‹ Pétre Ivanovitch, suite du Gilblas russeChapitre 16 sur 67 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Combat.

"Environ deux cents soldats de l'armée française , appartenant à différentes armes et* rfifférens peuples, et dans ce nombre à pen près cinquante valets d'officiers, retournaient par la route de Moscou après avoir pillé quelques villages. C'étaient, non pas èes foorrageurs envoyés par les officiers des régfmens, mais bien des maraudeurs qui de leur propre autorité s'étaient éloignés wnsi de leurs corps pour faire du butin. ayant rencontré çà et là de la résistance, ils s'étaient portés jusqu'à la cruauté envers tes villageois, convaincus d'ailleurs par expérience queiraîle caresse ne pouvait rien rafeux. Cette troupe de maraudeurscherai-

nait en désordre et sans chef; mais le péril qu'il y avait à s'aventurer sur une terre inconnue leur inspirait quelques précautions. S'ils n écoutaient la voix de personne à l'heure du pillage, ils se soumettaient, dans la marche, aux mesures indiquées par les plus vieux soldats, afin de conserver leur butin. Quelques fantassins allaient en avant, montés sur des chevaux de labour, sans selles, leur giberne au cou du cheval , et leur fusil derrière le dos en bandoulière. Ils poussaient devant eux moutons , vaches et bœufs. Les cris des conducteurs de ce troupeau se mêlaient aux bêlemens ej, aux beuglemens des animaux. Deux cuirassiers allaient en avant, et l'un d'eux tenait à une corde un paysan russe qui leur servait de guide. Derrière le troupeau cheminait un convoi de télègues chargées de farine, d'eau-de-vie, de beurre, d'huile, de miel, de légumes, de sel, de pain , et de tout ce qu'on peut trouver dans les maisons de villageois. Les gibernes et même les fusils de plusieurs soldats étaient sur les télègues ; d'autres, fatigués et ivres, étaient assis sur ces chariots et rossaient impitoyablement les malheureux chevaux,

qui traînaient avec une peine infinie les télègues trop chargées.

Les valets d'officiers allaient à cheval sur des rosses ; contre la selle , en avant et en arrière, pendaient des sacs remplis de provisions de bouche. Les vieux soldats , du moins, munis de leurs gibernes et de leurs fusils, marchaient aux deux côtés de la route. Quelques cavaliers français et italiens fermaient la marche. Le soleil déjà était à demi caché sous l'horizon ; le convoi étant sorti de la forêt, s'arrêta à la lisière pour laisser souffler les chevaux. Un sous-officier de cuirassiers traversa au galop toute la ligne, en criant aux deux cuirassiers qui se trouvaient en avant : — Messieurs , amenez ici le guide! il faut l'interroger. — Pendant qu'on amenait le guide , le sous-officier fit venir un Polonais valet d'officier hulan pour servir de truchement. L'interrogatoire commença par interprète.

— Si tu nous trompes et ne nous mènes pas par la bonne route, songe qu'au premier danger tu tombes mort.

•*- La volonté de Dieu soit faite !

5& PETRE IVARaVITCK»

— Y >t-il encore bien du cbemia d'ici j* la route de Moscou ?

— J'ai dit que nous n'y serons pas avant demain à l'aube.

— Y a-t-il un village à proximité d'ici?

— Il y en a un à dix verstes.

— Est-il bien peuplé ?

— Mille âmes et plus.

— ■ Les habitans sont-ils armés ?

— Qu'en puis-je savoir ?

— Pourquoi nous fais-tu passer par des bois et des marais, par des chemins impraticables? N'y a-t-il donc pas de meilleure route aboutissant à Moscou ?

— Je vous mène par le chemin le plus court.

— Souviens-toi que si tu nous trahis,, une balPe nous vengera sur f heure.

— À fa volonté du bon Dieu !

Comme Fïnterrogatoire finissait , quelques coups de feu parfirent du bois , et le sous-officier tomba de cheval, frappé (Tune Italie au visage, e€ plusieurs cavalievst forent MâsaéflL. — Aux armes L crièrent les Framçaàf. En ligne ! appuyez centre les chariots!: Uo vieux soldat dit : — Écoutez mou commande-

PETEE, LVUTOVITCSL 30

ment» ou nous sommes perdus ! Mettez les télèguesenrond,et vous autres au milieu l ceux qui sont prêts au combat, en avant! voici l'ennemi !

Le combat s'engagea. Les maraudeurs, déviant de la route, rangèrent les télègues en rond ; les valets et les gens harassés se placèrent au milieu, les braves montèrent sur les chariots mêmes, et tinrent leurs fusils en joue. Une troupe de paysans russes avait paru à la Lisière du bois. Quelques soldais français, s élançant en avant des leurs, tentèrent ta fusillade pour donner aux autres le temps de se mettre en défense; mais ils se virent prompte ment forcés à la retraite r et se retranchèrent derrière les charrettes» La troupe des paysans s'étendit , et aprè» une décharge des armes à feu y se jeta sur le» convoi au cri de : Houra ! Les maraudeur» firent un feu terrible, mais insuffisant pour arrêter l'impétuosité des paysans qui se précipitaient en avant malgré la chute de leurs camarades* L'un d'eux , devançant tous les autres, leur communiquait son aveugle fureur, et les entraînait tous sur ses pas. Quelques imtans après y ils touchaient aux roue*

40 PETRE IVÀWOVITCH.

des télègues. Le jeune homme qui était en avant se précipita le premier, la hache à la main, sur une télègue, y grimpa, fendit la tête d'un Français, qui déjà s'accrochait à son caftan e, en renversa un autre , cria aux siens : Houra! et aux maraudeurs, en français:

— Rendez- vous , ou vous êtes tous massacrés !

Cependant, les paysans avaient imité leur chef sur plusieurs télègues, coupant, tranchant, hachant, perçant, assommant les pillards à coups de hache, de faux, d'épieux et de gourdin. Quelques cavaliers français se sauvèrent par la fuite; mais ceux qui étaient au milieu des télègues crièrent : Grâce ! grâce ! Les gens qui avaient un fusil le jetèrent, les valets tombèrent à genoux. Le chef des paysans vint se mettre entre eux et les vaincus, et, élevant en l'air sa hache , il dit aux siens :

— Enfans, arrêtez, que le carnage cesse! le Russe ne tue pas l'ennemi renversé !

Le staroste répondit :

— Quelle pitié avoir pour des athées, VotreNoblesse ? A mon avis, Pétre Ivano-

Page 1