CHAPITRE V
Moyen d'arranger les affaires du prince Kour Jûkof.
Après tant cf années de misères, enfin vous nous voyez tous réunis, disait M. Sbmigaïlo à son ancien ami Albanine en le serrant dans ses bras. Mais admirez notre changement de sort! j'étais un pauvre employé sans espérance d'avancement ni de pension, et j'ai un morceau de pain assuré ; mon orpheline s'est trouvée être d'un sang illustre, et la voilà riche... Asseyons-nous, causons, parlons d'autrefois.
— Oui , ajouta madame Shmigaïlo ; voyons, figurez- vous, là, que vous êtes à la Colomna (a), chez nous , dans notre petit
(«) L'un des quartiers de Pélersbourg.
l3<> PETRI IVAITOV1TCH.
logement, autour de la bouilloire au thé. • Elisabeth est toujours notre Lise d'alors; elle-même va vous verser le thé dans une tasse ornée de germandrées'*. Vous vous rappelez bien votre tasse favorite, vous en verrez une absolument pareille: c'est Use 4jui vous la présentera c<> rame autrefois. Albanine baisa la main de madame Slimigaïio, qui poursuivit :
— Soyez aussi pour nous ce que vous étiez alors; noire pauvreté semblait nous séquestrer du monde,, et vous étiez .notre tuni. Depuis nous avons fait beaucoup cU connaissances; mais nous ne tenons pour amis que ceux gui furent nos amis eu„ce temps-là.
Il nous manque ici quelqu'un , dit Albanine ; ici encore un seul homme , et je mecroirais chez vous à votre petit logement de la Colomna.
Elisabeth rougit et baissa les yeux» Ro« xnuald Vikentiévitch fronça. les sourcils, et Anna Mikhaïlovna dit :
— Je sais de qui vous vonlez.parler.. Pétre Ivanovitch peut être un homme très estimable, mais il nous a blessés.
••— Ne» pas répondre à une1 lettre tfÉUsabetb Pavlovua, mépriser son invitation ,>« s'oublier au point... ! Non, Pétre Kanovitch ne mérite pas que nous parlions ici de* lui, ajouta 'M. Shmigaïlo.
— L'amour, le dépit , le désespoir , l'ont nrifr hors de lui-même, dit Albanine.
• — -'l/amoiir! dit Elisabeth avec un sourire amer. Son amour pour la comtesse Dniéprof, amour qu'il lui jurait à l'époque où il m'en jurait tout autant! lin aimait que moi ; il n'aimerait jamais que moi , disafc-il , et... allez , nous savons tout.
— Pardon de ma franchise; mais je sais, moi, que vous ne savez rien de vrai dans tout ceci.
~ Soit , dit madame Shmigailo; mais perrn^ttez^moi de vous demander où il passe teB'eoirées, je dirai plus, ses journées en* Itères, depuis deux mois ?N'est-oe donc pas thesj la comtesse?
— ? Si cela est, qu'en «onéluez*raim>
-~— firtsous 4à , jetons*» conjure, dit M* venent Elisabeth. We pourrions-nouspa*- 1er- kie quelque autre ftbœe ?..* «t les> larmes Itti'bàigiraie&i loyaux.
l3a PBTRB IVANOVITGH.
Albànine se sentit une certaine contrainte dans une société de dames prévenues contre son meilleur ami; il se dispo* sait à partir, mais Roussakof entra.
— Je viens réclamer un arriéré de créance, madame Elisabeth Pavlovna, dit Roussakof en baisant la main de Lise et saluant les autres personnes. Sus! payez, payez, payez, ajouta-t-il en prenant place auprès d'Elisabeth. Il y a bien long-temps que vous m'avez promis, pour la première rencontre, le récit de vos aventures , à commencer, s'il vous plaît , de notre séparation forcée aux étangs de Presnensky à Moscou.
Cette demande étant appuyée , Lise commença de la sorte :
Quand notre calèche eut franchi la barrière dePresnensky, nous voulûmes nousar* rêter, et vous attendre , Matveï Ivanovitch; mais , tout-à-coup , du bord d'un champ s'élancèrent deux cavaliers qui galopèrent sur la route. La nuit était sombre; les cavaliers passèrent comme l'ombre d'un nuage, et je conçois qu'ils aient pu ne pas nous voir, car, au fait, nous avons entendu très distinctement le galop des chevaux,
9ETRE IVÀffOVITCH. l33
mais à grand'peine pûmes-nous distinguer les hommes. Notre cocher et les guides que vous nous aviez donnés crièrent, appelèrent à plusieurs reprises , mais les cavaliers ne s'arrêtèrent point. Le cocher mit les chevaux au grand galop, pensant que vous ne nous aviez point reconnus, et que nous allions vous rejoindre. Nos braves gens criaient toujours : peine superflue. Bientôt nous dûmes ralentir le pas de peur de crever les chevaux. Le jour commença à poindre; nos guides reconnurent que nous étions à vingt verstes de Moscou. Je demandai à être menée sur la route de Pétersbonrg par des chemins détournés. On aperçut au loin un petit village; nous nous y dirigeâmes pour prendre du repos et en donner à nos pauvres bêtes.
Avant d'arriver à ce village, nous vîmes sur le bord d'un fossé un homme gisant, baiigné dans son sang et privé de connaissance. Maman et moi nous sortîmes de la calèche, et nous remarquâmes avec joie des signes de vie dans ce malheureux. C'était un QÊficier russe. Nos guides lavèrent ses blessures » lui appliquèrent de leur mieux des
*3i4 mm* iv*K»*ra»
ba»cbgéfr , ,.efc nous»,, ay**tt' foit pjarer, le hieseé dans-lai oolècLes ^ nous iteeofnma»dàmea: d alternat* pas^ lt! restait privé de<s* aem»i les yeux fermés*, et paraissait éprouver dès douleurs* convulsi ves* A rwwé*m* wUagp, bous n?y trouvâmes? qu:itae vieille feutra malade; il venait «l'être dévasté ; cependant nous résolûmes d'y passer quelques jours-, n'ayant pas- le cou rage d'abandonner là «ans secours un officier russe que peut-être on pouvait sauver. Un de nos. guides-* s-enteadâù un peu à la f chirurgie.. ^
— J'y suis , c'est raoiiSénka%;dk Rôtiss&kaf, je le destinais au service, de m€S neveux, et j'ai fail ce garçon là carabin pour que plus tard il sût dans l'occasion panser k& blessures. Mon Sénka*. mesdames »>,.est un garçon précieux: il fait la cuisine ,, les bottes, «les babits, la barbe... il est < bon à tout; mes neveux m'en ftmt cornpiiment.
Au reste voilà le Russe! Il n'est rien.à>qa*i le Russe ne soit propre*... Pardon ^paraWnr* continuez, de grâce!
— Votre prévoyance de ban oncle, MatVeï Ivaoovittb ^ a tourné< & 1 avonftgÊ dfcrjnitartuaé* blessé* II est pacvetm stists
àil0 saiilagw, ,à* le ranimer qphén^peifc.dft j^wa. Je atoriheudr awûti ratoouvffe- jusqtift up* oerlain* pain* . la i parole et le mot* verr ipeut.* Get' officier s*, iwoaftma ; aérait, la eplu&elv laro&Uvsky*
Deux, jours après*, les paysans du i village commencèrent à sortir. des bois et à rentrer dam. leurs habitations, et. nous eûmes alors de plus; grandes facilités- pour soulager le malade. A la de m a iule de votre Sénka v les villageois allèrent chercher les médicament les plus indispensables chez» le prêtre qui demeurait ;à treize, verstes «de là* Le colonel Bpus, pria, avec beaucoup d'instances de oe. point Fabatuloaner ,, de le* conduire,. D'importé où, mais, en un. lieu où il fùfe du moins hors' delà portée des Français* Au bout de dix jours,, il déclarât être, ect élati d* voyager doucement ; nous partîmes* nous gagnâmes Ja route de Moscou à Pétersr baurgP! et, nous arrivâmes ; sans/ accident à T*w,.lA le. colonel trouva des personne» de, connaissance netstétablitxUas Ja» maison de. Lune dleiles, Ma,RosLtiaruet celle de «a* nMUipdevenaitde^lus.eaçlu^ délira ta Nom nfavioos, gaaia, moiudxe isomme^ltogeak,**
l36 PETRE IVÀNOVITCH.
il nous fallait entretenir nos trois guides* Dans le voyage,nous avions confié au colonel notre situation, nos malheurs et nos espérances. Il avait engagé ses amis de Tver à nous proposer un asile dans la maison même où il demeurait, et nous n'avions pu le refuser, non plus qu'une somme qu'il nous offrit sons la forme d'un simple prêt de circonstance. Cependant les forces du colonel, loin de se réparer, baissaient de jour en jour plus sensiblement ; le médecin nous dit en confidence qu'il était menacé d'une fin très prochaine , ou que du moins il tiendrait à peine encore un mois. Le malade souffrait horriblement quand il n'était pas abattu ; maman et moi, à tour de rôle, nous passions la nuit près de son chevet. Un jour qu'il souffrait moins , il nous pria de l'écouter , et nous dit : c Je sais que c'en est fait de moi ; je quitte la vie sans regret. Rien ne m'attache à l'existence ; j'ai payé ma dette à la patrie, et je vais mourir tranquille; notre patriotisme et notre climat la sauveront. Une seule chose me tourmente , trouble mes derniers jours... Qu'allez-vous devenir!... Votre mari, à vous, madame, en to
PETRE IVAN0V1TCH;' l3?
supposant vivant, ne pourra jamais voufr assurer une position indépendante. Il n'est pas homme à s'enrichir dans le service.: Vous , Elisabeth Pavlovna , malgré vos. droits à l'héritage de votre père , vous êtes bien persuadée, je crois, que votre tante n'a nulle envie de vous reconnaître pour sa nièce, et encore moins de se dessaisir de votre patrimoine. Je prévois beaucoup de» chagrins, de persécutions peut-être... Vous, êtes pauvre et sans défense! Votre oncle! Fournel , selon toute apparence, aura péri dans une attaque de nos partisans sur Mojaïsk, car depuis quelque temps nous ne faisons guère de prisonniers. Tout ce que vous m'avez dit de votre prétendu me fait, penser qu'avec un caractère si entréprenant: une tête si bouillante , une bravoure si extraordinaire , qu'avec tant de patriotisme ,f enfin, tant de haine contre les ennemis, il ne vivra pas assez pour voir l'heureuse issue de la guerre. Pardonnez-moi de vous affliger ; mais j'éprouve un impérieux besoin de vous dire toute ma pensée. Vyjighine pousse le»; courage jusqu'à la témérité; il finira pat rencontrer la mort. Et que deviendrez^ : 4- ia
tous sans* tauccin (défenseur sur r1ar terre 7 .h yous ttoi9)beauooup de reconnaissance, *t mon coeur se déchire à la , pensée <de<votte sort. Consentez à (ma proposition : mon oncle m'a laissé «n héritage un capital dont j'ai acheté uiie terre de raille cinq < cents àmesr; je n'ai point de pronhes (parons., ièt la conduite de mes ^collatéraux >les rendià mes yeux indignes de recevoir en bétd* toge la fortune d'un guerrier mort.en; combattant pour la patrie. Je veine vous laisser tout ce .que je possède en récompense: des soins que vous avez eus pour moUMaîs; pour que vous soyez assurée d'une situation indépendante, il faut vous mettre à couvert des traits; de la chicane. Souvenez vous bien de l'état de dénuement auquel vous êtes réduite; souvenez* vous que la princesse Kourdûkof vous mécontiaît.On a vu non seulement des tuteurs.'* mais des oncles, des pères, des mères inscrire leurs neveux, leurs propres enfansau nombre de leurs esclaves, et que de maux avaient à souffrir ces infortunés avant que le secret fût découvert, et il ne Tétait pas toujours. Vous n'avez pas en main» les preuves légales s de votre origine,
strias wécboas ^peuvent w*is susciter 'bien jte&clmgr'm&My a^iinaet jours q nef tout cela «ne nouleiperpôtoellement dans la> téte.'ba .^BGessef&wfidiitof «st.plos faible encore 4|iie,raécfeante ,<«&ais an» peut lui- conseiller 4e'rWM*s f>erdre pour avoir raison de 'vows ; i>n i effraiera, <et>el le se prêtera aux plus inidigs^Sf manèges. Ne vctii& exposez pas sans «défense aux. coups de l'intrigue et de la méchanceté. Conseatez à me donner votre jinain, et <a!ors, paraissant dans ie monde avec un nom et un état , voua pourrez hardiment, ouvertement, sans craindre aucune disgrâce., aucun affront, déjouer les ruses et.4*ft chicanes de votre famille. •
.< Je remerciai le colonel de Firttérêt qu'il plupart à mon sort , mais je refusai ses offiresytje lui dis que mon cœur et ma main appartenaient à un autre, et que je ne pouvais eu disposer. Il insista, il jura qu -il Cf^pectait la sainteté de ma promesse et de mes vœux.; il protesta que, dût-il vivre encore v ce- que ni le médecin, mJutrtnémt ue devaient .plus espérer y alors même il qç (^ns^yerait son droit d'époux que ppu^ie t^smettra-en. toute pureté k mon
J&O PJBTBE IVANOVITCH.
fiancé, en supposant que celui-ci n'eût point péri sur les champs de bataille ; qu'alors lui, Iaroslavsky, demanderait lui-même le divorce, et, comme un frère, me donnerait à l'ami de mon cœur. Enfin je le vis singulièrement obstiné dans ce projet; Anna Mikhaïlovna s'aperçut que l'opiniâtreté de mon refus redoublait son mal ; il se plaignait amèrement de ne pas emporter dans la tombe la confiance de celles qui allaient lui fermer les yeux; maman souffrait pour lui, elle me fit signe de consentir pour le consoler à ses derniers momens , et je crus sentir que les dernières volontés d'un mourant ont quelque chose de saint et de puissant comme la destinée. J'étais trop attendrie pour garder des volontés invariables, et je consentis. Dès le lendemain il y eut dans sa chambre une cérémonie religieuse : j'étais parée de blanc, je prononçai des vœux, j'entendis une voix émue et presque éteinte me jurer protection et défense ; puis les cierges disparurent avec le prêtre, son acolyte et les assistans ; le silence s'établit autour de nous; il ne fut interrompu que par le
PETRE IVANOVITCn, lift
dernier soupir du colonel, qui mourut entré nos bras , deux heures après.
Ici Elisabeth se trouvant hors d'état de poursuivre son récit, ce fut madame Shmigaïlo qui prit la parole à sa place.
— Nous partîmes pour Pétersbourg huit jours après les funérailles du colonel ; nous y trouvâmes l'oncle de ma Lise ; il avait été fait prisonnier et était venu avec un général russe blessé. Vous savez comment a commencé le procès qui est maintenant au dernier degré de juridiction. Jugez, après tout ce que vous venez d'entendre, si ma Lise a trahi les sermens qu'elle a faits à son ami 1 Si elle a cédé aux propositions pressantes du colonel, c'est moi qui l'y ai fait consentir, c'est moi qui l'en ai conjurée à mains jointes, et c'est uniquement par amour pour moi qu'elle s'est décidée à une démarche qui donnait une dernière consolation à un mourant, et la sauvait, elle, de )a misère et des humiliations dont elle allait être abreuvée ici dans sa famille. Mais Vyjighine a toujours été dans son cœur at daqs sa pensée , et il ose aujourd'hui
Ktccuser de .p«r£i<Uç, îUmhs-fque^WiW* l'ingrat! qui l&teahitf.etJa renie.
— Maman , je vous ai priée mille fois •de ne plus prononcer de vam moi un nom qui me Fait radl.
— Si Vyjîghine connut 'torites tes ci*- «onsttmees de ce *narât§e>,fM jcowhrite-est Uémable.... dit iA Ibaiûoe.
— Eh.^roes, chers amis, < s écria Râpa* sakof, les. amoureux *ont des -malades en délire; vous oubliez donc cela?* il s»*gii demies guérir, et.au lieu. de • cela w&hs .-U* fâchez. Pardon, j'oubliais que la maladie est ici même; ces mots me sont -échappés.— mille pardons !
AJn laquais entra sur ces entrefaites, et annonça Sa Splendeur le comte Mîron Bétrovitch Hohienkof.
— Ah , mon Dieu ! quand serai -je délivrée des visites de cet hofiune! s'éccia Elisabeth.
— Fais entrer, dit madame Shmjgoïlo sa^s consulter son élève. .De grâce,, ma chère Lise,à.quoi peuses-tu de,fai*eatteadçe « notre seul , protecteur , .notre unique défendeur Ji Je t'çn^aip, n^iutr^e ftue,.pMT
wrm ' TTjfwevrroH. if5
single ^considérât ion pour les «peints qu'il se donne , sois polie avec lui.
^Itousscikdf < et Albanine se disposaient à sortir, mais Lise obtint qu'ils voulussent bien * rester, ce «qui ne fit *pos 'toot*à~i»it plaisir à madame Sbmigallo.
*l*e courte «entra gravemeflt, regarda ien clignotant 'Roussakof et Albanine, et détourna la tète , puis il salua -madame 5hnugailo $ et s'avança vers Elisabeth , à qui H 'sou rit tendrement après lui avoir baisé la -ma mi. 'Le bon Romuald , qui était assis sur le sofa, se leva comme un commis devant son chef, et fit au comte trois salutations, auxquelles il fut répondu par une légère inclination de tête et un signe dé d'asseoir. M. Shmigaïlo alla gagner on coin, et attendit, pour s'asseoir sur une chaise , que le comte eût pris place sur le sdfa près d'Elisabeth.
-w J'ai à vous parler sans témoins d'une affaire des;plus importantes, madame, dit le comte ; ne pourrions-nous passer dans une autre chambre?
tRoussakof et Albanine échangèrent mai cotip'd?œil /et se retirèrent.
l44 PETAE IVÀWOVITCH.
— Laissez- moi seul avec ' les daraes, monsieur Shmigaïlo.
Le bon Romuaki se leva , fit une révérence , et sortit.
Le comte était remarquablement vêtu et avec la dernière élégance; il se tenait droit, tâchait de marcher ferme, et faisait le jeune. Les restes grisonnans de sa ci-devant chevelure blonde étaient parfumés aux essences et poudrés de main de maître; son gros visage rebondi s'encadrait en rond dans sa cravate , son col et sa poudre , comme une pleine lune rousse dans des nuages argentés. Il regardait Elisabeth de l'air du. monde le plus tendre ; il clignotait de ses petits yeux de kalmouk, se caressait les mains, et prenait sa prise de tabac avec une grimace toute particulière où se mêlait un sourire plein de coquetterie. Madame» Shmigaïlo attendait que les explications et le dialogue succédassent à cette impatientante pantomime. Elisabeth , qui savait mal dissimuler son ennui, bâillait sous., son mouchoir, regardait au plafond, et, croisait son châle.
— Elisabeth Pavlovna, dit enfin le comte,
PET RE IVÀWOVITCH. Ï^B
vous faites consister votre repos et tbtft votre bonheur dans une hrtirètiie' cottcltfsion de votre procès , n'est-il pas vrai?
— Vous exagérez, monsieur le* comte.
Mais il me serait très agréable de voir la fin des embarras où me jette ce procès. Une heureuse conclusion est importante pour moi , uniquement en ce qu'elle confirmera les droits de ma naissance.
— Et le bien , madame , le bien que Vous 'réclamez n'est pas une bagatelle. Sans une •fortune considérable, un titre de tpririoesse
n'est guère qu'une charge danfrlfc- nlomte. Croyez-en donc un homme expérimenté 'qtii est /votre ami sincère.;, c'est 'de mor-rtente que je parle , matante. Mille' <*nq rcèb"ts «ftmes s6fnt une bien belle et bonne* dftfeë', et les revenus- de ces mille cînq>cerite&nés -calculés pour viftgt&ns d'une injfJuatê'itéWfttion, vous représentent un capital qui1 tifl#t •suffis à acheter encore mille cinq cëi*l> Arttes; total trois mille âme»] fortàfiti («&»•, perbe! et si nous y ajoutons Iç. btoon <yqw vous avez hérité de feu vo*re ifeiri;.. vous pouvez vous regarder , à l'âge de vingt ans f comme une dame riche et très* rfchè Mais 4 >3
^^u^'^çd ^(ûiper yof re pnooès avec
-*ij$ wwdraifr bien en fuvc.aij,pHjp yiXt,
j*you*l'w dit,
. *-n £e}a dépend de vous. Voici lep plefts ppuvoir de la princesse ILourdûkof; je puis, $D jnoyen de cet acte, terminer av*ç vous à l'aittiahlje. Permettefl*moi de vGfia en lire quelques lignes ; ici il &st dif :
c I<e comte Hohlaqkpf a droit de céder .$*. vendre iyie& bj^9s|r soit meubles» spit ûp- .goettbtaj, 4e «gjiw les; <*#{** epnatiftiaat fe tfl^§mi^|o^,db fwpftpriété» de dispose* <fes ^K^PWW(^I^ftt >qonçlur0 d*s traasfwtfwos <$ur pfoçèsf.fciï^' tout.es cesôiops de. ma -part flH^cpyw et acquérir tpour PM>i*$eien qwïl le<j#$?r* «PPVe»aWfe jlH^iepatf e H^e*k<£ A t&Qto «dç t égte* : : et- . arrêter U>ps mes j^w«^t^s^fa(oti»t*bt seiaûe doanestouto jfMÎtmi)C0«)#À fwsoti doutée* ce* ehasc», j^i^é)èY6rai jftraai* aucune diseussioa ftt i>e *pp**f«erai point la légalité des pMig*tiois ^w?ilrmliia'dontiuu3tées en mon ftpœ> ■ , : — Yi9ï& 1* Rature de 1» prip#tfs* #t
»«p îmh 4w Mwa q«* »w «ofwww-
.ht- -Vous ferez, je lkspère, ton* ce que ffW6 prescrivent le devoir , la loi , l'honneur et la conscience.
.~*4e ferai ce qu'il vous plaira de m'ordenw -f voua êtes jv& souveraine.
~~ Bien honorée * dit en; souriant Elisabeth
— C'est moi qui, au contraire , me tiens fbtt honoré d'être esclave de votre volonté. Gom mandez r el vous verrez .comme je vous obéirai, Permettezrmoi » avant tout, de vous dirige que je pense, ce qui me tient au MMATt Muni des pouvoirs les plus illimités dp Je princette ELoardukof , je vais rédiger m Acte par lequel vous serez reconnue fi)le légitime du prince. Paul Pétrovitch. BMtchûtensky t et devrez recevoir le bien et les arrérages, de vingt années. le vous tfcewirai las meilleurs domaines situés dans Itflroismage de mes terres* et moi-même je réglerai le taux des dommages-intérêts fciiMfuela vous pnuves. {«retendre; Soyez pfliwadfaqiKfcle cempteserarfaitlargement.
Et ainsi le procès va se trouver terminé M*Mu*in0Uf retira Avantage notaUe jpour MHft> gvàees à^mon zèle et à mes efforts:
l48 METRE I V AÏTO VITCH.
C'est uniquement pour vous servir que j'ai pris les pleins pouvoirs de la princesse.
— Je vous dois beaucoup die reconnaissance, comte, pour woé bons offices, mais je ne désire rien tant que de voir la plus parfaite impartialité, la plus stricte équité présider à la conclusion de l'affaire.
— Pardon, mais avec vous où est la possibilité détester impartial? autant vaudrait-il commander d'être insensible à vos "charmes! Aussi à cette nouvelle que je vous tionne de l'état de votre affaire , j'ose ajouter un conseil dicté par le cœur. Écoutez: à votre âge, avec votre fortune, votre beauté, votre grâce , votre esprit , vous ne devez ni ne pouvez rester veuve. Votre bonne étoile vous a délivrée de votre premier prétendu, de ce monsieur Vyjighine qui a des mœurs et des principes à lui, des principes dangereux.
— Je vous prie de ne me point dire de mal de lui. En général, d'ailteurs, je hais la médisance.
— Je ne dis y as cela pouf lui faire tort. Presque tous nos jeunes gens se ressem*
PETRE 1VAN0V1TCH. . l4&
blent aujourd'hui : suffisans, orgueilleux ,' étourdis , dissipateurs. Par votre position dans le monde, il convient que vous fassiez choix d'un mari qui soit d'un âge mûr , d'un rang élevé ; d'un homme riche, connu, marquant, fait pour vous adorer, pour être l'esclave de vos volontés; d'un homme qui vous donne la plus entière liberté. Vous devez jouir désormais de toute l'indépendance d'une princesse régnante, et votre mari doit n'être que votre premier sujet, votre, ministre. Sans doute vous pouvez honorer de ce choix le fat le plus haut huppé, le petit maître le plus pimpant; mais : où sera la raison , le bon sens , la sagesse dans un tel parti ? Un mariage d'amour fait un assez joli effet dans les romans et dans les comédies, mais, dans le inonde réel, rien de plus triste que cette vie conjugale qui commence tout feu tout flammes, se change brusquement en langueur de tourtereaux, et bientôt se termine par la jalousie, les chagrins, les querelles, les rancunes, et quelquefois la haine. Je m'en rapporte là-dessus à votre expérience ^ Anna Mikhaïlovna; vous êtes une femme
tS» PEWtt ÏVÀ1WVIT0R. -
d'un grand sen* Quand vous1 am épousé M. Shorigaîlo, farves-votts foi tr par amour f Kon.
— Je foi fait par amitié, par estimé et considération....
— Voilà ce que je disais ; Famitié , F«* thne réciproque, voilà, voilà la base dtf mariage. L'amitié naît des services qu'on a rendus ; la considération , de l'Agé , da rang, de la naissance de celui....
-—Tout ceci n'est pas clair, monsieur le comte; c'est une question sur laquelle nous tomberions difficilement d'accord, dit madame Shmrgaïlô.
— En définitive , écoutez , Anna Mikhaïlovna; je suis persuadé que vous aimes sincèrement votre élève, conséquemment TôBs voulez son bonheur , et vous devriez erttrer dans mes vues. Quant à vous, Éftsabeth Pavlovna , vous savez que le sort de votre procès dépend de moi; votre naissance peut être reconnue , proclamée dès demain; ce qu'il a pu rfester d'incomplet , d'obscur dans mes explications , cette lettre Vous l'éclair cira.
En achetant ces mots , le ccmrteflohhw-
pbtm& rriL#mm&> I W «
kcrf tica de son portefeuille une lettre qu'il mit. sur la taMe, puis H salua Les deus; dames et sortit.
Elisabeth décacheta la lettre, la parcourut, et dit: — Cet homme est fou! c'est une promesse de m'épouser ! et elle jeta la lettre sur la table.
— Il est à remarquer, dit madame Shmigaïlo , que cette lettre a toutes les formes d'un acte notarié , mais il a eu la prtidence de ne la point signer. Il est fou , dis-tu, ma chère Lise? non pas; car il fait preuve, de beaucoup de jugement en voulant épouser une femme telle que toi ; mais c'est toi qûï serais folle en effet si tu épousais, jamais un homme tel que lui.
Le comte Hohlenkof était assis 4kanét ûnr grand fauteuil, près d'une d'une petite <tablQ sur laquelle se trouvaient les gazettes êxt jour et les comptes de régie de ses domaines. Il était onze heures du matin ; devant S* Splendeur se tenait, debout, Fédo* Kouçaef, directeur du comptoir des roi/tenus du comte.
ifcl PETBE ÎVÀNOV1TCH.
' -f-.A:merveille , Fédor! disait le comte en mettant des papiers dans son portefeuille, je suis content de toi.
— Je prendrai la liberté de rappeler à Votre Splendeur sa promesse de.... Et en parlant ainsi il s'inclinait profondément.
— De t'affranchir , n'est-ce pas? Cette affaire-là aussi viendra en son temps.
L'exemple de ton prédécesseur est là pour tè rappeler que je n'oublie rien. Patience! contente-toi pour le présent de ma bienveillance ?' frère. Ah çà , dis-moi , que penses- tu des affaires du prince Ântone Antonovitch Kourdûkof? As-tu lu, vu, examiné, calculé, médité?
— Je les connais à fond comme mon coffre, répondit Kouçaef; un grand bien, de grandes dettes, de grandes dépenses, de pçtit? revenus , une régie molle , des projets misérables , des combinaisons nulles ou fasses, enfin tous les élémens d'une banqueroute plus ou moins prochaine.
— Encore! Oh! c'est un homme bien malheureux que le prince Antone, vraiment bien malheureux ! Il lui est échu
*ETRE IVANOVITCU. l53
quatre héritages, et tout cela n'a pu remonter ses affaires.
— Votre Splendeur sait bien que le hasard souvent donne les richesses; mais que l'esprit est nécessaire pour les conserver; et c'est chose très simple que de devenir riche, c'est chose très compliquée que de savoir fixer la richesse autour de soi.
— Admirable ! tu te mets à philosopher, toi ! Bravissimo !
— J'aurai appris cela certainement de Votre Splendeur.
— Bien, frère ! vis long-temps et toujours apprends pour ton profit et pour le mien. Écoute. Ce pauvre priuce me fait mal au cœur de pitié ; je voudrais le soutenir de façon ou d'autre , d'autant plus qu'il lui faudra maintenant perdre près de la moitié des propriétés de sa femme. Cela fera du bruit, et Dieu sait si je ne serai pas accusé, moi..,. Imagine, frère, imagine un moyen pour qu'il ait de quoi vivre convenablement , payer ses dettes , et te récompenser d'une façon libérale.
— J'y ai bien pensé déjà , Votre Splendeur : le meilleur parti à prendre pour lui
l5î PETRE IVÀNOVITCH.
serait de se déclarer insolvable, de faire nommer une sorte de comité de tutelle pour la gestion des* affaires et lé paiement des dettes. En supposant que le revenu fût de cent cinquante mille roubles , il serait possible de faire décider que le prince reçoive pour son entretien 5o,ooo roubles, qu'il y ait pour les membres du comité , les frais de chancellerie , etc. , 5o,ooo, et queles autres 5o,ooo roubles soient répartis entre les créanciers. Il y aurait dans cet arrangement un grand avantage pour le prince , car nous n'admettrions que les lettres de change en bonne et due forme , et les créanciers abandonneraient avec plaisir les intérêts» et même une partie de leur capital , heureux d'arracher bien vite le reste à un homme qui de lui-même se serait déclaré insolvable. Et , dans la bagarre , on pourrait avec de l'argent comptant acheter à vil prix des lettres de change ; avis aux bons spéculateurs! Vous....
— Bravo! bravo! bravissimo, Fédorï
*Iio! ho! frère, tu en sais maintenant plus
long que moi, et je t'envie l'invention
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de «ce projet-là. Superbe! allons, c'est résolu, nom organiserons un comité.
~— Mon «fis est que Totre Splendeur se fasse appeler à le présider.
— * Ce ne serait pas mal , vraiment !
mais, vois-tu, je me suis embarqué dans uoe antre affaire.... et peut-être la princesse serait furieuse.... N'as-tu rien oui dire ?
—Oui, quelques paroles en l'air, et que je n'oserais,...
— - Dis , dis , parle hardiment : que disait -on ?
— On m'a dit en secret que Votre Splendemy que.... que vous... que vous êtes aoiaureux.
— Amoureux! Ha! ha! ha! ha! Es-tu dans ton bon sens? Au fait, je vois qu'il t'en coûte, frère, de répéter une sottise.
— Non seulement il est amoureux, mais c'est qu'il veut épouser, ajoute-fcon.
~~ Epouser, c'est une autre affaire. Mais onsI amoureux ! ha ! ha ! ha ! ha !
^—Amoureux, disait-on, de la colonelle Iaroslavsky, nièce de la princesse Kour*dàkof. Impossible ! me suis-je dit, surtout
l56 PETRE IVAIfOVITCH.
quand je la vis à l'église... Où a*-t-on pris que ce soit là une beauté ? Elle est si mince, si frêle, qu'à la peser ,... non y je tiens qu'elle ne pèse pas vingt livres.
— Ainsi tu estimes la beauté au poids ? Ha! ha! ha!
— Point du tout, Votre Splendeur; mais pourtant il faut qu'une femme, tout aussi bien qu'un bon destrier, ait un peu d'encolure; mais la colonelle Iaroslavsky est grêle, effilée, étriquée comme une poupée de sucre. Non , pour nous autres , ce n'est pas là une beauté.
— En affaires, l'ami, tu as la vue nette; mais, en fait de beauté, tu es aussi aveugle que le poids de vingt livres dont tu parlais tout à l'heure. Toute la ville, vieux et jeunes, tous ont proclamé madame Iaroslavsky la première beauté dePétersbourg, et j'en ai moi-même été singulièrement frappé. Mais s'ensuit-il pour cela que je sois devenu amoureux d'elle ? Non. non, pas si fou ! Je veux l'épouser parce que j'y sais devoir trouver mon compte. Ma Vénus et mon Cupidon, bien que de marbre, ont vieilli déjà aux yeux de bien des gens:
PITRE IVÀWOVITCH, 1$*]
•maintenant il me faut une Vénus de chair et d'os- pour attirer dans mon hôtel ceux dont j'ai besoin, et tu n'es pas là sans connaître le proverbe: toù le diable ne réussi t pas, envoyez une jolie femme* ; je crois même qu'on dit simplement : « envoyez une femme. » Les hommes ne tardent pas à avoir tout vu, et l'accoutumance leur rend les plus beaux pbjets familiers et indifférens. Cependant les adolescens deviennent hommes faits, et les vieillards sont bientôt mis de côté. Il faut, frère, se reverdir d'une moitié neuve, pour réchauffer les cœurs, pour attirer l'attention... Tiens, je te conseille de te marier dès que tu seras affranchi; mais preiids-moi une beauté , vois-tu , une élégante, et tu arriveras tout d'une haleine au baut de la montagne.
■ : — Ah ! Votre Splendeur a grandement '• ftiisoto! oui, à présent, je vois, je vois de quoi il s'agit. Je connais beaucoup un Se» e crétaire (a), un franc vaurien, qui déjà trois
(*)ïd le mot de secrétaire veut dire un juriste, attaché à
< chaéan des tribunaux pour examiner les affaires, présenter son
rapport et ses opinions aux juges, et même un projet de jugement
ou d'arrêt, qui, ordinairement, est confirmé d'emblée parle
1 tribmial saisi de l'aflaire.
tftd wenm iMAmojanm
Ibis a été mis en jugem*t)â>*tiiTm&£<ri*siM tiré tf affaires, graca aux jolk* pntraite noiree de m petite femme. H yaidi u»Wh oat qoi *•* un imbécile, un ignaranft * jampis il en fut: th bien ! l'argent tomhexkm lui en pluie abondante, parce qufil &<ptor femme une beauté..»
— Çà, tu vois donc! Assez, Fédér, va; retourne au comptoir, et si quelqu'un te parle de mon mariage.. ..
— Je ne dirai rien.
— Pourquoi ? Dis que je suis amoureux,1 éperdument amoureux : ajoute surtout que je sacrifie à l'amour mes intérêts les plus considérables; et appuie là-dessus, entends-tu ?
— Vous serez obéi , Votre Splendeur.
— Ah çà ! tu feras dbno xm projet de tutelle pour la prince Kaiardûkof; dèsqu'U eara prêt, apporte-le-moi. Je t'affranchirai,, tu J»&ffa& inscrit» dans nu^guilde œarcbaJide, et derrière le rideau tu gouverneras la tu-
*teU£»l0US Mm surveillance. SeiiTemPiV^m,
moimf
— Bien reconnaissant > Votre Sptaadmjr.
PETRB IVANOVITCH, l5g>
L présent je suis parfaitement au courant le la chose. Je vous entendrais tout un jour,; louche béante I — * Ce bon Fédor !