CHAPITRE IV
Pérénoschîkot — Les pleins-poofôiis.
Pétrc avait à peine achevé son récit que Péré* ' ] noschikof entra. L'apparition inatteùdué'de cet homme étonna Àlbanine et ses trois amis, î1 qui tous, à la vérité , le connaissaient et tous ' étaient connus de lui; mais la présence de J Pérénoschikof, et on ne l'ignorait pas , avait J toujours une cause, un but, et partout elle causait une certaine inquiétude.
^— Je n'ai pu résister à mon désir de vous ' voir, dit-il au vieillard; j'ai mangé à votre ' table , et aujourd'hui , sachant vos malheurs , j'ai cru qu'il était de mon devoir de venir en toute sincérité vous exprimer le vif intérêt 3ue j'y prends, et vous proposer mes ser-'1 vices! Mon pauvre cœur souffre plus des ' maux d'autrai que des miens propres.
$8 PETRE IVAlfOVITCH.
Les quatre amis se regardèrent les uns les autres en souriant.
— Épargnez-vous tant de sollicitude, Pankraty Paitkr*tiévfec4tf,v<HtNft père de Pétre, jamais jeneme suis plaint à vous de mon sort , et je serais fâché. da faire? pitié à qui que ce fût au monde.
— Oh! je sais que vous êtes un stoïcien. Mais tout le monde n'a pas un cœur ferme comme le vôtre. .. Moi , par exemple , je suis tellement sensible aux maux, de mes-frère** sujtmAt^oeuxquej'aimeet'iiottoreie ptofcf>< qup £ai .peuàé faire une maladie à la.no** velle de votre ruine. Si vousdaig*iezxn«iiTir tendre,. je vous conseillerais. de. recourir aui comité de secours. pour, les victime* da lïnv.<« vasion de Bonaparte. Et vous aussi,. MatvwU» Ivanovitch, vous avez droit: à ces. secours; . enfin v personne n'ignore, que tous les deux tous, avez, fait de très, grauds. saurifice*> volontaires .et des .pertes immense&.qu—.
.— En sacrifiant nos biens au salut de.Ia* pa,trie nous avons rempli, notre, devoir. de. Russes, repartit Roussakof; et, quant à. notre récompense, nous l'avons eue,. nous»; en jouissons : la Russie a triomphé* ■
pmpRB • tvjaffovrrar.-* 9g
— NrftM^ottTerah», quregfrlë ftèi ë dé'iafc* sujets*, a beaucoup d'èirfatfs pltis* pauvre* que» nom y plb» pressés 'dV)bte-ûî*r dérf-se** cours', ajouta- le*wieftlard: ¥¥6to nefonfaAr pomt abuser de ^ n-ranificence:
— Votis-prenw mal h' chose* dit'Pérétf noscbikoK' TJMè fois -les- sommes tirée* du trésor ou de la cassette impériale pour«éM» distribuées à titre de* secours } n'importe qui lès reçoit, je pense.
-*-Vbus- le -pensez, à la bo/ime heure*?
notw, c'est dîfffrent-, dit RoussakoT.
— J'aurais pu vous* aidêi*- efficacement*, ajouta Féfrénosckikof; j'ai des amis dans le7 domrfé.'
— Employez votre influence pour ceux diMfrt'Ia-misère extrême exige les secours les plus prompts*, dit le vieillard.
— Fort bien; mais mon zèle reste entier, maigre irotre indifférence sur votre propre sort/Il est des cas où il faut savoir servir le» honnêtes gens contre leur gré. Et vous , Péfcre Ivânovitch, ne me corinaissez-voua doàe-pas ? Il h 'est pas un seul homme dans* l'effopire,' excepté peut-être votre père, qui se soit autant réjoui que moi de vos succès
100 PBTaS IVÀWOVITCH.
brillans pendant la guerre. Vous m'en croirez, car je suis un homme sincère et désintéressé; j'aime les honnêtes gens , et quant aux grands , aux puissans et aux riches , jai acquis le privilège de leur dire çn tout et partout, la vérité en face. .
. Pétre fit de la tête un signe d'incrédulité ; Pérénopchikof poursuivit :
— Tenez , hier soir encore , je diwis à Hohlenkof des choses si fortes qu'il aurait certainement rougi s'il pouvait rougir.
Figurez-vous que ce vieux satyre s'avise de vouloir se marier. Et à qui croyez-vous qu'il veuille faire cet affront? à une jeune veuve charmante , et riche qui plus est, à
, la colonelle Iaroslavsky !
Les quatre amis , qui avaient commencé à s'épanouir , redevinrent silencieux , et Pétre pâlit subitement.
— Trêve de badinage! dit avec dépit Roussakof ; vous nous faites là un conte ridicule. Je connais la colonelle Iaroslavsky.
— Vous pouvez savoir beaucoup de choses , mais vous ne connaîtrez jamais le cœur de la femme. Je ne suis pas poète, je n'ose me lancer dans les métaphores en présence
PBTftE IVÂNOVtTCH. ïttl
d'un littérateur distingué; mais je comparé, pour mon compte , le cœur d'une femme 'à une étoile du firmament; nous la voyons tous sans qu'aucun de nous puisse dire de quels élemens elle est composée. Le vulgaire croit que les astronomes en savent long là-dessus , et ce sont eux précisément qui sont convaincus qu'on n'en peut rien savoir. Pérénoschikof, en parlant ainsi, regardait Pétre Ivanovitch assis , les yeux baissés , et il poursuivit :
— Savez-vous bien à quoi je comparerais l'amour d'une femme ? à l'arc -en-ciel : c'est joli , c'est attrayant , cela rit aux yeux et à l'imagination, et en réalité, c'est une vapeur, un rien qui se déplace , se double f se triple, et s'efface aux regards.
— Descendez , de? grâce , de ces hautes régions , dit Albanine impatienté, votre sort est de ramp... démarcher terre à terre. Ce que vous dites concernant la veuve laroslavsky ne saurait être que l'invention d'un oisif conteur de nouvelles.
— C'est l'exacte vérité, je vous assure; seulement la chose est tenue secrète, et le hasard m'a rendu dépositaire de ce grand
* 10* raSRE-CTAirOtfHCff.
secret chez leuxMûtemén^* Déjà ob. Ait ^cJan&JThoteLde^ préparatifs dexiMK^es. Hier , Njai accompagné le comte chez; la belle veuve, et nous.avons ri aux/ éclate 4 o us «ensemble sur les manies humaieçs^ sur le* illusions de jeunesse, sur les esprits roraa- * nesques , sur les amours pastorales de certains céladons, et que sais-je encore. .«Oh! . la jolie veuve est pétillante d'esprit} xomme : elle entend la .raillerie! Au fait, avec- une fortune immense et un vieux. mari, elle fera admirahlementles honneurs de son salon à la f haute société. Ce sera immanquablement la .première maison de la ville...
Pétre sortit de la chambre , ne se sentant plus la force d'entendre Pérénoschikof. Pour lui , content d'avoir fait naître de l'inquiétude par ses paroles , il tira sa montre, .prit son chapeau, et dit :
— Pardon, j'ai oublié l'heure du spectacle, mais je pourrai. .encore arriver pour le vaudeville.
Et il sortit.
Il étaitienviroa dix i heures,, et. le, comte
-Miinr nr AtroviTCft. » i o3
^HôWeitkof, qur était venu faire visite à la
* *#lorie lie laroslavsky , ne songeait point en-
* eorêà la laisser en repos ; il la regardait fixement, lui disait des douceurs, lui racontait
* des* anecdotes personnelles, faisait ressortir -sa propre importance, ses illustrations de
* fe mil le, et dissertait sur le procès. Elisabeth ' ne savait quel moyen prendre pour se délivrer du fâcheux vieillard; elle regardait q la pendule, se plaignait du mal de tête, et en-
' voyaksademoiselledecompagniesavoirsi'ies gens avaient apporté le médicament pres- •fcritpâr l'ordonnance (!a médecin. M;if!ieu-
"reusement alors survint Pérénoschikof. Il
«parait que le comte attendait ce renfort, car il ne put s'empêcher de demander à son eompère où il était allé et d où il venait. ■-^- Pardon, Elisabeth Pavlovna, si pose
ftne'présenter si tard chez vous; maisayaiit aperçu la voiture du comte à votre porte, jfe n'ai pu me dispenser d'entrer, ayant èhrtren-
îdre compte de choses liées à votre affairé, tfons; saviez que le comte a daigné met chais
qger d'entrer en pourparlers avec lesgen* de
* greffe pour votre procès. . .
•- —*i Je vous suis, très reconnaissante, répondit sèchement Elisabeth.
ç4 PETBE IVAtfQVITGP.
» — C'est à moi de remercier le comte de in'avoir fourni l'occasion de vous servir. Ah! madame , quelle race que les gens, de greffe ! J'ai bataillé trois mortelles heures avec le fameux fripon nommé Gorkovnikof, pour lui faire comprendre vos moyens et vos preuves. Il feignait toujours de n'y rien entendre , et pressant de sa main la poche de son portefeuille à gauche de sa poitrine , il disait: — lime faut ici une preuve convaincante. Jugez que le drôle parlait , non de son cœur , mais de sa poche.
— J'ai confié mes intérêts à mon procureur fondé, dit Elisabeth; j'attends que M. Shmigaïlo soit revenu de Moscou ; c'est lui aussi qui a travaillé à ramener l'ordre dans mes domaines. Une maladie de si»
épouse Ta retenu à Moscou ; ils ont toute ma confiance ; ce sont eux qui m'ont élevée.
— Ne comptez point sur de tels fondés de pouvoirs, dit le comte. Que peuvent-ils faire?
. Je suis , moi , votre procureur» votre avocat. Vous auriez grand tort de faire fonds sur ce M. Shmigaïlo ; c'est un homme obscur, qui ne sera reçu nulle part; et d'ailleurs, ses
FETRE IVÀNQVITCH. lo5
propres affaires vont lui donner assez d'embarras!
— - Quelles affaires ? demanda Elisabeth.
— Quoi ! vous ignorez, répondit le comte, qu'il est l'objet d'une enquête terrible, qu'il est soupçonné d'avoir passé à l'ennemi, d'à* voir volé le trésor avec préméditation ? Sa-* chez qu'après sa disparition , au commencement de la guerre, il manquait cent mille roubles à la caisse!
— 11 n'a point passé à l'ennemi ; il a toujours été fidèle au souverain et à l'honneur; c'est l'excès de son zèle pour les intérêts du trésor qui l'ont jeté dans le malheur et la captivité. Il saura le prouver ! Si , après sa disparition, il s'est trouvé un déficit a \k caisse , certes , ce n'est pas lui qui en fut cause. Du reste , si on le rend responsable de ce vol , je suis prête à compter pour lui la somme et les intérêts.
— Cela ne suffit pas, repartit le comte ; il faut d'abord que la justice ait son cours. Entre nous, je vous dirai que son affaire est fort scabreuse.
— Tant pis aussi pour les infâmes qui la lui ont suscitée ! Oh ! certainement, il y a là
*W6 'wtnis 'Trknortr&K.
^émécHtatioiï.'Oh ! que je suis itâllheuraisfe!
et que je sacrifierais volontiers ma dhétive
••existence pour sauver mdn biéiifaiteur, mon
♦ second pèreT Comte , vous êtes puissant, "vous pouvez le sauver, sauvez-le , sautezmoi!
— Tout cela dépend de vous, madame , dit le comte de l'air le* plus soumis. Je suis Tesclave de votrfe beauté; de vos ' grâces.. .. je ne demande qu'à porter vos fers le reste <le ma vie.
Elisabeth, pour s'épargner les flatteries perfides dont le comte l'assiégeait, recommença à se plaindre du mal de tête, et cette fois elle disait vrai ; la nouvelle du danger ae ?fî. Shrnigaïlo venait de lui faire un mal affreux.
— A propos, comte, ditPérénofechikof , avez-voirs ouï-dire qu'il y aura bientôt un mariage charmant? Une belle; spirituelle
♦ et riche veuve.qni, pardonnez ma sincérité, "fest bien loin de vous valoir à tous égards, •mais cependant fort intéressante ; 'bWîf ,
la comtesse Dniëproféponse un pauvre *tlfetble , -le "triste et malheureux* Pétre ^jigWnêi
-WVyjigbkieldit Elisabeth ? cela ^it impossible.
• » -*-£* potrrqnot dont* ? rëptiqtti'Fér énosrrèhikof. Qu'une femme riche et vieiHeépouse rrorojeutze homme pauvre , on rit , personne +nt acrïé w- scandale; 'de même, quand des richarcfc épousent de jeunes filles pauvres ; <«t que la comtesse Dniéprof éponsé Pétre ':¥yjighin&,<&ta' serait impossible, lorsqu'il <*y a entre eux. convenance d'âge? Cela est non seulement possible, mais cela est certain, très certain. J'ai été aujourd'hui même chez madame Rombalinsky; elle m'a raconté /la chose avec les plus grands détails. La '(Comtesse et Vyjighine s'aimaient dès avant rlltguerre, et madame Rombalinsky recevait \ tour-à-tour leurs confidences.
•«-^Impossible 1 dit 'Elisabeth! N'enten- *<dràÎHJè donc que mensonge et calomnie !...
— Ouest le mensopge ? où edfc la cakwnttûeilioùeat le mal, je vous prie^quédeux per* toenaesiqui s'a? nient, -.qui- se conviennent , irfifltaemr par Partir I •.. c'est -Tordre natufel mkichoaafr/iet 'oVst lotiablrç en woteleytii raison....
ifiotQustz ^i«nte ;« je *uis tellement
•ifi
jq8 potu ivAirovifce.
indisposée que je ne saurais jouir plus longtemps de votre conversation.
En achevant ces mots Elisabeth sortit du salon, le teint fort animé, et le cœur plein d'agitation ; elle alla fondre en larmes en secret dans sa chambre à coucher * où elle s'enferma.
Férénoschikof regarda en souriant et en clignotant le comte Hohlènkpf 4 celui-ci hocha la tête , et ils sortirent ensemble du salon.
— Eh bien ! comte , dites vous-même , le diable vous servirait-il mieux que moi, Pérénosehikof ? J'ai jeté de tels germes de dissension dans le cœur de chacun de nos deux amans que vous n'avez plus qu'à battre le fer tandis qu'il est rouge. Vous savez qu'il n'y a rien tel que les amoureux pour faire des sottises. Ainsi, brouillons les cartes, poussons Vyjighine dans les bras de la comtesse Dniéprof pour faire enrager m la belle Iaroslavsky , et persuadons vite à cette dernière de vous épouser pour faire crever de dépit Vyjighine. Finis cgronat opus9 comme on dit.
—7 Ainsi, en . m'épousant ; elle -fera une
bru murâmes. rog
sottise* à ton compte! y oyez l'impudent bouffon ! • : i
rrr Vous n'y êtes pas, comte; je dis que ; sîtt *st facile dé pousser les amoureux à Eure des sottises^ il y a par cela même des moyen* sûrs dé. les amener à. prendre un parti *age.~
— Insigne fripon I
— À vos ordres, monsieur le comte.
Vous ne vous figurez pas la peine que j'ai à cuire lé gruau '. Savez-vous qu'il n'a tenu à rien qu'aujourd'hui même ils ne fussent dans les bras l'un de l'autre !... Maintenant, lés voilà, je vous jure, dans les larmes pour plusieurs jours, sans avoir la pensée de se rejoindre; profitons bien du temps. Heim! comte, quels yeux, quels traits, quelle expression dans la physionomie delà belle Iquelle taille, quel port!... Sur ma foi, tout le monde à Pétersbourg va vous porter envie ! ...
—-Assez!
— Permettez-moi de vous parler de moi, dit Pérénoschikof en aidant le comte à monter en voiture. Hier, il s'est fait une vacance dans le département du prince....
•• — •Gaiji'feftfcsiiiivlé "tOMpe mpJeâlkfaMdèa parler de cela.
TùviBjaxpààmneBâ. téré«Bcfci»kofine*ta^i»eié dfl*stlamieji/r^y»v to n&KQm*r+mp**m?pm SftraiaânBDfr^TtMniitreBard>V dilJP&éfeKN" chikof à part lui. Je te prendrai .auifriéga*», La faux rencontrera uneçjèiraite ■ -
Ob sait que Je ooœte&ait lVmiofcsMkdvfeo nulle du prince K*>tmi&bL £el^ coutunjedeprier6afeirmHîdappeèefileco«te> en tiers dans les délibération* sunleursYafr foires domestique» v long-tempsvavantjquei de songer même à recourût aux hinnèeesd* quelqu'un de leurs proches Lef< lendemain* des Scènes que nous venons* de rapporte*'; ■ le comte Hdhlenkof arriva chez, le prince à huit heures du soir. Lé prince avait donné* ordre au suisse de refuser tout rteononck^ excepté le comte et les gens de loi^ceuv-ci furent conduits par la cour dmsrie cabinet.
La, séance eut lieu dans le cabinet d*> toilette de . la . princesse. /ï Le. co rat* s-asrifr sur. le divan. à coté de Ja^uin cesse ; le prisée
s'établit en f*cedao3unJEautfiuiI^aujnilifiu^ de ce trio, sur» uae, petite table, était. une»,? lampe astcale.
— Commençoo^Mclit. le- comte >i; parole?;!
commencement : j'aime, en tout, à procéderai av&eu>pdra«.
— Je. pense qu'il est temps, dit le*prince;* dennasier'iim «fille flPairiinew >
— 11' est temps , d'aidcord ; il est temps, . dft! le ' comte en se passant la main sur les lèvres pour cacher un sourire involontaire.
— Vous savez, comte, que, grâces à Dieu , notre fortune s'est améliorée de deux héritages inattendus; maintenant donc, on peut chercher un parti, sortable à la princesse Pauline.
— C'est à présent qu'il faut surtout être bien sur ses gardes, dit le comte. Une fille, sans dot, il est très difficile de s'en défaire; mais une fille à grande fortune, si l'affaire. est aisée , elle est fort dangereuse ; car aujourd'hui la plupart se marient pour la dot, et la femme est un meuble qu'il a fallu accepter et qu'on loge où l'on peut, afin qu'il incommode le moi us. possible... Dieu nous
lai Vetek iyavovitch.
garde d'un dissipateur ! Il nous fendrait un homme Tangé , sage , Tranquille...
— Oui , de bonne famille , ayant titre et rang dans le monde, ajouta la princesse Rourdûkof.
— Sans doute ; mais , pour trouver réunies toutes les qualités nécessaires au futur de la princesse Pauline , il faut chercher en .plein miâi, partout, une torche à la main. Nous ne rencontrerons jamais pleinement notre fait. Celui-ci sera de race illustre, mais un enfant prodigue ; celui-là est économe , mais il n'est pas de bonne maison ; cet autre a trop d'esprit pour faire jamais un bon mari. Bref, c'est une affaire très difficile que ce choix. Pour la princesse Pauline, qui a été élevée dans l'exercice de sa volonté , qui a vu le monde , qui a vécu à Paris } et qui a connu les hautes classes de la société , il faut un mari qui soit, non pas l'esclave de sa femme, mais poli, complaisant, un mari qui lui laisse pleine liberté de vivre à sa fantaisie, et de disposer, non seulement de sa dot, mais encore de son propre bien à lui , ou du moins de son argent comptant; que, du reste, il soit pa-
' FETRB IVANÔVITCH. ' ll3
tient , doux , sachant vivre r et point jaloux.
— • À h ! comte, que vous savez bien quel époux convient à une femme comme il faut ! s'écria la princesse. Moi , je l'ai toujours dit, vous êtes la sagesse incarnée!
Le prince Kourdûkof s'abstint de tout mouvement , et resta grave.
— Que pensez -vous de Xénophon- Savitch Doubînine s ? Taille haute , belle prestance, force, santé, fortune, rang de général... Il est petit-fils de la princesse Màrpha Matvéevna * , dont le mari ne fait pas grande figure , il est vrai , mais se trouve pourtant sur un bon pied dans le monde... Doubînine vous est connu ; il est fort bien venu chez vous...
La princesse, qui avait rougi à ce nom et s'essuyait le visage de son mouchoir , répondit avec un grand trouble :
— En effet, nous le recevons, mais uniquement parce qu'il est aimable, agréable... Mais, il ne conviendrait nullement pour mari à ma fille.
Et la princesse de s'essuyer de nouveau le visage , et le prince d'en faire autant , en jetant un coup d'œil rapide sur sa femme 4. 10
. Il4 PETRE IVÀNOVITCH.
et sur le comte , et . celui-ci de se passer 'encore une fois la main sur les lèvres. pour ne, pas rire, .
> — Les .parens du gentilhomme * delà chambre Pétouchkof 5 me prient depuis longtemps de lui •chercher u^* .parti, de l'établir ; le jeune homme est hien de^a personne; il n'est pas riche, mais il a en perspective deux héritages * et il *n& semble .qu'il est partout fort bien accueilli^ Que pensez- vous de Pétouchkof }
— J'étais fort lié avec son père, .homme excellent, quoique... simple. Sou fils est aussi un bien bon enfant; il a des protections... Eh ! qu'en penses-tu , princesse Anna Pétrovna ?
— Non , je ne veux de lui pour rien an monde! Pétouchkof a des liaisons trop intimes avec cette grosse ricaneuse de comtesse Glotaïef que je déteste. Il court sur e//e, dans la ville., Dieu sait quels bruits ridicules... Enfin , n'importe, je ne veux point de Pétouchkof, et tout est dit*
— H est difficile de vous plaire, princesse; mais. voyons, que direz-vous de mon homonyme Kouzma-Mikhaïiovitch Hohlen-
mi ?#bâfr^B Bothnie t *lé l'étobtttiptfm^ jfcapeiteptobte-ttaM uti *ak>n! Dâ i^t^oOAc
•«0ïoiiisv*t,vo«»WeWM5<qu,il i*a 'loin.
— ^<Oti «peut y«petwer; je ti'aftrien à dite -WHitfl^luiyainoti Tfu'ifiTeSt'pas assez-rirt*.
^ju/Ëh rtralsïif rôst poifrtpauvretiotf pta*; *te*ert*ps**ët'3es peines lut donneront double et triple si^ nous le dirigeons- avec soift. • ■ ■**- Je serais-^avi , moi , <jœ ma iHle poVtfct 'vôtre nom , mon • respectable ami , dit* le prince Kourdûkof.
—J'ai encore deux candidats -, le premier le colonel Barabanof6, homme réglé, apfik- <p\é aux' affaires, dont on fera .aisément le ^rès humble serviteur de sa femme, potir * peu qiron lui «fusse entendre que, d'aptiès les lois de la discipline conjugale, il convient qu'une épouse , riche princesse y soit maîtresse chez elle. Barabafnof est un-foit itoonête homme , peu riche , • parent <ftm homme en crédit,' qui est, noti pas grfitad de naissance , mais puissant en té«lité:^0n pourra tirer -parti de cela.- Le secdAci candidat et* Taral^îieî,>hon!^
(\Afi PCTUK IVÀKOVITCH.
l}jen appuyé , bien entouré , aimé de tout J* monde, reçu partout ., badin, aimable... ^i maison sera le rendez-vous de toute, la .ville. lisait donner le ton... Je pense qu'il y aurait un grand avantage à l'avoir pour gen- . dre. Je vous donne à choisir entre Hohlenkof , Barabanof et Tarabarine , et vous proteste que tous ceux que je vous ai nommés, .y compris Doubînine et Pétouchkof, sont amoureux, fous de la princesse Pauline, €t f qu'ils m'ont fait prier chacun par leurs tantes de négocier près de vous en leur faveur.
— Tous! c'est inouï! dit la princesse . émerveillée.
— Tous, mais surtout Doubînine; c'est de sa part, pour votre fille, comme une rage d'amour ! ajouta le comte regardant en tapinois la mine de la princesse.
— Et jamais il n'aura la main de Pauline; . jamais ! dit avec rougeur et dépit la prin- ; cesse. Au reste , s'il faut vous l'avouer franchement, comte, aucun de ceux que vous nous proposez ne saurait nous convenir.
■ ; . — j'ai nommé des gens dont l'alliance i offre des avantages éolidés... Je tiens à ce
PETBB 1VAHOVITCH. \\J
que Futile soit toujours à côté de l'agréable : je n'empêche pas qu'on ne pense autrement.
— Je veux que Pauline s'unisse à un homme issu des plus illustres familles; par exemple à quelqu'un de mes homonymes à moi, à un prince de Prétchistensky. 11 y a assez de célibataires parmi eux.
— Il est vrai , dit le comte , qu'il existe beaucoup de princes Prétchistensky; mais y en a-t-il plusieurs parmi eux qui soient riches ?
— La richesse ici cède le pas au nom ! repartit fièrement la princesse.
— Le prince ne m'a point parlé dans ce sens-là.
— Le prince né connaît rien à cette sorte d'affaires, dit la princesse. C'est mon devoir, à moi, de faire l'avenir de ma fille.
— - Eh bien ! dit le prince , n'est-elle donc pas mu fille aussi?
— Soit... Mais occupe-toi, de grâce, à régir bien les propriétés , et me laisse le soin de choisir l'époux de Pauline.
Ici il y eut un silence de quelques mi» nates.
— 1 Çàjpasrons au^ecmd point, à la f#gfe •ées biens et des àffîrires* domestiqués /tilt le comte.
— Ceci ë^t beaucoup pihis ;grave , répon- *àiï la princesse.' Depuis \p jour que nous avons hérité, le prince n'a rien entrepris, 'que je sache, pour établir Tordre dans tout cela.
— Pardon 9 madame h princesse Anna J?étrovna, dit le prince Kourdûkof d'un air piqué, j'ai déjà engagé aux Loinbards toutes nos âmes8. »
— Voilà un commencement qni promet Et vous avez sûrement employa ce gros ca* pital emprunté au Lombard à l'acquittement des dettes,' prince Àntone Anlonovitch ?
— J'ai «eu l'intention, ouï , d'acquitter les «dettes criardes , les dettes les plus urgentes; c'était là mon projety -mais vomsatez
/bien que Hocjakof m'a laissé, le traître !dam "tme si : cruelle situation que je (ne puisen aucune façon me tirer d'affaire. Tous les •papiers, tous les livres sont en désordre. Mon nouveau régisseur ne connaît pas mes
'MEURE* WAlTUf I MIL "ïfQ
umîuawti ^dispositions , -mes-: engagements intérieurs, de sorte que j'aiiiété foftaé tfajoiraieiHliacquktement des dettes.
— -THais lètt-ce que les obligations, les lettres *dé change sont restées dans les mains des créanciers ?
— Qu'est-ce que des lettres de change ? Bu papier! Ce qu'il me faut, ce sont mes livres, mes registres, mes papiers... et ce que j'ai est dans le plus affreux désordre (
— Jane sais que vous dire 1
* -rr Eh bien, dit la princesse, qu'est devenu le capital que tu as tiré du Lombard? — EsNce bien à tous, dites, Anna Féitmyna, k me demander compte dé celai Comme si ce n'était pas d'après ton désir «pie la maison a été réparée à neuf et entièrement remeublée; comme si ce n'était .pas toi qui as voulu que nous fissions tracer «t planter un nouveau jardin; comme si tu ne m'avais pas fait «payer toutes les dettes ique tu avais dans les magasins; comme si ta ne m avais pas fait acheter des équipages, des bronzes, des porcelaines; comme •i>tu ne te souvenais plus que tu m'as fait
120 *£TRE ÏYÀFOVITCIC.
prêter une grosse somme à Doubinine, et . sur parole encore L.
— Bien , bien , asseg ; fc'est moi qui ai tort , et tu n'as rien à te reprocher. Ah ! vous voyez, comte, comme ou régit les biens dans cette maison. Si vous ne nous sauvez, nous voilà de nouveau ruinés!
vraiment, j'ai envie de pleurer, quand je songe...!
— Calmez-vous, princesse, dit le comte; je vous donnerai mon propre régisseur, qui est un homme extraordinaire. C'est moi qui l'ai (orrhé. Le bien, sous sa régie, aura de la valeur non selon le nombre de bras de vos paysans, mais d'après celui de leurs doigts. Il découvre à l'odorat un kopeck caché sous la terre, et convertit en argent ce que d'autres hommes ne voudraient pas recevoir en pur don. Il est architecte, maçon, chef de fabrique, teneur de livres, avocat; c'est le rémora et le dauphin, c'est une écharde, et les gens de justice le craignent comme une peste. Il sait par cœur tous leurs tours , et , quand il ne peut parvenir à les mettre dans ses intérêts par des moyens ordinaires, il lesépon»