CHAPITRE V
Le comte nohlenkof.
La princesse Pauline Kourdûkof venait de rentrer dans son boudoir.
-—Prends ceci, Uounia% prends, te dis-je, pour toi ma capote bleue; je t'en fais cadeaa parce que tu m'as très bien habillée pour le bal.
Dounia baisa la main de la princesse et lui fit deux ou trois inclinations de tête, ea signe de remerciement. Mais dis toi-même^ en conscience , est-ce que j'étais bien vêtue? est-ce que les habits allaient bien à ma figure ? Comment m'as- tu trouvée ? mais dis doQc!
— Ah, princesse, vous étiez tout-»»fait comipe ces poupées que les magasins reçoivent de Paris par la po&te: blanche, rose, raidé ! une robe pour ainsi dire coulée sur la taille, une coiffure comme taillée sur
l62 PETRE »VAirOVITCH.
bois; pas un seul cheveu ne s*est échappé.
Ah ! Jésus Sauveur ! Votre Splendeur était la mieux de toutes, oui, de toutes.
— Quelle naïveté ! tiens , Dounia, prends cette collerette, o'est.pQur lot.
Dounia baisa de nouveau la main de sa maîtresse en disant :
— Je remercie infiniment Votre Splendeur;
— As-tu bien ;Vtt^l% bal?'t>u étais* tu?'
— iyâBord*je me* «uîs cachée dén» I*orcKestre^ eèjV regard^ais en Bfeisrdèflérriere \ki contpe^-basse; p»is je me sut^ gKsséé dans Ifri corridor » j'ai entrouvert la porte du saloit^' bleu,' et j^i'VU'^comtweM ïes caralîep^TOiidfrisaient et' recofldmsaient ièurs dtime» de" cleli»Aibre'Cncfaambi«ei En9«îté<î*iéhltti*teïi*' enlfdîDéè S9ti9^ iWciMstpe^, et m*a- fàîMe-^ nif*- dérwère le paravent- vitrélJ'Sî^îméîÉilé^ sitr-imé'chàtse , et' dé t«fifte'îâ*»mii*n*iEffi'»ii^ bougé; de là j'ai vu tout le monde; j*ai ÏÀéÊh eûmiiié les to4tètle«»' deS' démbtseliW, et dés^ mes»ièui^raus»r rje*^ious4Q^dfral;'s{^^mi§«^
\9H\¥Zy toutea^^ tatit«9y sam-inoé^^omper* d1»ffl?
-— in^lti*t*e Aarqtié l!l 'ComtesseBrfNMl^ ?^
sifoii jexvrvoié'ri«i7'evettèd«Flieii- femêf^
noirs', pefHrpîeri'- ttrUlè> âm^; . et ' voHà f dot fJhHte'cHff&rwfcecPèHe^etdfe'TK)»^ Spiendèi«r!*ef p^ii\ coimmitt ^étàit^elKrlisbUMë ?: .; «t)Fmmefdiresl-eir«orfiriit<chf *bafli>i réf^rtStiM parler: une robe de dessus blan«lte;<yftll'ift dessoif s^ro^ie'yiiimteiiHtprerduMi ¥ôse^ et des souliers, encore blanes*, tfl%-aÉitl^M'Mr*'t& tiMi, pitis- c^esfifim: y^âifiiefit>iii^ ftiif «quelle emttfnt 'btfn-^cnr.sir peMfè^p«â«r<ilr<ièi^.> '• ' —EU Bien ! lés boimnee^etr rafiMépnttèmi
— On"dk ■ qrfeMe'atïrai uiT«^d6t svi praiyiif > * --^Ijii43^lèTaiMii4 Wdùt sm*ail>ell^ddi*o
^te$9^Vùyr'mov\, je< l\Mrau«i^, ^Ut nr tne 'rc» ^liéttiiiwttemfwitrAMuratB^
— 4!èmnieifriTH9''Iârpas^reiiiwqiKré udh iulfe'W^J t itt^ ^ggi^itnre^irstttfaifSwtficrs UëiMf un dkddimt sm^lâr'tétè^el?uiiFioo(tterr<ie'ptf»i Iè«i». WMnmfi; eUMtifr rMieiMM) parée.
iC^ P£T|IE IVANOVITCH.
c*est comme une fille de marchand; et puis, qu'est-ce que c'est que ses manières? Et les hommes la proclamaient aussi une beauté; ils lui trouvaient de fesprit, des grâces , et Dieu sait ce qu'ils en disaient encore !
. — Bah! les beaux connaisseurs que sont Xe.s hoimBes ! La princesse Doubrovine ne fVaut pas la semelle des souliers de Votre «Splendeur.
i:,\r^ Et.partpi les hommes , voyons, as-tu iiemarqi«ë quelqu'un ?
' i — Ah 1 princesse, que d'officiers aux gardes! cela m éblouissait les yeux rien que de les regarder. Quels lurons! surtout leshouzards, les hulans et les chevaliers-garile en uniformes rouges I c'est merveille comme ils sont beaux. Après le baL je n'ai pu m'endormir, tout cela grouillait encore devant mes yeux. Oh ! si j étais une demoiselle de qualité t je les ferais venir tous les jours comme cela , et je danserais et je tournerais avec eux tant que je pourrais me soutenir sur les jambes , et après , je les regarderaiSf je les regarderais tant que mes yeux...
. — CkMOQroe elle est béte! Je te prie de ne plus 4lîre de pareilles niaiseries. Mais» est-ce
P£TB£ IVANOVITGH. l65
que tu n'as pas vu un seul cavalier sans uniforme qui soit de ton goût ?
— Il y en a un, attendez, un qui est bea(i,'qui a dansé avec vous la Mazourka^; oh! il est bien; grand, bien fait, sourcils noirs , teint frais et très agile ; il est si joli garçon que je ne pouvais pas assez regretter qu'il ne fût pas en uniforme militaire.
•— £h bien , il te plaît donc ?
— Mais, oui, beaucoup. Votre Splendeur. 11 me semble que vous lui avez plu beaucoup aussi. Il souriait continuellement en parlant avec vous; il penchait si tendre* ment la tête sur l'épaule quand il vous re-»
gardait! il vous soutenait si légèrement dan& la Mazourka ! il vous faisait les passes si gracieusement!... Vrai, il est amoureux de Votre Splendeur, et il n'est pas le seul; il y en a bien cinquante...! Hé, presque tous les officiers ont tourné autour de vous comme des papillons chamarcés. Grichka même y a pris garde, et m*a dit tout bas : Vois donc, Dounia, comme les officiers accoureut par essaims près de notre jeime maîtresse. C'est un vrai : en veux^tu, en voilà.
— Quelquefois on n'est pas maîtresse de
I 66 PFTRE^ IVAJ f U Vri'C H .
cBoisir , Dbunîa ! Mais ce jènne fiomtoe que tu as distingué est en effet très bien, n'estce pas?
— Superbe, je vous jure, princesse; fit n'est-ce pas le mêrae quî-^ là* première fbîs; est venue au dîner... avec le* comte Mfron HôMénKof^ ce jour oùvous^vez été'niéi contente de moi pour^vos cheveux?.'., ftbmment se nomme-t-il dbnc?!. . Mbnsièar Tyjniiie..* Vyjèdine... n'y sni^-je pas ?*
— Oh! là yèfe! VyjigWine, Pètlre IVanovîfcH Vyjîghlne. Bbn... Eft' que te sembhô dférce nom- là?'
— Ma foi , j;é ne sais ;'VjrJ!ghnie"esf*tm nom comme un autre, et comme dît* nott© viewx proveriie : Ncmrme-toi conmie tu voir* dfas, pourvu qu'avec loi le pahor ne manqu e pas.
— Vyjrgtfihas VjrfîghihaFMà princesse Vyjtghhra! C'est inr nom qur rempKt ass« iXen-rôrerlIë...
— Grrchka' drsart que ce setgnear èBf -épmi va ntaWèment riche, etSTUon^ srBcm:..
<SHchlàt'ccmnaH son^aqtiaTS.
— Il est bon-, dls-tti?^El^qa%nteiidfi-ttar fwrlâ-r
«^ Msiii^ J*ètiteffidsi...qtill est bon^, qn'il ne gronde pas les gens pour des riens, qu'il est affublé' avec etix; qu'iPest généreux^ qu'il leur permet de« sortir... enfin on^ dit qu'il est bon maître»'
— ^iosi , Iciserais^isesi-jele prenais pour
-^-Ah ! princesse , il ya déjk si leng^témps' que» j»* prie le bon' Dîeu pour- qu'il vons»
donne un mari... Dieu veuille. Dieu veuille ^ en^véritéi... pardon, Votre Splendeur, Dr^ YcmilU ! ah ! il est temps.
— Comme cetK^ fillë^ esr hête\ Prends-^y ^ gavdé', nre t^vise pas de dire' à qm que ce soit q«ie>' j'aie causé avec toi sur ce* sujet.
— Pourquoi parlera? T>ito veuiHfe* seule* tm&M, Dîeu' veui^qtie cela se-fàsse !
~Écou»e», Dounia', dîfs'la vérité^ on^aper»çoin^ n^ësi^-œ'pas^ que je^ mets un peu dër\
-TUéff^ vrament; priwccBsei poîn» dfiKM tout. Au bal, vous étiez en nage, efebSe»| leryougè'e^l^ blàws onr païAîfenMnt^enn»
Ybtt8«ow«6nee»vo«6, au^ conlMim*, conmer^ la» p^iweeoM ' l!ll69t<HPMr>^ ' avaii^ àê&* rw»*" seaux sur le visage...! Ha4 hà$^\ bai e^Mlittt
l68 PETRE IVAIÎOVITCH.
comme des courans qui traversent un marais!
— Finis donc, bête ! la princesse Mostd* voï est très heureuse. Elle épouse sous peu un Français , et un baron encore.
— Que le diable les emporte tous ces Français! Il vaut mieux épouser un des siens^ un bon seigneur russe. Ma foi, c'est un grand péché , ne vous déplaise , d aimer si fort ces précepteurs !
— Tu perds l'esprit , Dounia. Tous les Français ne sont pas des précepteurs. Comment donc ne pas aimer les Français !
— £t moi, pourquoi les aimerais-je donc les Français ? Ce sont eux qui sont cause du recrutement et de la guerre. Partout, partout on entend dire qu'il faut les battre bien comme il faut. Quand mon cousin le Feld-febel ^ se met à raconter... le sang bout dails les veines. Les officiers aussi prient Dieu que Ton marche encore une fois contre les Français....
— Quels barbares ! vous radotez , tOD ' cousin-germain et toi. Les Français soot ' très aimables, très gais, très vifs^ et leur contrée est si belle. ...
— Voilà aussi ce que dit mon cousin le Ftldfebelj qu'il faudrait les bien rosser , et puis aller dans leur pays, se divertir, et prendre du bon temps.
— Ah ! quelle bêtise ! Va te coucher , Dounia.
Dounia se retire en marmottant: • Pauvre baie mûre , toi-même tu me fais pitié ! »
Transportons- nous maintenant dans le salon du comte Hohlenkof. Un laquais pré- ' sente le café. Quelques amis sont, les uns sur le canapé, d'autres assis sur des chaises. Le comte, à une certaine distance des groupes, converse à demi- voix avec Ivan-Ivanovitch Vyjighine, dans l'embrasure d'une fenêtre. .
—Vous avez vu au bal du prince Kourdù- .
kof quelles personnes fréquentent sa maison, et comme il sait recevoir son monde, dit Je comte. C'est précisément dans cette société que je veux introduire tout-à-fait votre fils; c'est le seul moyen d'en faire un homme. Dès Tannée dernière j'ai eu l'intention de le signaler pour les récompenses et pour un > emploi plus élevé , mais je n'ai pu alors 'en ' 1. i5
1^ PSTR» IVîàirOVlTCH;
venir à mes fins. J'ai été assailli par une centaine de grand- s*mères , de tantes, et grandVtantes ; j'ai dû capituler avec elles, et donner mon appui à ceux qui ont les plus fortes recommandations. Vous voyez que je suis sincère avec vous. Mais que diantre faire ? Je suis du monde, et,-bon gré mal gré^ je dépends du monde, qui ne passe point condamnation sur les convenances. Mes parens servent l'état sous les ordres de tel et:tel autre; les parens de mes amis servent sous mes auspices. C'est une garantie réci^ proqiie. Ge mariage fera tomber tous les^ obstacles... c'est une affaire d*or !
— Je suis très redevable à Votre Splen«* deur pour l'intérêt qu'elle veut bien pren** dre au sort dé ma famille. Je l'avoue, il m^aurait été infiniment agréable de voir un pareil mariage réussir à souhait. Mais je doift rendre à Votre Splendeur sincérité pour sincérité, et dire combien je doute du suo^ ces* de lentreprise. Mon fils est d'un carac*» tère singulièrement obstiné, et en ce mo* ment..«. il se dit , il se croit engagé dans des liens dont, en vérité, jç ne sais comment. le; déiftvrer.
PBTRE IVAKOVITCH. ITI
— Je sais tout: il y a sous jeu une àmou* rette suivie avec une certaine petite... Folie de jeunesse , mon cher ami ; il ne faut pas même prêter à cela la moindre attention.
— Ainsi, déjà vous savez....
— Je sais tout, répondit le comte ; je dois* savoir tout ce qui se fait dans la ville, et mes furets: n'ont pas manqué de me faire leur rapport sur les liaisons de votre fils.
De grâce, n'en prenez aucun souci. L'amour est un amusement de son âge, un jeu d'où^ ou lefera aisément passer à un autre. Tout cela s'arrangera, pourvu seulement que vous ayez de la fermeté.
— J'ai essayé de me fâcher, j'ai menacé de rabandonner,mais rien n'y fait... il demeure inébranlable.
— Vous avez eu tort de vous fâcher. Il eût mieux valu lui déclarer froidement^ qu'il n'aura pas de vous un copeck... Vous auriez vu alors qu'en moins de six mois il serait venu implorer votre pardon.
— Votre Splendeur se trompe en ceci:
mon fils ne &it rien pour de l'argent, il ne lient nullement à l'argent, et je le connais
t^2 PETRE IVANOVITCH.
disposé à vivre de pain et d*eau^ pourvu qu'il puisse se conduire à sa guise.
— ïl n'aime pas l'argent! eh bien, il a mauvais goût, votre fils. Il faut donc lui découvrir quelque autre passion, et là développer, pour étouffer celle qui vous contrarie.
— J attends tout du temps. .. me voilà maintenant réconcilié avec lui ; il a ma parole que je ne le forcerai point à épouser la princesse Rourdûkof ; je lui ai même prorais de ne le point chicaner sur ses amours,^ et cela afin de relâcher son obstination et de gagner du temps. Je craindrais d'employer les mesures violentes : il est d'un caractère bouillant, impétueux.
— C*est en quoi je vous approuve fort; vous avez agi là en diplomate. Lorsqu'on ne peut forcer les voies, il convient de temporiser, d'attendre prudemment, d'épier les conjonctures plus favorables. Tenez, le mieux serait de séparer les deux amans.. •
— Voilà justement à quoi je pensé. Il y a long-temps qu'il me prie de l'envoyer voir les autres grands états de l'Europe ; ne serait-il pas possible de l'attacher pour un
PETRE IVANOVITCH. l'jZ
an ou deux à quelqu'une de nos légations ?
ou bien ne pourrait-on lui donner quelque commission à remplir aux extrémités de l'empire?..,
— Nous verrons à faire cela. Comptez toujours sur moi. Vous m'avez si souvent donné des gages de votre amitié que je suis prêt à tout entreprendre pour vous servir.
— Eh bien, comment vont nos affaires?
Que nous apprend-on de Moscou ?
— Ha ! précisément je venais vous dire que l'on vous assure un tiers dans le partage des bénéfices de fermage, et bien entendu sans aucune chance de perte , en cas de non succès. Vos obligations se réduisent à prendre ici les intérêts de l'entreprise contre quiconque pourra se dire lésé , et élever des réclamations...
— Cela va sans dire; mon intérêt répond de mon zèle pour la chose. Ah ça ! et Taffaire des orphelins?
— Les tuteurs consentent à vous laisser une part du bien , celle qui confine à vos domaines, pourvu que vous leur fassiez obtenir l'autorisation de vendre, et que vous apuriez leurs comptes. Seulement, il me
JÊ'j/i PETRE IVA.ICOVITCH.
^semble à moi que cette affaire n'est pas des plus justes, et partant elle est dangereuse.
— Quelle absurdité, mon respectable ami ! c'est une affaire pure comme un beau cristal. I.e père des pupilles était un dissipateur; les enfans chasseront de race très probablement. Mieux vaut, tandis qu'il en est temps eiicore, les réduire à ne pouvoir jeter l'argent. D'ailleurs, il faut toujours finir par vendre pour aviser à l'acquittement des dettes, et où est le si grand malheur, quand les tuteurs vendront une petite partie de plus ou de moins ? Savez- vous que mon bien en vaudra deux fois plus quand j'aurai ajouté la forêt limitrophe , la rivière et le village! C'est une acquisition de la dernière importance pour moi. Mais je veux que l'on consente à ce que ce soit vous qui, en votre nom, achetiez le bien , puis , qu'il me donne une lettre de change hypothéquée pour la même somme que ce bien sera vendu, et qui rtîe sera donné comme gage de ma créance : c'est une précaution à prendre en cas de mort. Nous sommes tous entre les mains de Dieu, mon cher, tout dépend de sajsainte volonté. Ah çà! j'espère que
PETRE IVAWaVÎTCH. IjS
VOUS ne me refuserez pas votre concours?
— Je l'avouerai, je répugne à me trouver mêlé dans tout cela; mais si Votre Splendeur ne trouve pas, au lieu de moi, un compères* • je veux dire une personne propre à lui rendre le service en question , je me...
— Non, je ne chercherai pas un autre ami pour cela , je n'ai en personne au monde autant de confiance qu'en vous, mon excellent ami. Vous ou aucun aulre ! vous comprenez?
— Votre Splendeur a bien de la bonté, mais.. .
— Et que dit-on concernant mon drap?
c'est désolant; on ne sait qu'en faire.
— Mon intendant m'écrit que les marchands^ débiteurs de l'un des curateurs, consentent à prendre leur drap à votre fabrique. Le créancier les a menacés de poursuivre le recouvrement du montant de son effet.
— Mais les marchands ignorent-ik que je suis en tiers là-dedans?
— • il leur a été déclaré que le^^Irap, d'après un arrangement fait avec le régisseur vde Votre Splendeur , n'est déjà plus à vous.
— Admirable ! mon bon, mon cher, mon ., véritable ami; puissiez-vous avoir bientôt
des Splendeurs dans votre fils, dans vos petits-fils î comptez sur moi. Je suis votre ; intime, je suis votre champion en tout et partout, je vous le jure sur l'honneur, devant Dieu!. . . Là-dessus le comte Hohienkof se dirigea vers les autres personnes de la société, et s'adressant au prince Rourdûkof, il lui dit :
— Ha! prince Antone Antonovitch , j'avais oublié votre triomphe ; il faut qu'on vous remercie d'avoir, par voire bal, soutenu
' l'honneur des Russes. L'ambassadeur de France était en extase. Il a dit en propres termes que de sa vie il n'avait vu chez un particulier tant de luxe et de magnificence, que jamais 11 n'aurait pensé rien voir de pareil en Russie. En rabattant même
viuelque chose du compliment, c'est encore beaucoup ; mais il n'a dit que la vérité, la pure vérité. On lui avait représenté- les Russes comme des Scythes encore à demibarbares^; lui, au contraire, il s'assure chaque jour par ses yeux qu'il ne nous manque que le nom de Français. Et notez
bien ce que je vais vous dire : il m'a certifié que c'est à Pétersbourg seulement que se conserve en Europe la fidèle tradition du bon ton des temps de Louis XIV; que, nous autres vieillards, nous sommes véritablement les marquis de lancicnne dynastie; que nos dames sont les délicieuses Parisiennes d'alors, nos jeunes gens, trait pour Irait, les cavaliers, la jeune noblesse qui faisait alors la gloire et Torgueil de la France par l'esprit, les grâces, lai mable enjouement. Il dit qu'il ne nous manque que des abbés pour que notre société soit le fidèle miroir des mœurs parisiennes d'il y a trente ans ^ Oui, prince Antone Antonovitch, à vous la palme ! le pompeux ornement de vos salons, ces myrtes, ces orangers, ces lauriers, ces mille arbustes, ces plantes du Tropique, toute cette quantité de ;leurs,cestreillcschargées de raisins le long des lambris , tous ces • fruitsparfumés du Midi, ettoutcelaen hiver, au sein de nos froids si cruellement prolongés, tout cela, dis-je, a ravi, enchanté les étrangers. Messieurs, c'est un devoir à nous tous de remercier rhonorableprince Antone Antonovitch d'avoir fait de bonne grâce un
sacrifice fort considérable pour soutenir rhonneur national, la gloire de la Russie; oui, messieurs, pour sa gloire, car le luxe ^es grands est le gage assuré de la richesse des peuples, et la richesse en tout temps a constitué la force. Eu bonne politique, messieurs, un tel bal vaut une ville prise ou une bataille gagnée en rase campagne; il donne, en effet, aux étrangers une haute opinion de notre civilisation et de notre puissance. Ce que je dis ici je le pense, et je répète : honneur, gloire et reconnaissance à vous, digne prince Antone Antonovitch !
— Je vous remercie, honorable comte, -de tous les sentimens que vous me témoignez... Mais, les temps sont si durs, qu'il est bien difficile en effet de donner aux étrangers bonne opinion de nous au moyen de notre magnificence... Il fut un temps...
où... oh... alors... chacun...
— J'y suis; je sais ce que veut dire l'honorable prince... Il est vrai, jadis le luxe donnait la même considération que de longs et loyaux services, et les bons-vivans ne craignaient pas même de s'endetter parce qu'ils avaient cent n^oyens de récupérer
PETRE IVAirOVITCH. 1^9
leurs cfépenses. Vous avez aujourd'hui d'autant plus de mérite que , sans aucune vue intéressée, vous travaillez au bien public, et que vous dorez, pour ainsi dire , les ailes de l'aigle russe pour éblouir l'envieux étranger.
A ces mots, un des assistansse mit à tousser et dit : C'est vrai, c'estvrai! je me souviens que, lorsque j'étais.aide-de-camp de l'illustrissime prince Souvôrof , nous luttions de prodigalité ; c'était à qui régalerait le plus de monde, à qui dépenserait le plus. On en était venu à brûler les assignations de la banque en guise de feu d'artifice , afin de se surpasser les uns les autres en dépense... Ah! c'étaient là des temps heureux!
Aujourd'hui, on ne voudrait pas croire qu'un seigneur russe, ayant invité du monde à un feu d'artifice, ait jeté cent mille roubles sur le brasier de sa cheminée. Ce que je vous dis là, je l'ai vu, je puis l'attester: ô les beaux temps'!...
Une autre personne s'écria: A la bonne heure ! Mais c'est nous qui souffrons par suite de ces amusemens de nos pères !...
Un troisième répliqua: Eh! qu'est-ce que
t8o PETllE IVAÎÏOVITCH.
VOUS dites , mon cher Sidor Séménovitch®?
Alors, voyez-vous, malgré les dépenses d'un luxe désespéré , on s'enrichissait encore mieux que par le temps qui court. Premièrement, un régiment rapportait plus qu'une propriété de mille âmes; premièrement, dans chaque place ou emploi, le fonctionnaire agissait librement et ne rendait compte qu'à son chef immédiat; premièrement..,
LE COMTE HOHLENKOF.
Encore! et toujours premièrementPVous ne sortez pas de là, Mikhaïl Ivanovitch^
MIKHAÏL IVANOVITCH
Pardon, je suis quelquefois distrait. Eh bien donc, je disais: premièrement, une commission (administrative) était tout une moisson ; aujourd'hui il est défendu par oukaze, comme chacun sait, oui, par oukaze impérial, défendu, même aux gouverneurs des provinces, de recevoir les présens des justiciables et des bons administrés, des villes et des corporations aussi bien que des particuliers *^ De plus il a été institué un contrôle; et quel contrôle! voyez jusqu'où ils vont que... par exemple... premièrement, un homme dans son département d'afTaireSi
PETRE IVÀNOVITCH. l8l
au lieu de s'arrondir, se dérange, et n'a plus I9 possibilité de faire face aux dépenses de sa maison... il doit.., premièrement, ne plus donner ni bals, ni festins..
SIDOR SÉMÉKOVITCH.
Premièrement, secondement, etcentièmement, ce qu'il y a de mieux à faire en tout temps, il faut couper sa robe selon l'étoffe, et s'il y a du reste, eh bien ! on fonde des fabriques, des manufactures; on fait de ses villages des villes, on bonifie son domaine, et ainsi de suite.
LE PREMIER IPfTERLOCUTEUR
( Basn à l'oreille du prince Kourdûkof).
Sîdor Séménovitch est infecté des nouvelles doctrines; avec ces tétes-là, on pousse la société aux révolutions! (Haut,) A l'époque où j'étais aide-de camp de V Illustrissime " , on ne vivait que de fêtes, on ne respirait que bals et banquets splendides ; dans les camps, on donnait des festins qui feraient honte à ceux que nous voyons à présent dans la capitale. Moi-même, étant alors aide-de* câoip de l'Illustrissime, bien souvent, j'ai traversé en courrier toute la Russie avec la rapidité d'une flèche, pourquoi? pour des
lÔa PETRE IVAirOViTCH,
huîtresj et un. jour j'ai pensé me rompre le cou^ ha ha ha ha I vrai^ j'ai pensé me briser la tête ; je suis tombé avec le chariot que j'emmenais de Pétèrsbourg, plein de comestibles et de friandises... Voilà, voilà, quels temps c'étaient alors ! Une vie , des bom* bances, des joies!... et pourtant, jamais il n'y eut tant de vrai patriotisme russe qu'à cette époque où j'étais aide-de-camp de l'Illustrissime prin...
SIDOR SÉMÉNOVITCU.
Je ne dis pas que les Russes d'alors n'aient point aimé la Russie; mais, ils avaient une autre manière de concevoir les intérêts du pays. Notre gloire et notre honneur national sont dans les victoires , dans les conquêtes de la civilisation , dans le bon ordre social, dans la richesse publique^ et non dans nos bals et dans nos galas.
MIKHAÏL IVANOVITCH
Premièrement, les bals et les fêtes sont le degré le plus élevé du baromètre de la civilisation , car, premièrement, ni les Orientaux , ni les peuples sauvages ne connaissent les bals , et premièrement Pierre-le Grand lui-même a commencé à civiliser la
PETAB IVAISrOVlTGfi.. 1 SS
BjQSsie, par établir premièrement les assem-» blées , c'est-à-dire les bals , avant qu'il ne songeât à fonder l'académie... En effet, soa
but premièrement... Ici l'orateur est interrompu par une pituite ".
SIDOR SÉMENOVITCH.
Il est vrai, Pierre - le - Grand a d'abord créé les assemblées afin de rapprocher lesr deux sexes , et pour que nos ancêtres prissent avec le costume européen les mœurs et les coutumes de l'Europe ; mais il a fait en cela ce que fait le lapidaire qui dégage le diamant de son enveloppe grossière avant de procéder à la taille. Et si nous^ persistions à rester stationnaires malgré le perfectionnement rapide des autres sociétés, nous ressemblerions à ces tribus sauvages qui se nourrissent de blé en grains sans connaître la farine et les mil-^^ liers d'usages qu'on en fait. Je ne dis pa& que nous dussions renoncer aux bals , mais je soutiens que les étrangers, au fond, nous tiennent fort peu de compte de nos bals;, qu'au contraire, ils admireraient sincère-; ment en nous un patriotisme imposant^ uni à l'amour d'une vraie civilisation, à
l84 PETRE IVANOVITCH.
l'amour des sciences , des lettres et des béaux-arts , que nous devrions tâcher d'encourager dans notre pays.
LE PREMIER INTERLOCUTEUR
( A V oreille du prince Kourdûkof).
Vous voyez la tendance de tout cela. Il
est infecté des nouvelles doctrines. Alions-
nous-en. Notre jeunesse ne tient plus que
de pareils discours ; c'est l'argot convenu.
MIKHAÏL IVANOVITCH
Premièrement...
LE COMTE HOHLEWKOF.
Hé! messieurs, allez-vous batailler pour des bagatelles ? çà, formons la partie, s'il vous plaît : et vous , Ivane Ivanovitch ?
VYJlGHmE.
Pardon, je ne jouerai pas.
La société passa alors dans la salle voi^ sine , et l'on prit place autour des tables de jeu. Sidor Séménovitch, à la faveur du bruit des chaises , dit à son voisin : t Ces messieurs, par leur façon de penser, sont, tellement en arrière de leur siècle, que je les comparerais à de vieilles grues qui ne peuvent suivre les jeunes.
PETRE IVANOVITCH. l85
Ici y changeant de scène, nous passerons chez Pétre Vyjighîne , dans sa chambre favorite, garnie d'armoires vitrées, pleines de livres russes et de tous les chefs d'oeuvre des littératures étrangères. Pétre cause amicalement avec Fédor Vaciliévitch Albanine , près d'une table couverte de papiers, de livres, de caries, de gazettes et de journaux.
ALBANINE.
Laissons la littérature, et parlons de vous, de vos affaires de cœur. Recevez mes félicitations. Je 1 avoue , je pensais que jamais votre père n'approuverait votre amour poiu* Elisabeth. C'est un homme réellement bon, mais on sait qu'à un certain âge la richesse change les mœurs.
VYJIGHINE.
Moi-mênfie j'ai peine à revenir de ma surprise. Le cœur me battait avec force quand, après notre explication concernant le mariage qu'il me proposait, je me rendis chez lui pour la première fois. Informé par le docteur Lébédenko, démon amour pour Lise, il allait, à ce que je supposais, s'emporter de plus belle contre moi; ce fut tout le 1. 16
jJ56 PETRE IVANOVITCH.
contraire. Il m'accueillit avec douceur; je ne dirai pas qu'il n'y eût quelque peu de *écberesse dans le ton dont il me parla, mais c'est un effet de la honte qu'il ressentait des scènes qu'il m'avait faites. Il me dit positiyement qu'il ne prétendait me contraindre en rien , et qu'il me priait seulement de ne rien précipiter; enfin,il exige que j'étudie le caractère de Lise, que je m'assure de la noblesse de ses sentimens. De mon côté, je l'ai prié de venir avec moi ou d aller sansjnoi chez M. Shmigaïlo , de fréquenter cette famille, et de connaître ma Lise; il y a consenti, mais il ne promet pas d'y aller avant le carême , voulant d'abord terminer les affaires qui l'ont amené à Pétersbourg.
ALBANINE.
Dieu soit loué!
VYJIGHINE.
Çà , de grâce, ne dites rien , ni à M. Shmigaïlo, ni à sa femme» ni à Lise , du projet qu'a eu mon père de me faire épouser la princesse Kourdùkof ; veuillez même ne pas prononcer chez eux ce nom qui m'est odieux. C'est que je ne puis souffrir les exjplications inutiles; et^ tenez, je suis franc;
tLÎM poiinmit; s'imaginer que je lui iais itn :Baorifioe en renonçant à 4a péincesse et au Jà%ge de pvince. • . Au nom du «ciel , pas un mot là-dessus !
ALBA3IINE.
¥ous avez bien raison de ne pas vouloir Jear en.parler ; et de ne pas leur annoncer la visite de votre père avant qu'ils l'aient amené à la leur faire; ils sont si timides que tout cela leur donnerait du souci.
Excellentes gens s'il en fut , mais fiers , et ils ont raison ; j'honore une telle déli* ^atesae.
Comme ils s'entretenaient ainsi , entrèrent un officier aux gardes et un jeune homme , camarade de service de Pétre Vyjighine.
~ Bonjour, mon cher Pétre, dit l'officier.
Sais --tu ce qui m'amène aujourd'hui chez toi? c'est peut ^ être , ma foi , une demande indiscrète : est - il vrai que tu épouses ta ^princesse Kourdùkof?
VTJIGHINE.
Qui t'a fait ce conte ?
li'OFEICIBR.
fié ! irère ^ c'est la nouvelle du jour
' l88 PETRE IVA]SrOVITCH.
i trehte-sîx vieilles édentées, plus , trente-six ' filles à marier , bien connues pour adoles- . centes, et, depuis 1 800, répandent l'alarme
en ce moment par toute la ville.
. l'employé.
•/ Au bal même du prince Kourdûkof,
beaucoup de personnes m'ont demandé ce \ que j'en savais, et je l'apprenais de leur
bouche.
VYJIGHINE.
Je vous autorise donc à répondre à tons les désœuvrés qui veulent bien s'occuper de moi, faute de mieux, que si dans le monde entier il n'y avait qu'une seule femme , et que cette femme fût la princesse Pauline Antonovna Kourdûkof, Pétre Vyjighine, la lui offrît - on , préférer/ait le célibat au bonheur insigne de l'avoir pour épouse.
Cela est aussi vrai qu'il est vrai que le prince Kourdûkof est le plus nul des hommes y et que sa charmante fille est une poupée de glace , uniquement animée et mue par l'orgueil , les folles prétentions et tous les travers étrangers.
l'officier.
Ouf ! grand' merci de l'explication , frère ;
en vérité je souffrais pour toi , rien que d'en entendre parler.
l'employé.
^ On a remarqué qu'au bal tu as dansé avec la princesse Kourdûkof plus qu'avec aucune autre : ce n'était donc pas amour de ta part ?
Vyjighine.
Je ne suis pas un personnage de balletpantomime pour exprimer l'amour en gambades. Si j'ai dansé avec elle plus qu'avec les autres, c'était par compassion et nullementparamour. Vous autres cavaliers, vous choisissiezdesbeautés; mais moi, indifférent à toutes ces beautés-là , j'ai pris la clame que vous négligiez trop; je Tai prise pour reconnaître au moins l'hospilalilé des maîtres du logis.
l'officier.
Mais comment toutes ces vieilîes sempiternelles se sont-elles donné le mot pour répandre ce bruit ?
VYJIGHïNE.
Chacun est drapé par elles à tour derôle ; c'était le mien , à ce qu'il paraît; et comme le mensonge m'a surpris dansant avec la
^O PETRE ITANOWrCS.
unalhenreuâe princesse y 'on me Ta associée sans plus de cérémonie, et voilà un mariage fait , comme on fait des divorces et des enlèvemens. La médisance peut manquer, le 'mensonge est toujours Jà qui la supplée.
x'employé.
Et que dis- tu du bal?
VYJIGHimB,
Bal pour bal, celui-là en valait un autre, ^t tout autre à mes yeux vaudrait celui-là.
l'employé.
Non pas , mon ami ; ce bal fait époque dans les annales de Pétersbourg. Quelle foule de beautés, et quelles toilettes, et quel goût dans la décoration des salles ! quelle musique délicieuse ! quelle prodigieuse quantité de vins fins ! Oh! le prince Kourdûkof est un maître homme!
ALBAJÎIN2.
Oui , pour les riens.
l'employé,
Sont-ce des riens que de savoir réunir chez toi toute la ville, et faire si bien les iionneurs de sa maison que chacun ;Tetire content?...
PETJIE IVAKOVITCH. Igl
l'officier aux gardes.
Content ? non pas; moi, tout le premier, je suis sorti de là fort peu satisfait. Le diable aaccFoché après moi un diplomate étranger avec qui nous avons disputé si vivement gue j'ai pensé sortir des gonds.
VYJIGHINE.
 quel propos ? au bal ?
l'officier.
3e m'approchais d'un petit groupe de personnes, j'entendis ce monsieur louer la Russie, mais il la louait de telle sorte
Sue je l'aurais volontiers payé pour qu'il en it du mal. II croyait nous faire beaucoup d'honneur en nous comparant aux Français^ et en déclarant presque sans détour qu'il n'y a rien en nous de Russe , de national^ vu que, selon lui, tout ici est fidèlement calqué sur Paris. J'en conviendrai, moi-même j'aime les Français comme étant un peuple doué de politesse, d'esprit et de nobles sentimens , d'ailleurs bcave, chevaleresque, magnanime ; je veux g[u'ils soient, comme Ta dit il y a quarante flUQS un de leurs écrivains , les Athéniens de feur siècle, mais moi je veuxrester Russe, ou
JQ2 PETRE IVANOVITCH.
Macédonien pour finir la comparaison paruu contraste. En général, il me paraît flétrissant qu'on ne nous vante que comme habiles imitateurs des freluquets et des caillettes de Paris. Pierre-le-Grand sans doute n'a jamais souhaité que nous ne fussions que des copies de n'importe quels originaux. J'ai démontré au diplomate qu'il ne connaît point la Russie, et ((u'il se trompe fort s'il juge d'elle sur des familles dont les chefs ont été jetés par des abbés dans des moules..à|i|iarquis, et sont les monumens vivans» il^ëst vrai, de la nullité titrée du dix-huitième siècle.
Le diplomate soutenait que toujours la capitale donne le ton aux provinces, et qtul suffit de connaître la capitale pour juger l'é-r tat des mœurs et de la civilisation de tout l'empire. J'ai répliqué que la Russie n'est pas dans les salons ni dans les palais, mais bien dans les champs, dans les villages, dans le^ églises et dans les villes célèbres par des exploits patriotiques ; que la vraie noblesse russe ne ressemble en rien aux marquis de Louis XIV et de ses successeurs, qu'elle a son caractère distinctif , qu'elle est dévouée
PETRE IVANOVITCH. igS
à sa religion, à son auguste souverain, digne représentant de la puissance , de la gloire et de l'honneur russes , que cette noblesse aime avec ardeur ce qui est national , quelle révère la patrie comme un sanctuaire inviolable. Enfin , je me suis laissé aller à lui dire que le peuple russe respecte les étrangers et leur fait partout un accueil amical, mais qu'il méprise les Russes qui semblent renier la Russie, qui ne savent point même leur langue maternelle et se font un point d'honneur de ressembler en tout aux étrangers. Je ne me rappelle pa$ i ce que j'ai ajouté dans mon dépit, mais j'ai vu mon diplomate piqué me rappeler la»
gloire de son pays, les victoires de la France. Ici, perdant tout sang-froid, j'ai répondu que nous sommes bons écoliers à la guerre, que nous l'avons prouvé sous Pierre- Ifi-Grand à Pultava, que là nous avons fait l'applicationit de la leçon précédemment reçue à Narvaj que de même aujourd'hui, dans l'occasion, nous tâcherions de bien t*econnaître le soin que nos maîtres ottt en de nous instruire dans les deux dernière^ i»mpagnQ3, Op mm a «épurés, le dipWmàW
u Ij
1^ VETKE lYAKOTlTCH.
et moi, presque de vive force, et j'ai pensé toutefois que Taffisiire se terminerait par uu duel; mais il parait que mon adversaire s'est refroidi.
VYJIGHINE.
Tu as parlé comme un éventé, cher ami; il fallait éveiller en lui le désir de nous examiner de plus près , au lieu de te fâcher sans aucun avantage. Tu as eu tort, frère, ajouta Pétre en souriant, de prendre fait et cause pour ou contre ceux que l'étranger prenait pour écliantillon des Russes. Tu aurais mieux fait de lui dire tout court : Mon cher monsieur, j'ai l'honneur de vous certifier que vous ne connaissez pas la nouvelle génération russs,
li'OFFICIER.
Oh ! dans le cabinet on juge très bien de ce qu'il aurait falhi faire. Mais on n'est pas toujours maître de soi , et surtout quand it slagit de l'honneur national.
ALBAKirrE.
' Il est certain que vous avez eu tort. Cet étraipg^r;^ tJ^mpait comme nous nous ^fp^pfj^ipi)6 si iHiun jugions de tous nos içy;iptiqn(uine?:9 piftrUliKt de toute notra^ncK
PITHX IVjl^IfOVITCH. i
blesse , par certains employés, vraies sangsues qui se gorgent de notre sang; ou de notre civilisation par tels maîtres et tels professeurs. Le soleil n'éclaire pas un lieu où il n'y ait du mal , des reptiles , des plantes vénéneuses. Le temps viendra où nous prouverons que les Russes ne sont ni des Mèdes amollis , ni des Abdéritains, mais les dignes fils des Slaves, les disciples de Pierre* le-Gnand. La Russie fera respecter les créa^ tions de son génie. Patience : tôt ou tard la question à qui doit revenir la suprématie en Europe sera victorieusement tranchée.
Alors, peut-être, si Dieu bénit nos armes, persuadés enfin qu'on ne peut conserver ce haut rang sans le secours des lumières et de l'industrie , des sciences et des arts , nous songerons à perfectionner ce que nous avons déjà fait sous ce rapport. Mesislefors , ayons bon espoir ; la Russie fleurit; elle est dans toute sa vigueur ; malgré les v«nts et les orages, un jour, je le crois, l'Eu* Mpe admirera les ftniits de sa civilisation !
VTTÎGHÏKE.
Fiat! fiât! et que votre parabole soît comme parole d'Évangile I
196 PETRE IVAWOVITCH.
l'officier.
Peut-être la solution du problème est-elle réservée à des temps fort proches de nous.
On parle de l'entrée des gardes en Pologne.
L'armée s'assemble dans les environs de Vilna et le long du Niémen.
VTJIGHINE.
' Puisse celte épreuve ne pas nous surprendre sitôt ! Nous sommes affaiblis par suite de guerres continuelles. Depuis i8o5, nous avons deux fois guerroyé contre la France ; une fois contre la Suède, et nous sommes encore aux prises avec les Turcs.
Dans un tel état de choses , nous ne devons pas même penser à de nouvelles luttes.
l'officier.
T^otre vieux Kdutoûzof vient de mettre les Turcs dans la néce»ssité de demander la paix; les négociations sont entamées, et déjà une grande partie des troupes qui agissaient contre les Turcs s'étend le long du Dniestre : j'ai reçu de Mohilof une lettre de mon frère. Au fait, messieurs, nous ne pouvons pas nous en tenir à la paix de Tilsitt. Notre bon souverain , pour arrêter l'effusion du sang, a pu faire de grande^
PETRE IVaNOVITCH. I97
concessions; mais Napoléon ne s^en contente pas , et chaque numéro des gazettes nous annonce quelque nouvelle violation de Tesprit des traités. Il ramasse les états d autrui en Europe , comme nous les champignons dans la forêt, sans consulter personne. Quelles seront les bornes de ses usurpations? Veut-il aussi s'emparer de la Russie^ et eo faire une grande Westphalie orientale pour quelqu'un de ses parens, amis, ou alliés?
L'ambition de cet homme est une chose qui crie vengeance! Son procédé récent avec le duc d'Oldenbourg a causé un mécontem'ent général ; le sang bout dans les veines quand on songe à de pareils traits.
VTJIGHmE,
Tout cela peut encore s'arranger à l'amiable. Napoléon est trop puissant aujourd'hui pour qu'il soit possible de lui opposer la seule force désarmes. Croyez qu'il tombera de lui-même et par trop de présomption dans sa propre fortune. Voyez déjà les échecs qu'il a essuyés en Espagne !
l'officier.
Tous les peuples doivent être pour lui ce
'^98 9BTAB IVANOTITCB.
qu'a été VEspagne; voilà précisénient ee que je veux dire.
VT7IGHINE.
Maïs la Russie et quelques autres nations ont besoin de reprendre haleine et de recueillir leurs forces. J'ai ouï-dire qu'il a été proposé au duc d'Oldenbourg, en échange de son duché , je ne sais quel autre apa»
nage.
ALBANINE.
Il a refusé; et savez -vous en quels termes?
« Mes sujets sont mes enfans, » a-t-il dit; « je ne puis pas vendre mes enfant. »
yYJIGUINE.
C'est parler en digne allié de notre auguste dynastie !
l'officier.
Napoléon inonde toute TAllemagne de ses troupes , et s'approche de la Pologne.
VYJIGHINE.
Cela peut encore n'amener qu'une guerre de plumes.
l'officier.
Tant pis ! moi > je vaudrais me battre»
ySTBJB lYàKOVITC*. " . ifg
VY^GHIIIE.
Sois tranquille, frère, tu ne manqueiUs pas d'occasions.
l'officier.
Adieu... J'étais venu iiniquement pour savoir la vérité sur le bruit de ton mariage, et Yoilà que j'ai abordé, je ne sais à quel pro* pos, la politique, où je n'ai rien à voir. La ▼raie bonne politique, à mes yeux, c'est la baïonnette au bout du fusil, et en avant!
VYJIGHINE.
. Comme disait un de nos généraux , un Serbe , dans un conseil , lors de la dernière guerre : De la politique , de la politique^ et puis des batailles !
l'officier.
Oui , frère, et puis des batailles! Au revcMr.
— Au revoir, dit aussi l'employé , et ilsae retirèrent, lui et l'officier.
vYJiGHiirE à Albanine.
Ces noessieurs ont interrompu notre cwiversation. Je voulais vous conter un incident du bal , un incident qui m'est pf^rsonnel. Après la danse, ayant pris mon chapeau à la main, j'y trouvai un inouehoir,.îe
le tirai du chapeau , et il en tomba un billet. Je passai aussitôt dans un couloir poiir le lire. En vérité, je ne sais ce que cela signifie, voyez vous-même... Je l'avais mis dans cette cassette. . . Ha ! le voici,
ALBANINE Ut.
«Vous méconnaissez fort peu ; je ne laisse
• pas toutefois que de vous porter le plus
♦ vif intérêt. D'après ce que le hasard vient » de me faire entendre , il se prépare contre «vous quelque chose; je ne puis deviner » précisément de quoi il s'agit. S'il m'arrive »de pouvoir vous être utile, mon mouchoir t que je vous laisse sera un signe au moyen > duquel vous me reconnaîtrez dans l'occaision.»
Ces lignes ont été tracées à la hâte au crayon, c'est une écriture de femme. Je ne saurais vous rien [dire là-dessus, n'ayant aucune expérience des intrigues d'amour.
Cependant, je crois voir là un appât jeté par une femme, qui probablement veut vous attirer dans ses filets. Dieu sait ce que c'est que ce désagrément dont elle parle : de la part de qui viendrait-il, et pourquoi? Ce sont des billevesées !
VYJIGHINE.
Je le souhaite ; mais quiconque aime el rencontre comme moi des obstacles dès le premier pas , devient craintif, méfiant.
Voyez aussi le mouchoir, cette rose sang épines, cet emblème du bonheur brodé sur l'un des coins.
ALBANINE.
l'en suis d'autant plus porté à croire que ce billet est un préliminaire d'intrigue dont on voudrait vous faire le héros.
Un valet vint en ce moment remettre à Vyjighine une lettre que'celui-ci parcourut et mit sur la table, en disant à Aibanine :
— Pardon! c'est le comte Hohlenkof, mon chef, qui me prescrit de me rendre chez lui demain, à dix heures, pour une affaire urgente. Il paraît, d'après cela, qu'il me fera travailler dans son cabinet, et qu'ainsi je ne pourrai aller chez M. Shmîgaîlo; allons-y ensemble à présent. Ce soir je dois me trouver chez mon père.
— Allons, dit Aibanine, et ils sortirent de compagnie.