CHAPITRE VII
Rouisakof.
Moscou était en proie aux flammes. Entre une épaisse fumée, semblable à des nuages, et les flammes, étaient suspendues des vapeurs grisâtres, d'où s'échappaient incessamment des étincelles. Le craquement et le fracas provenant de 1 eboulement des édifices , les cris sauvages des guerriers , et les gémissemens des victimes de l'incendie se faisaient entendre au loin dans les environs, éclairés parle reflet de l'embrasement. La vaste capitale offrait l'aspect d'une comète tombée sur la terre, et menaçant de dissoudre le globe.
Sur une hauteur, hors de la ville, se tenaient deux hommes qui se recueillaient en
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regardant Moscou dévorée par les flammes. li'tm d'eux interrompît le silence :
— • Je vous ai dit , mon père , ee qui tnê décide à pénétrer dans la ville. Il faut que j'aille sauver des victimes sans défense des mains d'un scélérat. Veuillez me bénir et recevoir mes adieux. Je me hasarde seul.
Le prêtre bénit son interlocuteur et dîtt
~ Dieu vous ait sous sa garde ! moîy je suis attendu par des paysans armés , qui sont nies paroissiens, et nous allons tourner au** tour du camp français, comme l'épervier autour des oiseleurs. Mort aux dévastateurs! mort aux profanateurs de nos temples 4 Adieu.
Et ils se séparèrent. Le prêtre resta quel*» ques momens à la même place, tandis que Vyjighine s'éloignait d'un pas rapide. Pétre était vêtu d'un caftane russe et couvert d'u* bonnet de villageois; il n'avait pour toute arme qu'un poignard caché dans son sein, il s'acbeœina droit k la barrière de Tveri, où Farinée française bivouaquait. Les sentinelles apostées sur la route de Tver le lai*aèrent passer librement. '
Les bivouacs françaissousMoscou offraient
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un spectacle unique. C'est dans une boue épaisse qu'étaient dispersés les feux. Oa j brûlait, au lieu de bois, des meubles- d'acajou , des châssis de fenêtres , des portes prnées de dorures, des ikonostace$ \ Les barraques étaient Élites des débris d'ornemens intérieurs des maisons et des églises. Ici, jUU tableau du plus grand] prix tenait lieu de toit à une baraque; là, des images de saint en. formaient les parois; plus loin, .de riches paravens chinois et des trumeaux, des psychés dressés contre les pieux étaient surmontés d'un toit de planches à demicalcinées \ Autour des feux fourmillaient soldats et officiers pêle-mêle, tous également souillés de boue , et la figure et les épaules couvertes de la cendre de l'incendie, tous également noircis par la fumée, tous vêtus d'uniformes et de manteaux déchirés* Les uns gisaient sur de la paille mouillée , d'autres sommeillaient sur des Bofas de soie , sur des fauteuils superbes. La fange, la misère, ces costumes en lambeaux , souillés , contrastaient singulièrement avec les riches fourrures , les chàlés .de l'orient, les étoffes de soie et le brocard
PEUX IVAHOVITCH; *6l
entassés prés des barraques et aux pieds des soldats. Les triomphateurs de Moscou , languîssans, épuisés 9 tenaient en main des plats d'argent, dans lesquels ils n'avaient à manger qu'une pâte noire f cuite sous la cendre , et des chairs de cheval à demi grillées et sanglantes. A des candélabres de bronze brûlaient des lattes de bois résineux. Sur des tables d'acajou f ils brisaient des os à coups de hache, et buvaient dans des vases consacrés à l'église.
Vyjighine remarqua avec étonnement parmi ces feux des soldats russes qui avaient
laissé partir l'armée (a), Quelques iffis
étaient même armés , et ils erraient au milieu des Français, qui ne faisaient pas la moindre attention à eux; le malheur et l'oubli de la discipline les rendait indifférons à tout. Et quant aux habitans de Moscou, semblables à la timide colombe qui, pour éviter les serres de l'autour, se réfugie dans les mains de l'homme, plus redoutable encore pour elle, on les voyait, chassés de leurs demeures par les flammes ou par les pillards, chercher leur sûreté aux
t («) Environ 10,000 , dit lf. de Ségw K
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Uvonacs français Des vieillards, des feouMt, des enfans eo lambeaux 9 allaient en Socde st dbftufier derrière les français, et apaiser itor feinta vec les restes delà table de leurs oppras* afciu*. Les Français, pour la plup3rt,4tJMtft émis de compassion pour ces infortuné* ; d'autres en petit nombre les voyaient avec insouciance, et étaient aussi tranquilles *}»e s'il n'y eut pas eu un seul Russedans lecaœp. La misère commune les tenait réunis; ils n'avaient plus sujet de s'observer ni de se craindre; personne ne songeait à nuire , ni même k maudire, parce que chaetm éta«Jt xcîfcé de penser upiquement au. soutien de sa vie défaillante.
Mais cette hospitalité et cette nonchalance ne s'étendaient pas au-delà des limites du camp. Vyjighine, eu s'avançant par la route de Tver, avait rencontré des bandes de soldats ennemis qui revenaient de la maraude, et chassaient devant eux ides paysans russes chargés de butin. Sur les cotés de la route on entendait des cris de éenunes et des sanglots... Pétre se déroba à la vue des faurragetirs* et c'est par fcp champs qu'il amxa aux bivouacs»
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' De là, étant -entré dans la vilte , il oret toosfeer en enfer. Une partie des maisons de fa rue dite 4e Tver brûlaient avec fonce* les autres étaient assaillies par les pillards» Ceux-ci jetaient par les fenêtres les meubles et les coffres , tiraient des caves des tonneaux de vins de France , d'Espagne et de Grèce ; dans les rues ils se querellaient , se battaient pour le butin. Partout retentis* saient mille cris divers. Des soldats ivres se battaient entre eux et avec les paysans rus* ses, qui tâchaient d'enlever le butin aux Français. Des Bohémiens et mémedes Russes pillaient à l'envi des Français et de leurs alliés rapaces. Les traits hideux des ivrognes»
leurs cheveux en désordre, leurs vètemens brûlés, teints de sang, inspiraient l'horreur et le dégoût.
Au milieu de ces excès, Vyjighine entendait les gémissemens des femmes , les cris des enfans, les sanglots du désespoir; son tonr en frémit ; il kii était impossible de leur porter secours , et il dut fuir ces scènes Ae désolation peut-être et (fuihiimanHé.
lia flamme n'avait point encore pénétré dans quelques rues d'un quartier # il j a»*
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rive 9 il respire ; il s'assied sous la parte cochèrç d'une maison qui faisait l'angle d'un carrefour ; là il se repose , il reprend haleine.
Près de cet angle , quelques soldats, assis sur leur butin, conversaient en langue allemande.
UN SOLDAT
Voilà où nous a jetés le sort ! au bout du monde , dans un pays de fer ! et pour* quoi ? pour combattre les braves Russes , qui ne veulent point se soumettre à l'esclavage! Est-ce que nous servons Napoléoq pour vivre de pillage et de destruction ? Est-ce pour une telle existence qu'est né le fils de la Germanie (Deutschlands Kind ) ?
UN AUTRE
Et pour qui sommes-nous contraints de verser notre sang ? pour celui qui a ravagé notre sainte Germanie, qui nous a arrachés de vive force de nos habitations, des paisibles bords du Rhin , et qui nous mène à la boucherie. Est-ce à nous autres Allemands à exercer le brigandage , à brûler des villes et des hameaux , à piller et massacrer les Russes qui nous aiment , qui donnent l'hot»
PKTRE IVÀÏfÔVITCH. J05
pitalité et des terres à nos frères?... Oui, 1-iin - des habitans de Moscou m'a dit que , plus loin , il y a des villes et des village* allemands , où nos compatriotes vivent au sein de la Russie comme s'ils étaient au milieu de l'Allemagne. Dieu veuille que nous n'allions pas jusqu'à leurs heureuses colonies , car ils seraient traités comme les habitans de Moscou !
UN AUTRE
Ah! camarade, pourquoi avoir rappelé lés bords du Rhin ? Je ne puis retenir mes larmes quand vous me parlez du pays. En ce moment mes parens , mes amis sont aux vendanges ; c'est le temps des chants et des danses L. Ici , nous , nous mourons de faim, nous, nous grillons au feu de l'incendie; au lieu-de ris ', de chants et de propos badins , nom voyons les agonies des mourans , nous n'entendons que plaintes et géraissemens !
UN AUTRF.
Va , il n'y a guère de joie non plus dans notre pays. Les pères , les mères, les frères, les sœurs , en pensant à nous , ne sauraient être joyeux ; ils ne savent où nous somme*; il* doutent si noys vivons encore. .,
mm. autm.
Ma Louise sesouvieut-elie de moi?*.. Xfi
tiouf é ici pour dite ua cadeau magnifique^
lis aurai-je jamais le plaisir de Je lui. pré*
iter ? ai nous restons ici plus loug-temp^
anus périrons tous, ou par la famine yap
par les baïonnettes et les haches rnsseai
V9 AUTRE
Ah ! re verrons-nous jamais notre patrie!