‹ Pétre Ivanovitch, suite du Gilblas russeChapitre 59 sur 67 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La comtesse Dnilprof.

— Ne cherchez point à me consoler, maman , dit Elisabeth ; je ne puis survivre à de pareils affronts. Bon Dieu ! par quoi ai -je mérité detre si malheureuse depuis le berceau !

— Mon enfant, fais-toi une raison, dit madame Shmigaïlo ; tu as des ennemis qui te calomnient et cherchent à profiter de ta faiblesse ; ils pensent que de méchans bruits pourront Rengager à partir de Pétersbourg.

— Voyons , expliquez- moi donc tout cela, dit M. Shmigaïlo.

— Vous savez que, d'après le conseil de mes amis, j'avais résolu d'aller faire des visites chez tous les membres de la famille de

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mon pète. Je fus frappée de voir qu'on ne nie recevait chez aucun : les uns étaient sortis, d'autres malades , et quelques vieilles tantes me 'firent dire qu'elles comptaient bien ne me recevoir jamais. Confondue , ' piquée, je pensai que mes orgueilleuses pareptes refusaient de lier connaissance avec moi, uniquement parce que ma nais» saj^qen'est pas encore juridiquement prou* vée, et que. la princesse Kourdûkof était parvenue à jeter des doutes sur ce point. Enfin une vieille tante me tira d'erreur : elle me reçut, mais pour me dire avec brusquerie; « Il ne me convenait point de vous voir; mais la force du sang l'emporte pour cette fois sur les convenances du monde* Je vais vous dire la vérité en gros, et après cela je vous prierai d'oublier que vous ayez jamais été chez moi. « Un pareil ton me ferait fuir au bout du monde ; mais, après ce que je venais d'éprouver chez les autres , ma curiosité , vivement excitée ^ rae donna la patience d'entendre ce préambule . sans le moindre signe d'indignation. «Honte, honte à vous, ma chère, à cet âge , avec cette figure d'ange , vous

lftl MME ITAtlOVlTCft.

être faussé aller &jde*pt*elfles choses ! — Mi ttfote, c'en mt trop. Et àquoi pensez-wia?

Etfmtë'qtfé mon désir d'être mise en possession de mon patrimoine serait plus coupable qute les efforts de ma tante Xourdûidf pour trfen dépouille* ? répondisse atsc force* —Ce n'est pas de eela-qo'if ô'agtt Tu es devenue la fafbtede'totfte la ville, ma chère dame. Il n'y a pas urt salcm ou ftm ne raconte de toi en chuchotant des 'choses qui font que les oreilles mè sifflant !' Quelles liaisons avais-tu donc, ttiâfdamfe, avant la guerre, avfec un jeune homme etttployéâans la chancellerie dueomteMiron ? Où et avec qui as-tu pris la fuite des domaines de la princesse Kourdûkof, qui t'y avait envoyée pour ton bien ? Gomment es-tu tombée en captivité parmi les Français ? et qu'avais-tu i faire au milieu dé la grande armée? Seigneur, mon Dieu! est*ce ainsi que voyage une jeune fille bien née ? Et avec quelle sorte de gens as-tu vécu à Moscou ? Puis, remarquant que je pâtissais et respirais à peine, la méchaftte vieille sourit et ajouta : — Oui, oui ; fais donc la mijaurée! Les hommes ont de la sensibilité pour tout cela ; c'est avec de

allés grimaces, je pense, qUetuas captivé lacosiavsky , et que tu t- es fait donne* «m: bien 9 en -couvrant par un mariage pri*. opkké tes: anciennes escapades. Voilà eH cpi?oa« dit >soua main , ma tfhère dame , »tv après cela , tu- oses paraître eu visite ches nous autres 1 C'est une effronterie qui sent le bivouac, ma mie. Ah ! va , tu nous fais assez honte de te nommer Pretchistensky $ aiais alors même qu'un oukase impérial, rendu tout exprès , te déclarerait princesse Prelchistensky , nous te renierions XQWi jamais une prostituée ne sera de, notre famille. » Je jetai sur elle un regard qui Ipi exprima énergiquement le profond JByéf>*jp que m'inspiraient son langage des halle* qt ses aveugles préventions ; mais ; je te'&ais fait une trop grande violence., et avais? tçop compté sur la force que,, donne la,pw0é du cœur; en me levant avec la fiferté Çuftje me devais à moi-même, je me setntjs» tPiflA« àrcoup défaillir. Ma tante r sans m q livrer la moindre émotion, ordonna à sessulwutee de nie. secourir, et sortie, ...... /; ;..;, ,Vk,/

— Ge aéra une calomnie; iaventée'phisrla princesse Keutdàkof , ;dit-ltfi Sbnpgaiilonc;;!

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— Assurément , et elle ne rôanquo pas de trompettes dans la haute société , où une ftVeçture bien scandaleuse est une bonne fortune, dit madame Shmigaïlo; là on se battrait pour porter le plus vite des bruits fâcheux et de mauvaises nouvelles.

r — C'est affreux ! reprit M. Schniigaïlo, voilà justement ce qui est arrivé à la chancellerie , et à ma table même. Un certain Moukolizof, commissionnaire de quatorzième classe... Mais, au diable soit de lui et de la chancellerie en ce moment !

' ■— Maintenant j'ai la clef de ces phrases hardies et équivoques dont se servirent avec roèî quelques uns de mes juges, quand j'allai avec mon oncle leur présenter mes facturas; je devine pourquoi le bon prince Ingrysky 9 refusé de me voir. Ah ! maman , mieux vaut la mort pour une jeune femme que la souillure de sa réputation. Ài-je donc, grand Dieu ! le moindre reproche à me faire ?

— La calomnie , ma chère , finit toujours par s'évanouir comme une odieuse nuit devant les rayons biehfaisans de la vérité, dit madame Shmigaïlo. Prends patience; les hommes parleront , puis seront confondus ,

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se tairont y en enfin oublieront tout; ta conduite suffira pour faire, tomber jusqu'àlader» nière ombre loint ai ne de la calomnie vaincue.

— Qui me défendra? les portes me sont presque toutes fermées, et les ennemis de mon honneur ont une vaste carrière ouverte à leurs exploits. Vous dites, maman, que les hommes oublieront la calomnie : et lui, l'oubliera-t-il , lui ? Il me fuit ; en devinonsnous à présent la cause? Les mauvais bruits seront parvenus jusqu'à lui.

. . Si, dans cette invention infâme, le nom de Pétre se trouve mêlé , c'est uniquement parce qu'il a été ton prétendu , dit M. Shmigaïlo :, au premier mot, il reconnaîtra la fourberie ; il sait comment tu t'es trcmvée retenue à Wilna, et le reste.

— On a pu lui faire entendre autre chose. . — r Eh bien ! il faut avoir une explication.

— Puis-je maintenant, sans m'abaisser, le presser encore de venir chez moi? Je lui ai écrit , il n'a pas même répondu ; j'en frémis de colère ; s'il m'aimait , lui-même serait venu ici me prier de lui expliquer tout ce qu'il ignore. Mais vous savez ses liaisons avec la comtesse Dniéprof : Dieu le lui par-

î66 proie TTATfovrrcnf.

donne. Je désirerais une seule chose m monde, c'est qu'A ne me méprisât poirtt, qu'il ne crût point à ta cafonmie , et qui! en fât indigné comme il le doit.

— Espérons en Dieu seul , dit madame Shmigaïlo ; je commence à me défier de la justice humaine.

Le jeune prince Pretchi9tensky, que Wtre avait vu blessé dans la maison d'un propriétaire de la Russie-Blanche, lorsqu'il passait, avec Adolphe, de Minsk au quartier général français , était resté chez son répondant jusqu'à ce que les Russes fussent venus occuper de nouveau cette contrée. Sa blessure étant guérie, le prince Pretchistensky se joignit à l'armée russe, combattit avec la valeur brillante qui convient à un prince russe ; et à la fin de la guerre, il était revenu à Pétersbourg avec le grade de colonel et plusieurs décorations , et de plus il avait emporté l'estime de ses chefs et l'amour de ses camarades.

A Pétersbourg il attira l'attention de la princesse Anne Kourdûkof , qui, bien qi/il

cfyneùt aecone parenté entre elle et lui, Délaissa pas que de l'appeler son neveu/ BU* lui proposai logement dans l'hôtel, et s'tiftbrça par tous les moyens de le rapprocher'de sa Pauline, car elle ne désirait rien ttt^Mm Asttffvons, que de voir sa fille devenir Fépouse de quelque prince Pretchistmftfey. Le prince n'était pas riche, aussi la princesse Rourdûkof se flattait que l'héritage qu'elle avait récemment fait et les cbmaras de la princesse Pauline seraient de* motif* péremptoires. Jusqu'alors on n'avait point sondé les dispositions du prince; mais, par des- allusions, on lui faisait sowveut remarquer que la plus grande félicité de ce monde était d'avoir pour femme une personne spirituelle', bonne, belle, et dfatt grand nom. Quelques instans après on disait que la princesse Pauline, à Paris méttae, était regardée comme un des meilleurs* partis qui fut en aucun pays. Le prince Pitttckiétensky faisait mine d'approuver,sans 40fflprendre où l'on en voulait venir; il deiWeUBait cfaee laprincesse, qui était sa tante,' si Won veut* au huitième ou neuvième degài1/ il appelait cousine la princesse Pau-

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line, afin de lui parler familièrement comme à tout le monde; enfin il plaisantait, folâtrait, s'amusait, inventait des fêtes, dessurprises, et narguait l'avenir en riant du présent. Dans la ville' on publiait qu'il était amoureux de la princesse Pauline, dont il se souciait comme de la santé du grand Lama.

Le prince Pretchistensky avait resserré l'amitié qui l'unissait à Pétre dans les camps et sur les champs de bataille, de ]8iaà i8i5. Depuis leur retour à Pétersjbourg, les deux amis se voyaient presque toii3 les jours.

Le prince vint chez Pétre dans la soirée, et le trouva avec Roussakof et Albanine. Ivan Ivanovitch Vyjighine n'était pas à la maison.

— Je viens t'adresser une prière, lui clit-it en entrant, oui, vraiment, une prière: d'aujourd'hui en huit, c'est le jour anniversaire de ma naissance et la fête patronale de ma cousine Pauline. Ma soi-disant tante a consenti , sur ma proposition , à donner une mascarade, un bal masqué, et cela pour que je puisse inviter ceux de. mes anciens camarades qui n'ont point été présenté*

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dans la maison. C'est que ma tante, voistu, observe l'étiquette plus strictement que les mandarins de la Chine; ainsi elle veut bien me complaire, et moi je trouve moyen de ro'amiuter , sans heurter son respect des convenances. Tu es une vieille connaissance de la famille, toi, mais tu as toi-même rompu avec eux, et pour cause. Je sens bien qu'à présent ton visage serait de contrebande à cette douane des convenances du grand monde. Fais-moi le plaisir d'y venir masqué, je t'en supplie; ma fête me semblera plus maussade que les arrêts si tu n'es pas avec moi. Voyons , touche là.

— Eh ! mon cher ami, répondit PétreJ qu'exiges tu de moi ? Tu sais que je ne puis souffrir la société de ce grand monde-là; et il serait fort inconvenant que j'allasse, masqué ou non, dans une maison où tu sais que je me suis prononcé fort cavalièrement sur le peu de prix que je mets à la perle de leur couronne princière, àla prîn- •cesse Pauline, leur chère idole.

— Tu n'aimes pas ce grand monde«Ù| , à la bonne heure, mais tu ine sacrifieras t$s antipathies philosophiques; et, quant à ce

t|Ui est au second poîtot , jte le co&tumefei ri bien , que personne ne tfe reconnaîtra, je tè le jure. Allons , tu ne peu* ttie refuser, à jtooi que tu as sauvé deux fois en 1814.

— Il ne s'agit pas de cela.

— Fort bien ! mais promets-tnoi de vetiir au bal : sache que la comtesse Dniéprof y sera ; elle a été invitée par la princesse "même.

— Quel rapport? Je ne suis le cavalier obligé ni de la comtesse Dniéprof , ni d'au-

• cime autre femme.

— Entre frères d'armes , esUil bien de faire ainsi le mystérieux? Te voit-on ailleurs, dis-moi, que chez la comtesse?

Ne passes-tu pas avec elle des journées entières? C'est de l'amitié, rien que de l'amitié, heim?

— Je ne te dissimulerai pas que c'est dans l'intérêt que me témoigne ce cœuran-

• géliqne que je trouve l'unique consolation de mes chagrins; aussi n'est-ce qu'avec elle que je parle ouvertement du passé, de mes anciennes «spérances, de mon bonheur

évanoui, dont le retour est désormais iic- *1K>s3ible*ËUe sente ne se lasse point de m'en-

-tondre. Mon cher camarade* crois bien que jjfadiitré d'une femme est la seule chose qui {misse guérir ou an moins soulager les souffrances de Fâme. Nous autres hommes , nous sommes trop froids, trop distraits, trop égoïstes...

— Une satire contre les hommes! cela

est bien d'un adorateur du beau sexe ! mais

tu né me persuaderas point que tu ne sois

bientôt guéri de ton ancienne passion,

avec un médecin tel que la comtesse. Moi ,

je tiens non seulement qu'elle peut soulager

un cœur malade , mais qu'elle est faite pour

ressusciter un mort. Badinage à part, c'est

une enchanteresse pleinede grâce, de goût,

d'esprit, de douceur, et avec cela une beauté

d'un caractère noble et original.

— Ajoute une bonté sans égale! énumérons jusqu'à demain ses belles qualités, et . nous n'aurons pas encore épuisé la matière ; tnais,pour te désabuser d'une idée trèsfausse, je le dis en vérité que jamais je ne serai ce qu'on appelle amoureux d'elle. Elle serait >oefit ibis plus parfaite qii'eHe tué serait taujours pas ma Liée.

— H faut i mm feen-attti* crue tu aies un

4 7^ PETRE IVAlTOViTCir.

pain de sucre au lieu d'un cœur sous la septième côte, si tu peux encore penser à cette Lise aujourd'hui appelée colonelle laroslavsky! L'armée te cite comme un de ses plus braves officiers; les nombreuses preuves que tu as données d'une générosité chevaleresque et d'une àme élevée, te valent enfin une considération dont tu refuses de te prévaloir dans le monde, et qui te fait d'autant plus d'honneur; ce serait donc péché et honte à toi de préférer à l'honorable comtesse Dniéprof, une femme, une-, comment te dire cela avec adoucissement? une femme qui... une femme que... enfin une femme perdue de réputation.

—C'est à toi de rougir, prince, de te faire l'écho du salon de la princesse Kourdûkof.

— Dislecho de toute la ville, mon digne camarade ! Je hante presque toutes les meilleures maisons, partout il n'y a qu'une voix sur madame Iaroslavsky. Je ne sais ce qu'elle a été jadis, mais ce que l'on rapporte d'elle me ferait croire qu'elle était riéçpo ur faire une excellente comédienne.

— Prince, tu me déchires ie coeur.

PÊTRE IVÀN0V1TCH. l*o

s — Je n'en ai pas l'intention; je parle au contraire pour ton bien. Frapperais écoute, disait Thémistocle , et moi je t'en dis autant. Les exploits de ta Lise fourniraient deux douzaines de contes à Boccace, s'il pouvait renaître de nos jours; et pour n'en citer qu'un exemple...

— Tais-toi,

— Soit! Mais sais- tu seulement comment mademoiselle Lisette s'est fait épouser par Jaroslavsky , comment elle a souscrit avec la main froide du colonel un legs universel des biens de celui-ci en sa faveur? Si la chose n'était pas vraie, bien que constatée par le témoignage d'une foule d'honnêtes gens, et même par le prêtre, il suffirait déconsidérer sa conduite actuelle pour se convaincre qu'elle n'a pas la plus petite ombre de la pudeur de son sexe. Figure-toi qu'elle cajole et amadoue ce vieux coquin de Hohleukof, afin qu'il lui fasse gagner son procès. Elle lui a suggéré l'idée de tirer de la princesse Kourdûkof des pouvoirs illimités, et de la trahir, moyennant quoi elle a promis d'épouser le comte. Mais c'est peu; elle a gagné jusqu'à l'infâme Pérénoschikof,

174 pbmh ivAjrovtreff,

qui aujourd'hui va ça et là intriguer pour elle. Je te donne ma parole d'honneur q«* jç tiens tout cela de gens très honorable», méritant toute confiance, et nullement de h princesse Kourdûkof ni des siens,

— Quel inextricable tissu de calomnies!

— Il n'y a pas jusqu'à ses procédés en* vers toi, mon bon ami, qui décèlent une conscience cuirassée de bronze ! Elle a eu l'audace de t écrire...

— Cette audace ne lui serait pas venue si elle ne m'aimait véritablement : et d'ailleurs j'en ai des preuves...

— Qu'elle t'aime ! eh mon Dieu ! qu'y «• t-il là de surprenant ? Une blanchisseuse de ma mère avait pour moi une passion qui allait jusqu'au délire, et elle a fini par se faire enlever par un cocher de place...

< — Tais- toi, tais-toi; je suis bien malheureux, et pourtant cest encore toi qui me fais pitié.

— Un seul mot ! Je ne veux pas que tu me prennes pour un calomniateur ou pour un colporteur crédule des calomnies d'autrui : Rouasakof , Àtbaniner dites vous-mêmes votre sentiment , parles.

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Roussakof garda le silence, Àlbanine dit: -~ Moi, j'ai cessé de la voir; j'ai méma

rompu avec le bon Shmigaïlo pour ne point

Fâcher Pétre Ivanovitch...

— Mes amis , ne me tuez pas.

— Tu viendras au bal masqué?

— Tu l'exiges ?

— Absolument.

— Eh bien ! vois comme je me venge du mal que l'on me fait; j'irai au bal masqué ; je m'y amuserai comme, d^ns le fond d'un bois, un homme seul peut s'amuser par la luit la plus sombre; mais j'irai au bal masr jué., puisque cela paraît te devoir être agréable.

Les deux amis s'embrassèrent, le prince . iortLt, et Pétre alla s'enfermer dans sa :bambre.

Le lendemain matin, Pétre prit à part Ubanine, et lui dit:

— Est-ce qu'en effet vous croyez qu'Eliwieth m'aime encore ?

— Je le tiens de madame Shmigaïlo* D'ailleurs, dans les récits mêmes d'Elisa-

1^6 PETRE IVÀtCOVITCff.

beth je l'ai remarqué. Au fait, il me semble que ni Elisabeth, ni madame Shmigaïlo, ni vous , n'avez perdu tout espoir de réconciliation. Tout cela ne me regarde point \

— Si l'amour peut encore avoir une place dans son cœur, dit Pétre en souriant avec amertume, si elle est encore capable de sentir quelque jalousie, je vais la punir cruellement de sa perfidie... Je donnerais mon sang pour qu'il fût vrai qu'elle m'aime encore! car alors elle éprouverait par ellemême ce que c'est que l'amour méprisé, trahi ! Oui ! je le lui ferai éprouver ce tourment qui me consume! Bon Dieu! quels êtres ce sont que les femmes ! Jamais je n'aurais pu croire que la fortune et des chimères d'ambition pussent lui tourner la tête et étouffer sa conscience! Qu'auraient pensé de moi les honnêtes gens, si je fusse allé tomber aux pieds d'une femme perdue de réputation? On aurait publié que je me suis vendu corps et âme. Non, je ne met vends point, et cela ne sera jamais dit ! Au contraire, je lui ferai voir, je ferai voir à

PETRE IVANOVITCH. IJJ

tout le monde que je ne pense même plus & elle!... Adieu !

— Où allez-vous de si bonne heure?

— Je sors pour affaires.

Pétre sortit; ii n'était que neuf heures du matin ; il marcha une heure entière dans les rues, et enfin il entra chez la comtesse Dniéprof; on le fît attendre au salon quelques minutes, et la comtesse vint à lui dans un élégant négligé. En jetant son premier regard sur Vyjighine, elle fut effrayée de le voir pâle comme un mort.

— Vous êtes malade, dit-elle, ou bien it

vous est arrivé quelque malheur ? De grâce , parlez; ne pourrais-je pas vous assister en quoi que ce fût?

— Je ne suis point malade, je suis malheureux, et vous pouvez mettre un terme à mes chagrins.

— Ne me faites pas languir; dites de quoi il s'agit; je suis prête à tout faire pour vous secourir.

— Excellente amie, je viens vous demander un sacrifice beaucoup plus grand que vous ne vous l'imaginez sans doute I

1^8 PB9RB ÏVANÛVITCH.

Je suis pauvre, sans protection, sans itlus* tration, et j'ose...

— Achevez.

— Si j'en dois croire madame Ronaba-.

linsky, il fut un temps où je ne vous fus pas indifférent; depuis, bien des choses ont changé ! Votre constante bienveillance me fait espérer.... pardon, je ne puis mettre aucune liaison dans ce que je dis... Je suis venu vous demander votre main. Si vous me refusez, je l'ai bien résolu, je meurs!

La comtesse, à ce langage, se sentit plus troublée encore que Pétre lui-même; ses joues se couvrirent d'une vive rougeur; elle voulut sourire, mais ce furent des larmes qui parurent dans ses yeux.

— Avez-vous bien réfléchi avant que de concevoir une telle résolution? dit-elle d'une voix faible et les yeux baissés.

— Je suis pauvre et n'ai pas le droit assurément... je sens toute la hardiesse de ma démarche... mais....

— Il n'est pas question de votre fortune... mais Lise !

— Je ne l'aime point ; elle est indigne de mon amour.

«—Vous n'aimez plus Lise! Mais, ro air tne^-voua, moi?

-"-Comtesse! je ne vous ferai que des aveux sincères ; si je n'eusse point connu Elisabeth, une seule femme au monde aurait eu içon cœur, et c'est vous. Je n'aime plus Lise, et c'est vous qui m'avez consolé, d'elle par les soins de votre douce amitié, c'est avec vous seule que je puis être heureux. Vous êtes mon ange gardien, vous êtes ma force et ma sagesse; sans vous, la vie m'est à charge, le jour m'est odieux !

La comtesse se cacha le visage de son mouchoir et tendit la main à Pétre, qui la couvrit de baisers.

— La vie ou la mort ! dit Vyjighine d'une voix altérée.

— La franchise appelle la franchise, répondit-elle après quelques minutes de silence; je vous aime, vous le savez, et mon amour jamais ne changera d'objet ; jamais je ne me suis flattée de voir cet amour cou* ronné d'une tendre réciprocité; je vous ai~ mais sans espérance , et en vous tenant w* langage consolateur , c'est moi- même que je cherchais à consoler par votre amitié de

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l'impossibilité d'obtenir votre amour. Si vous êtes convaincu que mon amour, que l'amitié, que l'abnégation sincère d'une femme, peuvent faire votre bonheur et même adoucir ce qu'il y a de pénible dans le souvenir du passé... voici ma main ; je consens à devenir votre épouse.

— Comtesse!...

Vyjighine voulut lui baiser la main ; mais elle la tenait alors appuyée sur son épaule v Pétre la saisit pour la presser sur son cœur, et la comtesse elle-même tomba dans ses bras.

— . Pétre , ô mon ami , tu me rends la vie! Je suis à toi pour toujours !

Vyjighine ne se reconnaissait plus; il pleurait, il riait, il commençait une parole et s'interrompait, devenait rêveur et souriait à sa digne amie. Après avoir passé deux heures chez la comtesse, il sortit, et de toute la journée ne reparut point à la maison. Il errait sans but dans les rues les moins fréquentées. Le soir, en rentrant, il se souvint que son mariage était fixé au. dixième jour ; mais il n'osait faire part ni à

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son père , ni à ses amis, de ce qui lui était arrivé dans la matinée ; il se déroba à leurs regards comme s'il eût fait une mauvaise action.

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