CHAPITRE m
Les Raskolniks ». — Le camp de Torontino.
— Pétre Ivanovitch , vous nous avez promis le récit de vos aventures, dit Albanine.
— De tout ce qui vous est arrivé depuis le jour où nous nous séparâmes après avoir perdu de vue la calèche qui portait Elisabeth et sa compagne hors de Moscou en flammes, ajouta Roussakof.
— Parle , mon arni , tu me dois cela depuis long-temps.
— Soit ! Mais comme Albanine ne nous parle jamais de ses succès dans la carrière des lettres et de la science , vous trouverez bon que je garde le même silence sur quel-
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jues traits de courage que la bienveillance le mes chefs a beaucoup trop exaltés.
— Je conçois votre délicatesse. Eh bien! taisez ce que toute Tannée proclame, oe qu'attestent vos blessures et les marques de distinction dont votre poitrine est ornée r dit Roussakof.
— Malgré la singularité des choses que je vais vous raconter, je crains bien que vous ne me trouviez un peu long. Je commence:
• Ne voyant point paraître la calèche f Roussakof et moi nous nous séparâmes; avant de rentrer dans Moscou, il me donna sa parole de retrouver Lise si elle était encore dans la ville, de la délivrer, et même de raccompagner lui même jusqu'à notre quartier-général. Déjà le jour commençait à paraître; je m'éloignai au hasarda travers champs. Au bout de quelques heures de marche, je me retrouvai sur la route, et -.bientôt j'entrai dans un village où régnaittla i^plus: grande fureur; on s'y réunissait en pous- *ant des cris de vengeance contre les î?ranfjgaîa, qui venaient de tuer 'trente hommes .dans une escarmouche sanglante.Quelqiifs
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uns des habitans de ce village , étant à Moscou, y appelaient les autres afin d'enlever aux ennemis leur butin. Ma position était fort critique; pour regagner 1 armée russe, j'avais nécessairement à traverser des .lieux occupés par les Français, ou en butte à leurs courses fréquentes. Je dus tourner Moscou pour gagner la route de Rézan et m'a pp rocher de la queue de notre armée. Malgré le certificat du chef de partisans dont j'étais nanti, aucun paysan ne .voulut me servir de guide, tant ils étaient tous agités, et je dus chercher seul mon chemin.
»En passant de village en village, je vis partout le même enthousiasme; partout, comme officier russe, je fus accueilli avec joie. Déjà j'étais près de la route de Vladimir, quand un fort parti de fourrageurs français y passa. Les paysans s'assemblaient dans les bois avec leurs effets. H était déjà tard, on me montra une route de traverse qui devait me mener à un village situé à . vingt verstes de là. Mon cheval était extrêmement fatigué, et j'étais forcé d'aller au pas. Après avoir encore fourni dix verstes,
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j'aperçus au loin, une troupe de cavaliers : : c'étaient des Français. A six minutes de moi : sur ma droite était une forêt ; je pressai les flancs de mon cheval, qui, rassemblant ses dernières forces , galopa en plaine; mais à quatre-vingts pas environ du bois il tomba ; pendant les efforts que je dus faire pour me relever, quelques Français m'ayant aperçu , se précipitèrent vers moi au grand galop. Je me jetai dans la forêt; les cavaliers firent feu au hasard, et plusieurs balles me sifflèrent aux oreilles. Je doublai le pas, je marchai fort long-temps, et tout-à-coup à mes yeux se développa une assez vaste plaine, un marais couvert de mousses, de mottes et de flaches, où croissaient parmi le nénuphar des bouquets de pins et de sa- . pins. Il fallait risquer de périr sous les coups de feu ou de tomber en captivité, ou bien de me noyer dans le marais. Un loup s'élança à travers le marais, je le suivis à la trace, et en sautant de motte en motte, la terre pliant sous mon poids, j arrivai au milieu; là six coups de feu éveillèrent de nouveau mon attention , trois Français rechargeaient leurs pistolets d'arçon, mais^ 4. 6
itoénfiiws retenu» pari» difficulté irwmm&nta&te du* terrain- à une telle' clisftenwe1 qneles balles nepouvaieisi»at1teindre,.eiils mer «gardaient en jurant comme* des pos* sédésv. Le bord opposé était pour eux inao» cessible; je fines par l'atteindre en plant géant souvent dans l'èai* et dans la boue ju&qivà la ceinture; eu fin,, après, bien des dangers dont je vous fais grâce, je me vis sur un terrain Jerme, sinon en sûreté. Je me jetai à genouor pour remercier Dieu, et roetant enfoncé dans des broussailles, je: m'étendis sur ba terre pour me reposer. Les Français qui m'avaient poursuivi étaient loin sansdoutey mais je ne pouvais me ré~ soudre à repasser le marais pour gagner la route. Je repris courage et m'enfonçai au hasard dans ces lieux sauvages et hideux, cherchant vainement quelques traces d'homme* Cependant la nuit survint, et avec elle un ouragan plus violent que je n'en vis jamais* La pluie tombait par torrens, le ciel était en feu, et les coups de la foudre renversaient les arbres avec un fracas épouvantable. Bientôt la forêt s'embrasa en plusieurs endroits. Je m^arrêtai près d'un
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énorme chêne enflammé parla foudre, et' je réohauffaï mes membre» engourdis. A ht lueur de* cet? arbre en feu, je découvris dtes vestiges du pied de l'homme entre tes raousees et lies- touffes d'une herbe épaisse. Je me sentie plus tranquille, et attendis- le jour dans ce lieu. J étais chargé de pluie,, affamé, accablé de fatigue, ma blessure me causait des douleurs cruelles. La pluie recommença , et dura le reste de la nuit sans toutefois éteindre entièrement le feu qui. conservait en moi un reste de chaleur:
À l'aurore la tempête se calma, «le ciel s'éctaircit,et je me mis à suivre les traces dont' j'ai parlé, en m'appmantsur un bâton, car je marchais avecpeint\et je m'arrêtais souvent pour reprendre haleine. Déjà le soleil était haut, et je commençais à perdre l'espoir devoir bientôt la fin de cette éternelle! forêt, quand tout -à-coup j'entendis des âboiemens. Dans le premier mouvement dema joie, je voulus crier, mais l'effort inutile que je fis pour cela me causa à la têfej un mai insupportable. Ii me fallut «'étendre bu pied d'un arbre. Ensuite ayant fait? quelques centaines cte pas encore, jerae
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trouvai contre un haut enclos dé poutres entouré d'arbres et garni de broussailles si épaisses que je ne vis la clôture même que quand j'en fus à quatre pas. Je gagnai une grande porte, elle était fermée du dedans; je frappai, je parvins même à crier; personne ne répondait; les chiens seulement aboyaient avec fureur. Enfin je retrouvai assez de force pour franchir la clô* ture. À mes yeux s'offrit alors un enclos de plus d'une verste de diamètre , au milieu duquel se trouvaient deux grandes maisons l'une contre l'autre, et des deux côtés une foule de cabanes rapprochées et bâties sans .aucun ordre. Pas un seul homme ne parut; les chiens hurlèrent, aboyèrent, et finirent par se retirer la queue basse; moi j'allai droit aux grandes maisons. J'ouvre une porte, je franchis le seuil, et je me vois dans une église. Up iconostace grossier, sans orneinens, était rempli d'images peintes sur bois et noircies par le temps. Sur un pupitre étaient des livres, les uns antiques , les autres moins anciens, mais imprimés en caractères gothiques. Tous les autres objets du culte me frappaient de leur air de vétusté»
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Devant quelques images brûlait çà et là une* lampe. L'église était loin d'avoir la ma* gniûcence qui convient à la maison du Seigneur, lies parois de poutres brutes n'ér taient pas mêmes blanchies à l'intérieur. Le plancher usé et troué pliait sous les pieds ; le plafond se touchait de la main; il était tout noir delà fumée des lampes. Après avoirprié, je passai dans l'autre maison. J'entre, je vois une église en tout semblable à la première. À mon grand étonnement, je ne vis point de croix, ni de clochers au-dessus du toit ni ailleurs. L'huile qui brûlait dans les lampes annonçait que ces lieux étaient habités, et cependant, après avoir visité plus de dix maisons l'une après l'autre, entre les deux églises, après avoir compté trente et une cabanes, je n'avais pas vu une seule âme vivante. Toutes les maisons avaient la même distribution intérieure. Elles étaient divisées par la chambre d'entrée en deux autres chambres ayant chacune un poêle russe, et autour des murs étaient des couchettes suspendues, et des ais formant une petite chambre basse prise sur la hauteur.
•Je me perdais en conjectures, et croyais
éftnr tombé dans un réceptacle de: brigands ocude criminel échappés au glaive detion^ Cette idée devait me venir naturellement Jt L'esprit , car il n'existait aucune roule conduisant à ce village, situé au nûAm (fane vaste foret , entre des marais impénétrables. Les brigands sont probablement en course , me disais- je ; mais r malgré, le danger apparent de ce heu, je résolus d'y rester , n'ayant pas la force de poursuivre ma route, et ne sachant d'ailleurs quel chemin tenir pour échapper à ceux que je vouh drais fuir. Cependant je m'étais remis à faire ma revue des habitations dans L'espoir de trouver au moins quelque part de quoi apaiser la faim qui me déchirait les entrailles.
•J'ouvre la porte d'une chaumière plus spacieuse, et je vois enfin un homme, un vieillard, en costume d'anachorète d'une forme particulière, et retenu par des chaînes. II était étendu sur de la paille ; au bruit que je fis , il leva la tête , me regarda , et reprit sa position sans dire un mot. — Bon» jour, vietflard vénérable, lui dis- je; veuille mfatpliquer où je suis. Le vieillard gardait
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lettflenoe. —1* suis un officier russe, j'ai été poàtscim par fes Français ; je suis fatigué , affamé*; jeté prie de me donner Fhospita-. liré*v je fen sttpplie au nom du Sauveur. Le vieillard ne répondît point. Pensant qu'il éfeit mord, je m'approchai et lui criai S rereiMe la» même demande. II me repoussa, sans colère4 et ferma les yeux. Tout-àwcoup, diras nu angle de ia chambre, le plancher s'ébranla, une planche se souleva, et de cette sorte' de trappe sortit à demi une jeune et jolie femme, qui , à ma vue ,. montra l'intention de fermer la trappe sur elle; mais je la conjurai , au nom de Dieu, de me secourir, eU de ne rien craindre de ma part. Le vieillard lui fit signe de la main ; elle entradans la chambre; je répétai à la jeune femme ce que j'avais dit au vieillard ; je la priai de me donner quelque nourriture.
Elle regarda fixement le vieillSrd comme pour prendre ses ordres. Il la bénit en lux imposant la croix , et lui fit une salutation de la tête ; alors elle me dît r — Suivez-moi. *Dès que je fus hors de la chambre, je dtexamcfoi à la jeune femme qui habitait ce viltege?— D'honnêtes gens, rêponditselle.
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— Y a-t-il donc d'autres habitans que toi et ce vieillard ? — Sans doute. — Où sontils à présent ? — Je ne sais. — Que faites? vous ici?— Notre salut. — Ce vieillard estil sourd et rouet qu'il ne m'a pas répondu?
— Non , c'est un père silent. — Qu'est-ce qu'un père silent? — Un religieux qui remplit un vœu de silence; celui-ci, pour plus grande perfection, s'est fait charger de chaînes. — Et les autres hommes qui vivent , ici ont- ils fait vœu de silence? — Non.
— J'en rends grâces à Dieu; je pourrai savoir d'eux quelque chose ! Ton mari est-il ici? — Je ne suis point mariée. En causant ainsi, nous arrivâmes à Tune des maisons les plus éloignées. La jolie fille me dit:
— C'est la cuisine. Dans la chambre, je trouvai un vieillard à cheveux blancs, et une jeune femme portant un enfant au sein. Je répétai encore une fois ma prière , et la jeune fille déclara que le père avait béni; Et aussitôt je fus invité à m'asseoir et à manger le pain et le sel9.
»La femme plaça devant moi une cruche de kvass * ; elle versa dans une écuelle des choux au maigre , mit près de l'écuelle un
bon pain noir et du poisson salé, et me pria, avec la salutation d'usage , de manger pour être en santé*. Mon vêtement et mon linge étaient humides ; le vieillard m'apporta ua caftane neuf et tout ce qu'il fallait pour m'habiller de la tête aux pieds. Lui-même examina ma blessure, qu'il lava d'eau chaude et banda de linge propre. Puis on me proposa un bain, et le vieillard alla luimême le thauffer. Pendant ce temps-là le feu.pétillait dans le fourneau de la cuisine, et les femmes se mirent à préparer des alimens dans de vastes chaudières. Je jugeai que mes hôtes attendaient un grand nombre de convives à souper, mais je craignis de les trop questionner , ayant éprouvé qu'ils répondaient d'une manière équivoque et contrainte à tout ce que je leuç demandais.
Après m'être refait par la nourriture , le bain et des habits secs et propres , je m'étendis sur une bonne couche çle ppiUe fraîche , et je dormis jusqu'à la nuit, Le bruits ^ui. se fit dans la chambre vers huit heures fut ce qui me réveilla; dix paysans frais et vigoureux causaient entre eux avec çhaiçurt
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et quand je me levai, l'un d'eux me dit: ■*— Venez avec nous chez le père prieur , il vous interrogera.
J'obéis sans réplique. Op me conduisit dans une autre chaumière, où il y avait aussi quelques bourgeois et paysans en caftanes russes de couleurs claires. Ils étaient assis autour d'une table, au haut-bout delàquelle se trouvait un homme grand , fort, plein de santé , à barbe rousse biep peignée, et vêtu d'un costume de moine d'une coupe surannée. Je le saluai et me disposais à* lui raconter l'aventure qui m'avait jeté dans les marais et conduit dans l'enclos ou fêtais. — Je sais tout ce que tu veux me dire, et tu gagneras plus ici à entendre qu'à parler. Nous sommes des gens tranquilles; nous ne nuisons à personne, mais aussi nous ne souffrons pas qu'on cherche à nous nuire. Nous évitons toute espèce d'affaires et d'embarras profanes. Tu veux savoir qui nous sommes. Vous nous appelez Kaskolniki, nous nous nommons partisans àés vieux rîtes, ou Starodbriadtsy. Voilà rvingt ans que ce skite? a été fondé et bâti par sinon , père , et jusqu'à ce jour il n'est
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connu que de nos coreligionnaires et de nos protecteurs. Ici , loin des vanités du monde, nous faisons notre salut. C'est un lieu saint qu'entretiennent les libéralités de plusieurs hommes honorables.
Je me dis à moi-même , voyant les figures rebondies du chapitre : Ce sont là eu effet de saints personnages très honorablement entretenus. Le chef des vieux-croyans poursuivit : — Enfin l'autorité supérieure a su,par je ne sais quelle voie , que nous avons daas cette contrée le skite où tu as pénétré, et déjà, à plusieurs reprises, on a tenté de te découvrir; plusieurs fois, dis-je , ses farets ont été lancés à la recherche dans notre voisinage; mais, grâces à nos précautions, nous avons détourné le péril. Je te dirai franchement que tu passes ici pour uoagout secret. Nous t'avons vu lorsque tu étais déjà près du skite , et nous nous sommes tous cachés , pensant que tu étais suivi d'une escorte de soldats et de fonctionnaires. Jusqu'à ce moment il n'a rien paru qui ait pu nous inspirer des soupçons; unis notre sûreté exige que nous soyons sur nos .gardes. Demeure ici quelques jours avec
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nous; attends que ton apparition ait cessé cte nous donner des craintes, et alors... nous ferons pour toi ce que Dieu nous inspirera.
Je voulus le convaincre de la vérité concernant ma venue , en lui montrant ma blessure et en lui présentant le certificat que m'avait donné le chef des partisans que je voulais rejoindre; mais il refusa de m entendre; il me souhaita une bonne nuit, et ordonna que je fusse conduit dans la chaumière qui m'était destinée pour séjour. On ferma pour la nuit les contrevents du dehors, on verrouilla les portes; et on aposta xleux hommes dans la chambre d'entrée.
Dans le jour on me laissait libre, on me permettait d'assister à la prière; on me donna quelques livres de religion, et je fus mis sous la surveillance d'un homme adroit qui, ne me quittant pas plus que mon ombre, tâchait d'amener la conversation vers la discussion des dogmes de notre église, et se repliait avec la dernière soupfesse afin d'éluder tout objet qui ne s'accommodait pas à ses vues sur moi.
Le chef même du ski te se chargea de
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guérir ma blessure, et en effet il détergea la plaie à la Yapeur de différens aromates, il la cicatrisa, fit cesser la douleur, et me purifia les humeurs au moyen de diverses tisanes.
C'est ainsi que je passai une semaine entière ; on me traitait avec la plus grande douceur ; mais, quand je demandais au chef ma liberté en jurant de ne découvrir à personne le secret de leur asile, il répondait toujours: — Impossible. Attends.
Cette situation me parut dès lors insupportable ; j'avais recouvré la santé; l'ennui commençait à m accabler. La pensée de rester là par force et dans l'inaction dans un temps où mes camarades combattaient , me sent* blait désespérante. Nul espoir de pouvoir m'évader, j'étais surveillé de trop près...
Dans le jour, je n'allais pas seul, mais j'allais en pleine liberté, du reste, partoutoù je voulais dans l'enclos. J'assistais avec les habitans du ski te à la prière et au prêche du chef, qui interprétait à sa guise les livres d'église et la sainte Écriture. A la table commune , j'avais près de lui une place d'honneur. Ces gens-là» se donnaient pour
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de» anachorètes , mais je tous assure que, considérés comme moines, ils menaient use vie pleine de luxe. Trois lois le jour, ils s'assemblaient au réfectoire, et leur table était bien pourvue. Le skite se composait de cinquante religieux et de trente religieuses à peu près. Celles-ci vivaient à part, quoique: dans une même enceinte.
Les femmes seules s'occupaient de I économie; elles seules cousaient, lavaient le linge et préparaient les alimens. Les hommes ne faisaient que prier et passaient tout le reste de leur temps dans une oisiveté absolue, excepté le père prieur et les deux écrivains,, ses secrétaires. Ce chef de la communauté entretenait une correspondance régulière avec ses coreligionnaires de Moscou, de Pétersbourg et des villes chefs-lieux de gouvernement; il ne cessait d'expédier et de recevoir des exprès porterais de lettres* Un jour, étant entré chez lui à F improviste , je vis sur sa table de gros paquets d'assignations de la banque, qu'il cachetait en paquets destinés à être envoyés par la poste. U remarqua mon étonnement dcrvssr tant d'argent , et me dit : — Nous-
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n'avons nul besoin d'argent, nous autres solitaires, mais nous faisons de grandes collectes pour nos bienfaiteurs, pour nos protecteurs.
Tous les religieux, hors les deux vieillards dont je vous ai parlé d'abord, étaient dans la force de l'âge, et tous frais, sains et vermeils. Tous savaient lire ; plusieurs avaient appris à écrire et à lire daus leskite même. Parmi les femmes il n'y avait pas une seule vieille; toutes au contraire étaient jeunes et la plupart jolies.
Je ne voulais point entrer en discussion théologique avec eux. chez eux, c'est pourquoi j'évitai de les questionner sur les points distinctifs de leur secte. Au reste je n'ai pas remarqué qu'ils se soient jamais occupés de rien de contraire aux lois dé notre pays. Il me semble que leur grand et unique but est de prier Dieu selon leur tite' préféré, et de jouir des commodités de la vie selon leur manière de les comprehdïe.
Pendant mon séjour au skite, plusieurs fois ils ont reçu des vivres frais placés sur des sacs en besace sur des chevaux. Puis it
est arrivé en pèlerinage plusieurs hommes, et plusieurs femmes , qui après avoir prié, et entendu les homélies un jour ou deux, partaient, laissant au père prieur des présens pour l'entretien du skite. Les pèlerins ne m'approchaient pas ; il m'était défendu de leur parler, et la nuit j'étais toujours enfermé dans ma chambre.
Une nuit, celle du onzième jour, je maudissais le malheur qui me poursuivait, et je tâchais vainement de fermer les yeux et de dormir pour charmer le désespoir qui m'agitait dans ma chambre solitaire, quand un léger bruitse fit entendre sous le plancher. La première idée qui me vint à la tête fut que l'on voulait, pour la sûreté du skite, m'égorger secrètement. Je me mis promptement sur mon séant, et quoique je me trouvasse sans armes, je formai le projet de vendre chèrement ma vie. Près du poêle étaient quelques bûches, j'en pris une à la main , en mis quatre à mes pieds, et attendis dans l'encoignure. Une trappe se leva, et je vis de la lumière. — Dors-tu , Pétre Ivanovitch? dit une voix douce, que je reconnus pour celle de la fille qui m'apportait des
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alîraens quand je ne pouvais aller à la table commune du skite. — Non , je ne dors pas. ~ Ne crains rien , descends , viens ici.
Je résolus de tenter l'aventure; une jeune fille, dont la physionomie exprimait la bonté et la douceur, ne pouvait se prêter à une lâche et cruelle trahison. Je levai entièrement la trappe, et je descendis un escalier dont j étais loin de soupçonner l'existence, La jeune fille , une lanterne à la main , m'attendait au bas de cet escalier. — Ecoute , dit Axinia, ton chagrin me fait bien de la peine, je vois comme tu es malheureux; et, à présent, tu n'es plus même en sûreté! Nos religieux sont allés à la ville, et là ils ont appris qu'un certain magistrat du district s'est vanté de découvrir bientôt tous nos skites , malgré les embarras que cause la crainte des Français qui ne sont pas loin... Et voilà que ce soir on s'est mis à parler de toi. Les uns ont confiance, les autres se défient, tel veut qu'on te mette en liberté t tel autre ne veut pas , et d'autres ont parlé tout haut de se défaire de toi, n'importe comment. Et moi, cela m'a fait mal à entendre! — Mais toi, Axinia, tu as donc
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confiance en moi? — Je jurerais pour vous; ah l oui , mais ils ne m 'écouteront point. — Merci, ma chère amie, mais n'est-il donc aucun moyen de me tirer du ski te? — Voilà justement ce qui m'occupe. Dans chaque maison , vois-tu , est un couloir souterrain semblable à celui-ci , et l'issue de chaque souterrain est clans la forêt, cela afin qu'on puisse sortir si des persécuteurs viennent ici en force. Je connais toutes les entrées et les sorties, en sorte que j'ai franchi d'abord, notre mur de clôture au moyen d'une corde; j'ai gagné l'entrée de ce souterrain, je l'ai embarrassé avec des pierres, puis je suis venue <e trouver afin de t'emmener avec moi; je te guiderai dans la forêt et jusqu'à la route la plus proche. Dans la forêt paît un de nos chevaux, tu le monteras et tu fuiras au plus vite. Seulement, jure-moi que tu ne diras à personne où est notre skite, et que tu né guideras ici ni le capitane Ispravnik , ni lé magistrat. — 3e le jurerai dans toute la sincérité de mon cœur! Axinia tira de son sein une croix; je jurai et je baisai la croix. — Mais pourquoi craignez-vous ainsi ? Vous Élites donc quelque chose de répréhensible?'
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loidis-je. — Point du tout, maïs il faut tonjours avoir avec soi , dans le pays, des passeport», des permis de séjour; et, comme irons n'avons rien de tout cela dans notre retraite, on a à réclamer des amendes énormes, et on nous traiterait en vagabonds , en brigands1 peut-être, et Dieu sait ce qu'il arriverait de nous. — Nous longeâmes alors le souterrain; elle abaissa une autre sorte de trappe, et, au bout d'une citerne humide , nous aperçûmes la forêt; à l'issue, elle me montra un sentier et me dit adieu. Je suivis ce sentier, observant d'appuyer toujours à droite, selon ses renseignemens , et je trouvai un beau cheval attaché à un arbre par une longue corde. Axi nia avait eu l'attention de déposer un mors au pied de l'arbre. Je montai sur la bête et partis au galop; le cheval lui-même connaissait la route , et je n'avais qu'à garantir ma tête des atteintes continuelles des branchages. Je galopai toute la nuit, et au point du jour je parvins en plaine, hors du bois. Mon cœur bondit de joie à la vus d'un clocher et de la fumée des foyersJ d'un village. Dieu soit loué, pensai -je, mft' voici enfin hors de danger ; et je poussai en