessés russes I ou sont-i!s?... s'écria vivement Vyjîghine.
Le propriétaire ne sachant trop que penser de ce mouvement de Pétre , s^empressa de dire:
— J'espère, messieurs, que vous ne tirerez aucune conséquence injuste de ce que j'héberge des Russes; j'ai reçu ces deux officiers par pur motif d*humanité , et j'ai lieu de penser que ni mes compatriotes, nf même les Français, ne me feront de ma commisération un sujet de reproche.
— Non, non, croyez-moi, jamais un IkHlnéte homme ne vous reprochera une ^nne action ! dit Vyjighiné avec feu, en pressant la main du propriétaire dans la sienne ; tfu contraire, tout guerrier. généreux en oottcevra pour vous de Festirôe et du respetft.
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Il n'y a dVnnemîs que sur les champs de bataille , mais tou$ les malheureux sont nos frères, à plus forle raison quand ils descendent des mêmes races , et sont d'une brgine commune. Permettez moi de faire une \îsite à ces officiers russes...
— Je pense, répondit le propriétaire, que la visite d'un officier ennemi pourraitne leur pas être agréable; les malheurs de leur patrie les inquiètent plus que leurs blessures, et ^ je vous le confesse, ils sont fort exaspérés contre l'armée d'invasion. Il faut le leur pardonner , ils ne peuvent sentir autrement.
— Et ils ne le doivent pas! ajouta Vyjîghine.
— Faites conduire mon camarade près des blessés russes, dit Adolphe au maître de là maison ; je puis vous certifier qtie sa présence ne pourra que leur être agréaibte.
L'hôte n'avait garde de pénétrer le sens dés paroles d'Adolphe, mais, n'osant insister, ifordotma à un domestique de conduire Vyjighine dans la chambre des ôfBciert russes.
QuanclTyji^îne entïa , tes deux officiers
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voyant sur lui un dolman polonais , fron cèrent le sourcil et gardèrent le silence. L'ui d'eux était étendu sur son lit, il tourna I tête du côté de la muraille; l'autre, qui s< promenait sur des béquilles, s'arrêta au mi lieu de la chambre avec la posture d'ui guerrier qui, avant le combat, attend Tat taque de l'ennemi.
Vyjîghîne regarda en arrière pour s'assurer si le valet s'était bien éloigné; puis il ferma sur lui la porte , et dit en russe :
— Au nom de la patrie , de notre chère Russie , je vous salue , mes braves camarades !
Les deux blessés échangèrent un coup d'œil de méfiance.
— Mon vêtement vous trompe, ajouta Vyjighine; je suis Russe de naissance, d ame, de sentimens. J'ai été fait prisonnier au premier engagement de notre arrière-garde sur la Drissa. La fortune m'a donné un libéra** teur, un noble officier polonais ; je vais avec lui au quartier-général français, d'où j'espère me faire jour jusqu'à notre armée. Je suis Vyjighine, officier de housards.
•^ Quoi ! Pétre fvanoyitch ! Que j'étais
P£TR£ IVANOVITCH. l85
loin de vous reconnaître sous cet odieux déguisement ! dit l'officier alité, en tendant la main à Vyjighine.
— Comment , prince Pretchistenskî , c'est vous ! Vous aussi , vous avez pris du service ! Et vous voilà blessé 1 Recevez mes complimens. Dieu veuille que je paie comme vous de mon sang ma dette à la patrie , et qu'un ami soit là pour m'en féliciter, un autre pour soutenir mon courage !
Les trois compatriotes s'embrassèrent comme des frères.
— Où est notre armée? Y a-t-il long-temps que vous l'avez quittée? Que fait-on en Russie ? demanda Vyjighine. Je ne sais rien des nôtres et n'entends , hélas ! que des nouvelles pleines de forfanterie, sans doute, sur les succès des armes de nos ennemis!
— Nous ne faisions que d'arriver à l'armée , et nous avons été blessés dans notre premier combat près de Mohilof. Notre arraée doit être à présent près de Vitebsk , répondit le prince Pretchistenski.
— Ainsi, les nôtres ne cessent de se retirer ! dit Vyjighine avec douleur.
— Ce n'est pas qu'ils aient peur au moins!
|86 PPTRE IVANOVITCH.
répondit Tofficier qui marchait appuyé sur des béquilles. Toute notre armée, toute la Bussie brûle d'impatience d*en venir aux mains , de vaincre ou de mourir sur la terre natale, mais... nos chefs ont leurs vues!
L'empereur maintenant n'est pas à l'armée, il organise une levée en masse; c'est Barclay de Tolly qui commande en chef.
— Messieurs, si notre armée ne fait que se retirer jusqu'à présent, il y a grande apparence qu'il le faut ainsi. Ce que vous me dites d'une levée en masse de la nation nous donne le mot de l'énigme. A chaque pas que fait rcnnemî, il s'affaiblît, et nous nous fortifions en approchant du cœur de la vieille Russie. J'y suis, messieurs! mais comment vont les levées en masse ? car c'est là le point majeur.
— Les Busses , en cette conjoncture, montrent qu'il n'est pas un pouvoir étranger qui puisse les asservir ou même leur en inspirer la crainte, répondit le prince Pretchistensky. J'étais à Pétersbourg lorsqu'on y reçut le manifeste où tous les vrais fils de la patrie sont appelés aux armes pour la défense du pays. Il est impossible de décrire
PETRE IVA.NOV|TCHv 1^8^
renthoiisiasrae général qire produisait cet appel. La noblesse s'a.'sembla aussitèl èr IVglise de la Vierge de Casan, pour invoquer le secours du Tgut-Puissant. he mé^ tropolitain Ambrosius prononça , au nont^ du synode , un mandement aux fidèles en^ fans de Téglise grecque orthodoxe^ Le»»
cœurs furent émus , les larmes coulèrent des yeux de tous les assistans. • .La Russie' i*est en danger! la patrie est menacée du »joug de Tétraiiger! le nom russe, de Taviglissement!» Ces paroles ont ébranlé les* âmes , enflammé les esprits. Chacun de nous se montra prêt à volera une mort certaine, pourvu que les idées davilissement fissent place en Riissie à des idées de gloire et de victoires.
— Non! la Russie ive subira pas un joug,:
étranger! sVcria ton de tous côtés; nousmourrons, mais nous ne serons j^imais les ' esclaves de I étranger!
La noblesse se rendit en tumulte à l'hôtel diiprinceBezbarodko,où le gouverneur civil, fiakouniue, donna lecture du manifeste,. ; etoù Jérebtsof, chef de la noblesse du gouvernement, prononça um^ harangue.Il fut
190 PETEE IVANOVITCH.
Tai été témoin de l'élan des habitaiis de notre antique capitale. Le 27 juillet , à huit heures du matin, la noblesse et le commerce furent convoqués au palais de la Slabode.
Personne ne savait la cause de cette convocation , mais déjà l'appel fait à la>nation avait remué lésâmes, et tous attendaient la pré* sence du souverain^ Un morne silence régnait dans rassemblée: tous étaient absorbés dans leurs méditations....
Le commandant général de Moscou,, comte Rostopchine, fit lire le manifeste qui appelait tous et chacun à la défense de la patrie, et déclara que la noblesse et le commerce étaient assemblés en conseil extraordinaire pour aviser à ce qu'il serait bon d'entreprendre, et au mode à employer en premier lieu. Il semble dans ce moment que les grandes ombres de Minine et de Pojarsky aient surgi au sein île l'assemblée.
— Nous marcherons tous à l'ennemi! s'écrièrent les uns. — Nous donnonstoutceque nous possédons! dirent les autres. La noblesse, sans désemparer, prit l'engagement spontané de rassembler et d'armer à ses frais dix hommes sur cent : le commerce, ea
detnc heures de temps sUmposa un premier ^ sacrifice d'un million et demi, et se sépara: avec la résolution de ne s'en pas tenir à ^ cette offrande du moment.
L'empereur, après avoir assisté à l'office dans l'église du KreniUn, se montra à sa fidèle noblesse de Moscou. En peu de mots, il exposa les dangers de la Russie, et son es« poîr dans les vrais fils de la patrie. Quand, il apprit qu'avant même qu'il parût il venait d'être voté un armement de quatrevingt mille hommes pour le seul gouvernement de Moscou, 1 fut ému jusqu'au fond de rame, et dit: — Eli! pouvais-je attendre moins de vous ! Vous avez justifié l'opinion <jtte j'avais de vos sentimens! Tous, versant des larmes d'attendrissement, vinrent baiser les mains du père de la patrie, et té- . moignaient qu'ils étaientpréts,à son pre« mier signe, de voler à la mort.
Dans l'assemblée du commerce, mêmes transports, même ardeur. Ils ne laissèrent pas l'empereur achever son discours, pleia < de grâce et de bienveillance; ils s'écrièrent:; •—Nous sommes prêts à te sacrifiei*, notre auguste père, non seulement notre bieni
ig^ PHIRE IVAirOVITCH. :
mais aussi nos personnes! Le peuple four« millait dans les rues et sur les places, et partout il vit dans l'empereur une divinité protectrice de la Russie. Partout sur son passage retentissaient les cris : -— Nous mourrons tous ensemble , ou nous serons vainqueurs! *
Outre cet armement général, quelques richards se mirent à former à leurs frais* ^ des régimens réguliers parfaitement armés:
le comte Soltycof un régiment de hussards^ le comte Dmitri Mamonof un régiment de Cosaques ; Demidof un régiment de chasseurs; le prince Gagarine un régiment de cavalerie.
Les capitales ne se montrèrent pas seules animées de cet esprit. Partout où Ton reçut l'appel aux armes, éclata même zèle, même . dévouement , même patriotisme. Avant ma sortie de Moscou, on avait appris que legouvernement de Smolensk armait vingt mille soldats, et l'on recevait du gouvernement de Kalouga une députation offrant le sacrifice des hommes et des biens de la contrée.
Toute la Russie est armée; et l'or coule à flots dans le trésor!
— Il n'y a pas le moindre doute que la
PBTIUB IVANOVITGBr. igS
Russie ne triomphe , dit le prince Pretchis- * tenski. Il n*y a jamais eu d'exemple qu^au*^ cun conquérant ait pu soumettre une con« trée où le peuple, fidèle et dévoué à son sou* yerain, a fermement résolu de vaincre ou de périr. Et telle est aujourd'hui la Russie. Il n'est pas un seul Russe qui n'ait résolu d'à* bandonner tout au monde pour exterminer, ' pour chasser d'orgueilleux ennemis^et poui laver dans leur sang la tache que leur invasion imprimerait à nos armes.
Vyjighine serra la main du prince, et dît :
— Voilà comme tout Russe doit penser.
Mon âme est émerveillée de vous entendre parler ainsi , prince ! pardonnez ma fran»
chise : je n'attendais pas un patriotisme si vif, si pur de personnes élevées par des..
Français, de nos jeunes seigneurs qui rougissaient de parler russe , méprisaient tout ce qui est Russe -et. déifiaient la France et les Français. Que je m'estime heureux de reconnaître en cela mon erreur !
— Vous avez raison ! répondit le prince en souriant. A Pétersboui*g, vous ne m'aves pas entendu proférer deuxparoles en langue russe , et j'en suis aujourd'hui à m'étottner
a. ij
i§4 PBTfiS tvAMovnxn^
de n'avoir pas entièrement oublié nia langue nationale! Mais ce n'est pas moi qu'il en faut accuser... Peut-être aurais«je -vieilli en Russie] dans l'idée que tout ce qui est proprement russe est ridicule et barbare, si le danger du pays n'eût éveillé en moi le sentiment de notre dignité comme Russes^ et ne m'eût ouvert les yeux sur mon aveuglement. Maintenant, je connais notre peuple f et je ne suis pas le seul pour qui cette connaissance soit aussi surprenante que nouvelle. Vous auriez été bien étonné, Pétre Ivanovitcb, si vous eussiez vu nos jeunes gens , naguère si appliqués à reasembler à des Français, changés tout-à^coup en vrais Russes et courant à la défense de la patrie.
— J'étais moi-même tout aussi fou que 1^ autres, ajouta l'offîcier en béquilles; je nf$ conn^saiai, je vou& jure ^ ni la Russie m le peuple russe,, et je mesurais tout d'après les poids et mesures de la Finance. Je jre* n^c^de ces mêmes Français de ai^a^vctirenfin p^ C^t^, irruption v^iff^ eaXfCTfmei, dan^:
l4^ véritable voie. Puisqu'il DsoU; lutter avM eux ^ luttojpï der Ipra^yc^e Qt d^ p^ttiatisaMii !
vtrM îYkKovitctr. i§S
prouvons - leur que , nous aussi , nous sommes dignes dlmitatîon, sinon dans nos modes et dans nos danses, du moins dans notre amour pour la Russie et pour nos souverains légitimes. Le sort en est jeté : les Russes seront peut-être battus, mais ils ne seront point les esclaves de Napoléon , bien qu'il se nomme le maître de l'Europe .
— Et que font nos vieux grands-seigneurs?
dît Vyjighine.
— Ce sont eux qui ont donné ^exemple.
Il est vrai pourtant que quelques uns se sont abstenus... Mais ils sont en si petit nombre et méritent si peu qu'on fasse mention d'eux !
— Je l'avouerai , je comptais sur bien peu d'entre eux. Mais parlez-moi , je vous prie, du comte Hohlenkof, notre ancien chef , dît Vyjîghîne.
— H fiiut lui rendre justice , il est toujours lé même, répondit le prince; toujours il examine, raisonne, conmnrenrte, projette ^ pérore d*nn aîr de gravité, mais c'est tout.
£è soleil tomberait sur la terre, qu'il n'en ferait pas tomber un sou de la poche dta
jmble comte, fl comtilte pcmr tout le
^6 PXTBE lYAKOVITCH.
monde , et très volontiers , mais il agit pour lui seul : c'est sa règle.
— Et le prince Kourdûkof ?
-—Cet automate peut-être aurait fait cpielque chose, s'il l'eût pu, répondit le prince , mais où il n'y a rien , rien à demander. La princesse pleure , se dépite de ce que les communications avec Paris 56 Irouvent interrompues , et Pauline ne pardonne pas à ses cousins qui ont dit en partant : Nous allons battre les Français. Ces pauvres Français , pense-t-elle, vont vivre dans les villages russes , au lieu d'être invités à nos bals; quelle opinion auront-ils de nos demeures etde notre sociabilité!
Mais laissons ces niaiseries ; lorsqu'on fait Festimation d'un domaine, on ne va pas s'arrêter aux cris des pies et aux corneilles qai ^e réfugient de peur dans les bois. La Russie n'a que faire des sentimens de la princesse Kourdûkof et de sa fille Pauline , et une douzaine de Kourdûkof et de Hohlenkof à î^étersbourg sont pour le pays comme une goutte d'eau dans la mer. Qu'on me cite un jardin où il n'y ait point de chenilles!
Comme nos trois jeunes Russes en étaient
PËTRE IVANOVITCff. IÇJ
là de leur conversation, Vyjighine, ayant entendu marcher dans la chambre voisine ^ dit adieu à ses amis , et sortit aussitôt Adolphe justement envoyait un valet pour le prier de venir vile le trouver.
— J'ai changé de projet, dit Adolphe k Vyjighine, et je veux partir tout de suite»^ Notre hôte vient de recevoir une lettre de l'armée, de son frère. On a l'espérance de forcer les Russes à s'arrêter et à soutenir une bataille générale. S'il en est ainsi , mes dépêches sont peut-être de la plus grande urgence, et d'ailleurs je ne veux pas man* quer de me trouver à la bataille.
— Dépêchons-nous , dit Vyjighine , 'Cft délivrez-moi d'abord, mon cher Adolphe^ ce sera peut-être une bataille décisive. Mai» racontez-moi donc ce qu'on dit de nouveau de l'armée.
— Les Russes ont barré la route aux nôtres à Ostrowno. Le combat a été sanglant. On s'est battu de part et d'autre avec un courage désespéré. Les Russes étaient commandés par le comte Ostermann-Tolstoï, par le général Konovnitsiue, et par le comté
igS PSTitf iv^iroviTCH.
Païen ; nos troupes, par le roi de Napleset le vice-roi d'Italie. Napoléon est arrivé à la fin de la bataille. Le roi de Naples lui-même, dans les rangs des hulans polonais et des tirailleurs français, a plusieurs fois attaque, et s'est battu comme un simple soldat. L'in- £anterie française a fait des merveilles: elle se précipitait sur les baïonnettes pour rompre les colonnes russes et les entamer, mais... gloire et honneur à vous, messieurs les Russes! vos ennemis vous rendent justice : les Russes se tenaient immobiles comme un rempart , et ni les admirables attaques de notre cavalerie , ni la marche serrée et puissante de notre infanterie, ni un feu d'artillerie des plus meurtriers, ne purent les débander. Le combat a duré avec des succès balancés jusqu'à la nuit , et alors les Russes se sont retirés avec ordre vers leur principale armée qui ne s'est point mêlée à l'affaire'. On penseque cette retraite est une ruse de guerre , et que votre généralissime a le projet de s'aller jeter dans Vitebsket de défendre les défilés qui couvrent cette capitale. La bravoure des Russes transporte d'impatience l'armée française : les soldats
KTM ivANovrpca. 199
comme leurs officiers brûlent de combattre!...
— Et nous de même !
— Nul doute que les combinaisons militaires dans les deux camps ne doivent enfin céder au vœu général. Impossible que nous ne soyons pas à la veille d'une bataille générale,
— Dieu veuille qu'il en soit ainsi ! dît Vyjighine*
La carriole était attelée. Vyjîghîne courut renouveler ses adieux aux officiers russes ; et aussitôt il partit avec Adolphe. Tous deux avaient hâte d'atteindre le but de leurs désirs.
Le quartier-général de chaque armée a pour ainsi dire son atmosphère particulière, selon la discipline des troupes, là plus ou moins grande population, et le plus ou le moins d'abondance qui se trouvte dans les lieux qui ont servi de théâtre à la guerre. Nos jeunes gens apprirent bientôt que le quartier-général français était à Vîtebsk : à deux jours de route , en avant de cette place, commençaient les effets de cette «atmosphère ; là déjà on pouvait reeon-
AOO PITRE lyAfroVITGH.
naître que la grande armée, quoique forte en apparence, avait en elle des germes de marasme et de consomption. Tout à Tentour fumaient des villages en cendres , et ceux qu'avait épargnés l'incendie étaient encombrés de'soldats harassés , qui , semblables à des bestiaux affamés, se repaissaient de plantes et de légumes non parvenus à leur maturité. Les fantassins disputaient à la cavalerie un seigle encore sur pied. Les uns cuisaient des grains encore verts et les dévoraient sans pouvoir y ajouter ni sel ni aucuB autre assaisonnement; d'autres eu nourrifr- Baient leurs chevaux, ayant plus de facilité à se procurer des vivres par la voie du pit lage. Dans les bois on entendait des cris et des coups de feu, c'étaient des soldats cher» chant quelque proie. Les habitans , pâles, afÊimés, malades, erraient ou tombaient devant leur cabane, et souvent, près de mourir , demandaient quelque secours à leurs spoliateurs. Sur les routes gisaient, dépouillés, des cadavres de soldats et de paysans , tombés victimes de la faim et de l'épuisement. Ce tableau de désolation s'étendait de Kovno jusqu'à Vitebsk, s'allon-
PBTBE lYANOVITCH. 2101
géant indéfiniment à mesure que larmée française s'enfonçait dans la contrée. Adolphe et Yyjighine^ en entrant dans les lieux occupés par l'armée , étaient forcés de ralentir le pas de leurs bétes , ne pouvant plus espérer de trouver des chevaux frais.
En passant par vingt villages occupés par les hôpitaux, les bagages, les métiers^ les boulangeries, les maraudeurs de tous les régimens ( et partant de tous les peuples de l'Europe), les femmes qui avaient constamment suivi l'armée, et enfin les fonctionnaires de toute sorte , Adolphe et Vyjighine ne virent que désordre , indiscipline et anarchie. Là des fourrageurs vendaient leur butin , ici des soldats se battaient pour le partage avec leurs compatriotes et leurs alliés ; plus loin on abusait de Tabondance ; et, par excès de voracité et par insouciance, on perdait ce qui aurait pu rendre la vie à des malheureux qui périssaient de besoin à quelques pas de distance.
Plusieurs fois des maraudeurs effrontés tentèrent de piller Adolphe et Vyjighine, mais la fermeté, les menaces et les armes de nos deux jeunes hommesl es effrayaient beau-
A02 HTHB iVANOVITCS.
coiip plus que le titre que prônaient ceux-ci de courriers de l'Empereur. Vyjighine profita de Toccasion pour se venger un peu du pillage qu'exerçait dans sou pays cette soldatesque indisciplinable; plusieurs fois il repoussa à coups de sabre des furieux qui voulaient arrêter et prendre leurs chevaux.
Enfin, s'étant fait jour au travers de ce camp nomade, nos voyageurs atteignirent Y itebsk, qui offrait l'aspect d'une vaste caserne. Sur les places des soldats, dans les rues des soldats, dans les maisons, dans les couvens»
partout des soldats; de loin en loin des juifs qui , au milieu de guerriers manquant de tout , sentaient l'odeur de l'or, et, semblables aux chacals qui se nourrissent des restes de la pâture du lion y espéraient curée après une bataille meurtrière. Çà et là on remarquait encore quelques seigneurs polonais qu'attirait au quartier-général l'espérance, et qu'en chassait bientôt Tégoïsme évident d'un conquérant habitué à exiger des victimes muettes de ceux qu'il n'avait pas sujet de craindre. La discipline était strictement observée dans la ville; partout on voyait des patrouilles, des piquets de
PETRE IVAjrOYlTCH» 2q5
cavalerie et des corps-de-garde qui, néan* moins , ne défendaient guère la propriété du petit nombre des citoyens et leurs maisons. Toutes les palissades, les cloisons, et même des toits, étaient dépecés , les arbres des jardins arrachés ou abattus par la hache, des batteries de cuisine , des chaudrons, étaient jetés en désordre dans les rues. Les chevaux et le bétail étaient attachés le long des maisons, des églises et des murs. Quelques maisons étaient devenues autant d'écuries ou d'étabîes , et Ton voyait aux fenêtres tout à la fois des hommes, des chevaux et des bœufs. Dans les carrefours , les soldats affluaient autour des vivandières qui leur vendaient des vivres et de Teau-de-vie , soit argent comptant, soit pour des effets qu'ils avaient pillés. Le bruit, les propos , les cris militaires, le roulement du tambour et le son des trompettes se confondaient dans un seul grand tumulte confus.
^ Quand Adolphe et Vyjighine furent entrés dans la ville, ils descendirent de leur carriole et allèrent à pied, se tirant avec peine des troupes de fourrageurs à cheval, dont les unes sortaient de la ville et d'autres
aô4 PKTRE IVANOVITCH.
y rentraient, rapportant des champs des bottes de seigle et d'autre grain en paille.
Adolphe s'arrêta au coin d'une rue aboutissant à la grande place , et prenant Vyjîghine par la main , il lui dit :
— Il faut que je m'explique ici avec vous pour la dernière fois. Peut-êlre que j'ai commis une imprudence en entreprenant de vous délivrer de captivité; mais je sens que je n'aurais pu me pardonner de la vie si je vous eusse abandonné à un conseil de guerre, lorsque j'étais persuadé, convaincu que vous n'étiez point et ne serez jamais un espion. L'affaire est maintenant aux trois quarts faîte : d'ici il vous sera facile de joîn? dre votre armée; mais, avant que nous ne nous séparions, je vous prie de me donner voire parole d'honneur que, tandis que vous serez au milieu de l'armée française, vous n'entreprendrez rien contre la vie dé personne; et qu'après avoir rejoint Vos compatriotes vous ne révélerez pas l'état, la composition et la division de notre armée, en un mot que vous ne ferez aucun rapport sur ce que vous avez pu observer, étant avec moi. Connaissant votre patriotisme et
PETRE IVANOYITGH. do5
votre exaltation d'esprit, je crains... Voulezvous bien consentir à ce que je vous propose ?
— Je devine votre pensée, répondit Vyjighine; vous me croyez capable, par enthousiame, d'attenter à la vie de Napoléon, qui, à vrai dire, est à mes yeux le seul ennemi de ma patrie! Mais vous vous trompez, mon cher A.do]phe : le Russe hait la trahison. Je m'estimerais le plus heureux des mortels , et je me soumettrais ensuite avec joie à la mort la plus cruelle, si je pouvais frapper Napoléon sur un champ de bataille et lorsqu'il serait à la tête de ses gardes. Mais mon âme se révolte à la seule idée d'un lâche assassinat! Si la trahison et l'assassinat étaient dans le caractère du peu* pie russe , il y a bien long-temps que nous aurions trouvé des braves désespérés qui auraient fait gaiement le sacrifice de leur vie pour affranchir TEurope et la Russie de ce conquérant; mais vous voyez que jusqu'à ce jour, il n'a pas été fait la moindre tentative de ce genre , et c'est ce que vous ne verrez jamais , grâce à notre loyauté naturelle. Vous savez l'histoire contemporaine.
ao6 PETRI IVANOVrrCH,
Dans toutes les guerres des Français, les vainqueurs ont trouvé des partisans , des disciples et des aides au sein même du peuple ennemi. Cela s'est vu jusque dans Théroïque Espagne. Mais jusqu'à ce moment vous ne pourriez désigner un seul traître parmi nous! Pas un Russe, dis-je, ni seigneur , ni simple paysan, n'est encore venu tomber aux pieds du vainqueur, pas un n'a fléchi une tête humiliée devant le dominateur de l'Europe , en lui offrant ses services et ses conseils. Vous devez à cela seul nous connaître et ne plus me faire injure. Monsieur Adolphe Morikonsky , je vous donncf ma parole d'honneur, je vous jure foi d'officier russe que, non seulement je n'attenterai à la vie de personne, mais que je ne venx pas même voir votre empereur tant que je serai au centre de l'armée française.
Quant à votre seconde proposition, je vous prie de consentir à ce que je déclare en deux mots, sans plus, à mes chefs quel est
Fétat de votre armée.
— Fort bien ; et ces deux mots sont ?
—•Désorganisation complète! réponéi!
PETRI ivAKOvrrcH. 207
— Votre rapport ne sera pas exact: vous l'arez vu que les avant-postes et Tarrière- »arde de l'armée, mais vous n'avez pas vu l'armée rangée en ordre de bataille.
— L'homme peut paraître sain et porter intérieurement des affections mortelles.
Pardonnez^ mon cher et généreux libérateur, mais votre armée est poitrinaire.
Nous en avons vu tous les symptômes à Tarrière-garde, et plus loin votre armée ira, plus la maladie prendra de forces.
Au reste tenons-nous-en chacup à notre opinion.
— Soit ! Eh bien , attendez ici près de la télègue %• moi , je vais porter mes dépêches audief de l'état-major; et je reviendrai vous trouver dès que je serai libre ; alors nous examinerons les moyens qu'il vous reste à employa.
Adolphe se rendit à la grande place et Vyjighine resta à l'angle de la me. Là il n'eut rien de mieux à Mn que d'examiner les groupe» imHtaiced de diverses nations ; pns. il prêta roveille a«x propos des 8<^dalB^ voici ceux qui vinrent à lui.
â08 PBTRE lYANOTlTCH.
UN VIBUX GREIf ADIER.
D'où venez-vous, camarade? de l'avant ou de l'arrière-garde ?
VTJIGHINE.
De Wilna , avec des dépêches pour le quartier-général.
LE VIEDX GRENADIER.
De Wilna! Eh bien , vous aurez donc rencontré les convois de vivres qui sont expédiés de Wilna depuis si long-temps? Ils nous apportent, à ce que l'on dit, du vin de France et des biscuits de riz. Que le diable emporte ce pain noir et cette abomina* ble vodka\ ce chnaps répugnant qui nous brûle les entrailles!
VTJIGHÎNE,
Je n'ai vu de convois de vivres ni à Wilna, ni sur la route.
LE VIEUX GRENADIER
Vrai! mille carabines! c'est encore une vieille rubrique du petit caporal! Il nous fait jeûner en nous parlant des biens à venir. Je le reconnais là !
UN JEUNE SOLDAT à Vyjtghine.
Camarade, vous êtes Polonais, n'est-ce
pas?
PETRE IVAWOVlTCff. 20^
VYJIGHiinî.
Oui.
LE JKUNE SOLDAT.
Que diantre! n'avez-vous donc pas amassé pour nous des vivres , corame il nous avait été promis de l'autre côté du Niémen?
VTJIGHINE.
Il paraît que celui qui vous a promis cela n'était pas un homme à tenir parole.
LE VIEUX GRENADIER
Million de tonnerres! Eh qu'ont*ilsà donner, les Polonais ? C'était à nous d'amener des vivres, pour les nourrir euxmémesavec nous. Le beau pays! des pins, du sable, de^j marais, du pain noir et du c/inaps pourri!..^