‹ Pétre Ivanovitch, suite du Gilblas russeChapitre 62 sur 67 · DOUS · texte numérisé non relu

DOUS

Les officiers , se tenant par la main , passèrent dans le grand salon.

— Dites-moi , je vous prie, prince , qui sont ces Polonaises ? Yous m'avez paru les' connaître , dit un officier au ppnce PrelK * dûstensky.

— Ge seat les filles de Morikoasky, pro»

i:g» PETBE 1VAHOYIVCH.

priél aire lithuanien. L'aiàée, ceinture. i?erte, se nomme Ludovikà, Vautré, Thérèse- Leurs frères ont servi dans* l'armée. française et ont péri en Russie. No& officiers russes ont consolé les sœurs. L'une est femme d'un capitaine de hussards, l'autre d'un colonel d'artillerie. Quant au père, hélas 1 il a eu du malheur!

— En effet, la perte de deux fils...

— C'est un malheur d'un autre genre *, il était marié en secondes noces à une jeune et très jolie femme , voyez-vous ; elle a soutenu, avec une fermeté exemplaire, les attaques faites à son cœur par les officiers et les généraux français, elle a déjoué toutes leurs manœuvres les plus hr.biles; mais, la guerre finie , elle s'est séparée de corps et de biens, et a épousé un porte-enseigne russe.

— Joie et santé à ce brave enseigne l dirent les officiers.

— La plupart de nos dames russes préfèrent les Français à leurs compatriotes; il faut bien que d autres nous rendent plus de justice, dit le prince; et, dans ce grave procès , les Polonaises seront nos avocats et

PETRK IVANOVITCH. Ig3

nos témoins, devant le tribunal universel du beau sexe.

Le comte Hohlenkof , ayant fini sa partie <le whist , promenait sa splendide gravité dans les salons , et , le double lorgnon à la main, regardait çà et là. Il était suivi de la troupe de ses complaisans , vers lesquels il se tournait quelquefois, et il honorait chacun d'eux successivement d'un mot ou d'un regard. Le comte était fort gai.

Tout-à-coup, accourt vers lui un homme «n domino chiffonné, qui le saisit par le bras et l'entraîne à l'écart. Le comte Miron Pétrovitch fut singulièrement surpris d'une pareille familiarité.

» Ha ! ha ! ha ! quoi , vous ne m'avez pas encore reconnu ! dit cavalièrement le masque au domino frippé.

— As- tu perdu l'esprit, Pérénoschikof»

pour venir te jeter ainsi sur les gens ! dit la comte avec colère.

— J'ai perdu l'esprit! ha! ha! ha: Et comment aî-je donc si bien mené votre af-

:j#94 FW1W IVÀÏWWWH.

ftfre? heim ? tronvea-rooi de nos feue qui manœuvrent comme moi ! Ha I ha<Mtti )

— Çà,. lâche-moi! lâche-moi, te dis-je, imbécile ! Qu'est-ce que tu as donc ce soir?

--Je veux voua faire partager mon ravissement et vous réjouir un moment. Écoutez , comte , j'ai dîné aujourd'hui avec des officiers chez Feuillette1. Ah ! nous avons bu, mais bu gaillardement! Moi, je crains toujours de me griser, de penr de parler plus qu'il ne faut, mais cette fois, il n'y avait pas à marchander, et...

— Va te coucher , va vite, frère, et laissemoi en repos , dit le comte en repoussant Péréhoschikof. Dieu me garde qu'on t'ait vu causant en particulier avec moi !

— Et où serait le grand malheur? Se suisje donc pas noble comme les autres? Vous êtes bien prompt à oublier les services. Ha ! ha! ha! à table, les officiers ont parlé de la colonelle Iarosîovsky , e» moi, en écoutant leurs récits, j'en jouissais comme un auteur de sa propre composition, et je pensais à vous, comte! lia! ha! ha!

— Parle plus bas; va pfcrtàt laisse moi

Hère à 'l'instant , on je le fais iwefttnr dehors Mè Fâcherait u le bras ? dit le comte à peine maître àt sa colère.

— Bravo î me faire mettre dehors ! 'c'est charmant , Votre Splendeur , et ce mrotme récompense de tous mes soins ! Ha ! ha f ha !

— Va dormir, va, dit le comte. Et /se trouvant dégagé de son compère , il passa rapidement dans une autre salle. Pérénoschikof le suivit à quelques pas de distance ; mais, en entrant dans la salle du bosquet, c'était lui qui s'était emparé du bras de Vyjighine au moment où ce dernier allait aborder le domino rose et le domino vert. Pérénoschikof entraîna vivement notre pèlerin dans un endroit isolé , et lui dit :

— Ne faites pas le mystérieux f prince Pretchistensky ; il ne m'est pas difficile -de tous reconnaître ; ha ! ha ! ha ! Je suis venu

~- ce matin chez vous , là-haut, et j'ai vu ce costume sur le lit de votre valet de chafribre.

' Savez-»vous- que f» dîné aujourd'hui5 âVec des officiers chez FeniHette ?; Nous atons bu à: votre santé ; ce sont vos amis ; triais comme nous avons bu ! et le grand toast ! il y a eu un grand toast: à votre prochaii^

. I96 PETRE IVJlWOVITCH.

mariage avec la princesse Pauline-AntojjOYiia Kourdùkof, car vous en finirez bien* tôt avec elle, dit-on... Ha! ha! ha! Je sais . r tout , badinage à part ; et vous me serez , redevable de ce que la colonelle Iaroslavskj n'a point enlevé et n'enlèvera point à votre future belle-mère le bien qu'on lui dispute; entendez -vous bien?

 ces mots , le pèlerin , à qui la patience était sur le point d'échapper, se contint, et même écouta avec beaucoup d attention ce qui suit:

— Eh bien , c'est à vous, en définitive, que profitera l'héritage tant contesté ! ajouta Pérénoschikof. J'ai découvert, voyez-vons, que le comte Miron ne s'est muni des pleins pouvoirs de la princesse Kourdùkof que pour la trahir ; on ne m'a pas fait confidence, mais je n'eu suis pas moins bien informé, et je sais tout, ha! ha! ha! je sais tout. Oh ! pour vous , je suis sur que yous ne serez pas ingrat comme le comte Miron Pétrovitch. Dieu vous garde de cet homme abominable! c'est un serpent! Il veut épouser la colonelle, et savez -vous ce

qu'il a fait? Je vais vous l'expliquer en

PETBE IVÀWOVITCH. IQf '

parabole.... ha! ha! ha! Quand j'étais à l'école , à Moscou , il arrivait quelquefois aux écoliers d'avoir de l'argent mignon, et dé . se réunir pour acheter des prunes et différentes baies ; je ne manquais jamais de choisir dans mon écot les plus délicats d'entre mes camarades ; et pour que la jatte friande me restât à moi seul, dès qu'elle était entamée, je crachais dedans comme par mégarde, et les autres de jeter là leurs cuillères, et moi d'avaler tout à leur santé ! ha ! ha ! ha !... voilà exactement comment se conduit le comte Hohlenkof.

Il a dénigré , vilipendé la pauvre Iaroslavsky, de peur que d'autres ne lui disputassent ce friand morceau. Ha! ha! ha! on vante son esprit; et, sans moi, il n'aurait su rien faire. Lui, non , il n'aurait pu inventer de bonnes histoires scandaleuses sur le compte de la belle Iaroslavsky; son imagination est froide, obtuse.... Il m'a demandé assistance, et c'est moi qui ai improvisé tout le poème... Ha! ha! ha! ha! Le bon Shmigaïlo, qui est un peu bête, m'a raconté tous les détails de la vie de la malheureuse jeune princesse : car, après tout ,

ig£r PET&E iyjUTÛVÏTCtt.

elle est princesse r et de votre nom encom, et moi, sur ce canevas, j'ai brodé et mis les franges..» Ha! ha! ha! je sais tout, j'en- ai fait un roman admirable. Je commence aux premières amours d'Elisabeth avec Vyjighine, alors employé civil et particulier très riche, depuis officier brillant, la poitrine couverte de blessures et de décora* tions , mais la bourse à sec ; je fais de Lise une héroïne errante tout-à-fait dans le goût anacréontique. J'ai historié tout cela de tant de belles choses que je n'en ai plus mémoire; mais cela a pris, et le monde a ajouté, grossi , amplifié mon thème de telle sorte qu'il est résulté une merveille, ou si vous voulez un monstre que fuient tous les honnêtes gens , et autres. Ha ! ha ! ha ! maintenant il ne reste plus à la colonelle que de se jeter dans les bras du premier venu pour régulariser tous ses méfaits imaginaires. C'est là mon chef-d'œuvre ! voilà ce que j'ai fait par complaisance pour le comte Ho^hlenkoé, et lui... Oh! il faut qu'il expie chèrement son ingratitude envers moi; oui» je jure que la belle Iaroslavsky ne sera point à* ce vieux crocodile. Je me flatte que

vous n'en userez pas comme lui; il, m'a insulté ici même. La princesse KourdûkoÉ aura gain de cause ; je tous garantis que la nolouelle, sa nièce, perdra le procès: je veux faire cela pour vous. Je suis parfaitement au courant ; j'empêcherai que le comte ne fasse ses orges ; il faut que je me venge de ce loup maudit.. Ha! ha! ha!

or çà, prince , vous êtes ici maître et seigneur aujourd'hui, venez me faire sabler quelque peu de Champagne.

Pérénoschikof , en parlant ainsi , voulait entraîner après lui le pèlerin , mais celui-ci le repoussa d'un bras vigoureux, et ne pouvant plus contenir son indignation, lui dit :

— Va -t'en , scélérat!... Pérénoschikof sauta trois pas en arrière.

— De qui est cette voix? elle ne^ m'est pas inconnue, dit-il avec surprise à luimême. Allons, il paraît que tout le inonde ici: s'entend pour me... pour me mystifier. Et! que le diable les emporte! Ha ! ha! haJ

Là-dessus Pérénoschikof s'en fut dans le gratuUalon , où il s'attacha à une sorte de boMte.meUle.

— -Suis-je^sseK malheureux ! s'écria i:

aOO PETRE IVÀNOV1TCH.

lontai rement le pèlerin, et il se précipita ma* chinalement vers l'issue. Comme il descendait l'escalier, quelqu'un lui mit la main sur le bras; regardant, qui ce pouvait être, il reconnut les deux masques aux dominos, l'un vert et l'autre rose. La dame au domino vert lui dit: — Révérend père, veuillez conduire deux pèlerines jusqu'à la voiture qui les attend. Écoutez , bon pèlerin , pour parler sérieusement, comme nous désirons garder l'incognito, nous n'avons pas voulu que l'équipage vînt nous prendre à la sortie de cette maison ; notre voiture est au coin de la rue. Nous espérons que vous ne refuserez pas d'être notre cavalier. Sans donner le temps au pèlerin de répondre, le domino vert descendit l'escalier, appuyé sur le bras du cavalier silencieux; le domino rose les suivait.

Dans l'antichambre, les dames se firent mettre leurs pelisses, le pèlerin son manteau, et tous trois se trouvèrent aussitôt dansla rue.

Un laquais, les ayant devancés à l'angle de la rue, tenait déjà ouverte la portière d'une voiture à quatre places quand ses

PETRE IVAWOVITCH. 201

maîtresses y armèrent. La dame au domino rose entra la première; après elle entra sa compagne qui, tenant touj ourslamain du pèlerin, lui dit:

— De grâce , révérend père , asseyezvous ici près de nous;on ne refuse point la prière des dames, surtout de dames qui n'épargnent rien pour entrer dans la voie du salut et de la réconciliation.

— Aimable dame, qui que vous soyez, répondit-il, je vous prie de me pardonner lamorosité de mon humeur, et de vous souvenir, au reste, que l'intrigue des masques finit à la porte du bal masqué. Si vous vous êtes proposé de vous amuser à nies dépensai faut convenir que vous avez on ne peut plus mal choisi votre temps; je suis trop indisposé, trop malade, pour pouvoir vous faire compagnie un instant de plus. Je vous conjure d'agréer mes excuses...

— Venez, vous ne pouvez vous en dispenser, dit la dame au domino vert. Il ne s'agit point ici d'un badinage, mais d'une affaire des plus sérieuses. Nous vous conjurons , à notre tour, par tout ce qui vous fut cher, de prendre place avec nous dans cette voiture.

aoa P£TRE IVJUfO¥ITCB.

A ces mots le pèlerin entra machinale* ment dans la voiture , qui se referma et roula aussitôt.

La lumière des lanternes se reflétait dans l'intérieur de l'équipage. — La mystification est finie, dit la dame au domino vert. Allons, ôtez votre masque, Pétre Ivanovitch»

Pétre obéit. La dame au domino rose ôta de même le sien.

— Lise !... s'écria Vyjighine, Elisabeth Pavlovna !

—Oui, c'est moi, c'est ta Lise. Mets fin aux malentendus , aux bouderies, au dépit, à la colère. J'ai entendu tout ce que tu as dit sous le bosquet au prince Pretchistensky,. Tu m'aimes, Pétre ; et pour savoir si je t'aime, moi, tu peux t'en convaincre par la démarche que je viens de tenter avec tou J'ai surmonté ma timidité naturelle, et je suis allée dans cette maison, chez mes plus cruels ennemis, pour t'y voir; oui, j'avais su par mes gens dont l'un est lié au valet de chambre du prince ton ami, que tu irais au bal et que tu porterais ce costume. Enfin làyayant pu me convaincre que tu m'aimes, je me suis décidée, à t'enlev*ar pour ainsi

P£X*& JVAH0V1TCH. âoS

dis», et c'est le premier procédé hardi dont je aie sois sentie capable; mais aussi' juge à présent de la violence de mon amour pour toi par cette démarche extraordinaire! On m'a calomniée de la plus infâme manière dans le monde; que Ton sache maintenant ce qui vient de se passer réellement entre nous, on ne pourra plus assez me honnir, il faudra me lapider. Oh! je n'étais pas née pour faire figure, je n'ai point été élevée pour ce tourbillon de vices brillans qu'on appelle le monde, je ne sais point y vivre, j'en ignore les lois; il me rejette, il me repousse, l'air qu'on y respire me suffoque» Mais que j'aie ton amour et ton es«< time, et l'on ne me verra point m'inquiéter de ce que penseront et diront ceux qui l'habitent.

Pétre regardait Elisabeth; il fondit en larmes, lui saisit la main, et dit : — Lise, monangélique amie, on t'a lâchement, horriblement calomniée... mais cette affreuse trame ne tuera que moi seul. Grand Dieu J tu. ne sais pas,. Lise, combien je suis malheureux !

— - Oublions tout ce qui nous a tenus

304 PEtRE IVÀHOVITCH.

séparés jusqu'à ce jour, dit Elisabeth. Et que me fait la malignité des hommes si tu es convaincu , toi, que je suis innocente? C'est pour toi que je vis , et je ne veux connaître personne !

— O hommes ! hommes! de quoi n'êtes- vous pas capables! La vertu, la beauté, les grâces, les talens et l'esprit réunis, sont pour vous un objet odieux avoir. Oui, Lise, je lésais, ta vertu est pure comme le plus beau jour , mais je suis terriblement puni d'avoir laissé l'orgueil prendre accès dans mon cœur, d'avoir cru un moment aux bruits publics, et de m'être enfin laissé aller auxconvenan ces du monde. Lise? j'aurais trop à souffrir, je t'aime, oui, je t'aime ! Ici il porta lamaîn de Lise sur son cœur, puis sur ses lèvres, et ajouta d'une voix entrecoupée: et je ne puis plus t'appartenir!

— Ciel ! il serait donc vrai que tu aimes la comtesse Dniéprof? Oh! malheureuse, qu'ai-je fait à Dieu !

Vyjighine fit descendre brusquement la vitre de la portière, et cria au cocher: Arrête ! et la voiture s'arrêta.

— Lise, pardonne-moi; Lise, garde-toi

PETRE IVÀffOVITCH. 205

de me maudire ! tu serais injuste; le malheur excède déjà mes forces. Mais je n'ai jamais aimé que toi, que toi seule, et jamais, jusqu'au dernier moment de ma vie, je n'aimerai que toi... Mais aujourd'hui je ne puis plust'appartenir. C'en est fait... Lesméchans nous ont perdus. Pardonne... Adieu, Lise, adieu, madame !

Vyjighine baisa vivement la main de Lise, poussa la portière , s'élança hors de la voiture, et se perdit dans l'obscurité. Elisabeth s'évanouit entre les bras de sa compagne. L'équipage roula vers le logis.

CHAWTÏIB VITX.

Fk 4*procèt d'SUiibetfc. -*• Les ttoonête» geas.

JLe lendemain du bal, Pétre était assis, le soir, à sa table ; il était occupé à écrire, seul dans sa chambre; son père et Albanine étaient sortis. Après avoir terminé une lettre , il la lisait des yeux , et paraissait être drfns la plus grande agitation. Il leva la tête, et vit Roussakof debout devant lui.

— Mon cher Pétre Ivanovitch, il faut que vous soyez plongé dans un bien grand trouble. Voilà bien un quart d'heure que je suis planté là devant vous sans que vous m'aperceviez. Et que faites-vous donc, mon ami ?

— C'est une lettre que je vous écris.

— A moi? voyons, donnez. De quoi s'agit-il?

■ MTW?- tTAIWVTTCH. ''307

-—Je ne puis encore* vous donner cette lettre , tïît Fétre en la mettant dans un tiroir.

— De grâee,-expHquez-veus de vive voix; expliquez-vous.

— Non; il n'est pas temps... (Test un secret.

— Un secret qu'on ne peut dire et qu'on peut écrire ? ceci est fort étrange !

— Entre tous mes amis , c'est vous «que j*ai ehoisi pour être le confident de mon secret. Il paraît que le sort a voulu toutefois que vous en eussiez connaissance avant le temps, puisqu'il vous a amené ici en ce moment. Tous êtes opiniâtre : je vous vois venir; vous ne me quitterez plus que vous n'ayez su un secret dont voi» voyez que la première confidence vous était acquise f et înoi je ne me ferai point prier par un digne ami ; mais, avant que je m'explique , j*eatige votre parole de ne révéler ce secret à per- Bonne^ pas même à mon père.

— Je 'vous en donne m» parole, car je suppose que le secret dont il s'agit importe à tertre bonheur.

— A mon bonheur ! repartit Vyfigbine

Û08 PJETRE IVANOVITCH.

avec le sourire le plus amer; et il garda le silence pendant quelques minutes. Vous êtes un homme d'un caractère ferme, ajouta* t-il, vous avez en tout temps méprisé les plus grands périls, vous savez ce que c'est que la vie, ce que c'est que la mort...

— En effet « je pense que ni la vie ni la mort ne méritent qu'on prenne souci d'elles, mon cher Pétre Ivanovitch ; un nom sans tache et un morceau de pain chaque jour dans la vie , une sagène de terre à la mort ; tout le reste est vanitas vanitatum, et pure billevesée !

— Mais si un malheureux, avec un nom sans tache, dont il ne se contente point, ne goûte plus son pain quotidien sans que le sort l'imprègne d'absinthe dans sa bouche, la mort n'est-elle pas pour lui la félicité?

— La félicité ! non , mon cher Pétre Ivanovitch, mais le terme de ses douleurs terrestres.

— La vie m'est devenue insupportable!

la lumière du jour m'est odieuse!

— Portez sans murmure la croix pesante, afin d'avoir droit de compter sur la viç fu« ture.

PEÏRE IVAWOVITCH. 20Q

— La force me manque, a la fin, et je succombe sous le fardeau.

— La force de l'âme vient de l'esprit et '•'. du cœur. Fortifiez-vous par la foi. Si la croix est pesante , appelez à votre secours la Foi , l'Espérance et l'Amour.

— C'est l'amour terrestre qui m'a privé* de mon courage. Vous savez ce qui m'est arrivé; Elisabeth est innocente, elle m'aime, "J et moi, j'aime Elisabeth plus que la vie!... -

— Je ne vois pas ce qu'il y a de <léséspé-;!?j rant en ceci. "

— Mais, avant de découvrir l'innocence1* d'Elisabeth , j'ai donné parole d'épouser la ' comtesse Dniéprof. ■ ■ J

— Vous avez promis là une chose quiij' n'avait plus de maître : le maître aujourd'hui s'est retrouvé , et vous n'avez pas le droit de • disposer de la propriété d'autrui ; vous devez la rendre à son maître. La propriété , . c'est votre cœur, le propriétaire retrouvé, ■ c'est Elisabeth.

:~ Non, mon digne ami, je ne puis; j'ai S' donné ma parole à une femme parfaite, qui . a pour moi un amour trop véritable; je'-ûe^ pais l'outrager aussi cruellement \ ce sëfrait 4- 18

3L0 PETA£ IVAJTOVJTCH.

un opprobre pour moi-même ! J'ai résolu de tout terminer par un coup de feu ! Je vous prie seulement de tenir bien secrète la vraie cause de ma fin 9 et de faire adroitement courir le bruit que je me suis donné la mort dans un accès de fièvre chaude. Vous comprenez que par là vous sauvez l'honneur de la comtesse , et tel est le soin qui m'occupe avant, tout.

Pendant que Vyjighine parlait ainsi, Roussakofse signait et faisait une prière mentale.

— • Je sais , poursuivit Pétre , combien votre ame est noble et délicate; aussi est-ce à vous encore que je recommande mon vieux père et ma sœur. Soyez leur consolateur , leur ami ; occupez près d'eux ma place. Quant à mon frère , il est si attaché à son service et à ses chefs qu'il ne peut donner lieu à aucune inquiétude ; c'est un jeune homme aussi rangé que brave, et tout le monde le chérit dans son régiment. Au nom de notre sainte amitié , n'abandonner point mon père et ma sœur, et vous ferez passer à- tron frère une lettre qui est d^jà pspte,-

jPqt ctGFrems 4e formes inondaient 1* vi-

sage^deRoussakof ; ses lèvres tremblaient; il voulu!) ^parler, et ne put proférer un mofc:

— Demain vous, ires -trouver Elisabeth ; dites-lui que je l'ai chérie jusqu'à mon dernier soupir.,, dites-lur que je suis mort de n'avoir pu songer... non, ne lui dites rien, cela l'accablerait .. ou dites4e-lui,inais dans quelques années.

Roussakof se jeta au cou de Pétre, et hû diten sanglotant :

—Tu m'assassines, cruel jeune homme.; songe que je t'aime comme si tu étais mon* fils.

— J'avais comp té sur votre fermeté , Malveïdvaaovitch!

-~ Ma fermeté ! ma fermeté !... Oui, quand il s agit du salut et de la gloire de la Russie, en effet, j'ai de la fermeté ;' pour la Russie, je suis prêt à me faire sauter avec les J&UKS d'une ville entière ; pour mes amis je fdœueitaîs tram corps à déchiqueter en manus mocceauji... Mais, au nom de Dieu I ajmtoftew&alwf en se: jetant aux pieds de Vjji^iipe, au «on^ du Sauveur! je te can- ; ju*e,de, rentres en toi-même ! Ne *a pas «te: priver *da da vie éternelle; sois toujours

• H PETRE IYAJTOVITCH.

homme , sois soldat du Christ , et ne déserte pas plus le poste de la Providence que celui de l'honneur et de la vertu.

— Je l'ai résolu.

— Qu'as-tu résolu ? de perdre ton âme, de vouer ton nom à l'opprobre, de faire le malheur de tes parens, de tes amis et de deux femmes respectables et dignes de ton amour. Et tu dis que tu Tas résolu !... Pétre Ivanovitch , ce n'est pas ici de la fermeté , de la résolution , c'est de la barbarie \ Tu as une foi bien tiède , malheureux! Oui, oui , tu es un vrai , un chaud patriote russe; mais tu parais être infecté des doctrines de nos voisins, les étrangers, qui, dans leurs orgueilleuses spéculations, se donnent pour philosophes et pour sages. Pétre , tu es Russe ! Est-ce ainsi que se conduisaient nos ancêtres dans le malheur? Sous le tsar Ivane Vaciliévitch le Terrible , ils terminaient leurs jours dans les supplices , et jamais ils ne s'ôtaient eux-mêmes l'existence. Et toi? oh! tu as bien peu de religion. Pétre, je le veux, prions ensemble, Dieu te calmera! Voici la croix, tiens; voici de la cendre de Moscou la Sainte. Mets-toi à

PETRE IVÀNOVITCH. 2l3

genoux, ici, ici, à genoux! Bien, Pétrel à présent dis avec moi : Seigneur, mon Dieu ! sauve-nous par ta grâce !

Vyjighine,à genoux devant la croix que Roussakof venait d'arracher de son sein , répéta ces paroles avec sanglots; il s'inclina à plusieurs reprises, se signa et frappa sa poitrine pour s'humilier devant le Seigneur.

— O mon Dieu, ô toi qui as sauvé , délivré la Russie , envoie-nous ici la lumière de ta vérité sainte, ranime dans nos cœurs l'amour des vertus qui caractérisent le Russe ! conjure les maléfices de Satan, dissipe les abus dont les uns se rendent coupables , la haine de nos lois que respirent les autres à cause de ces abus , et enfin, le philosophisme effréné que d'autres encore voilent du nom respectable d'amour de la sagesse. Fortifie en nous le dévouement au trône, à l'autorité légitime, à notre tsar, au pays, tant à présent que dans l'avenir, et dans lés siècles des siècles. Amen.

Après avoir prié Dieu avec la plus grande ferveur, les deux amis se levèrent et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Vyji-

2 r4 . PEBTOWAarOTraGH.

ghine était dans une émotion impossible^ décrire.

— Pétre Ivanovitch, dit ftoussakof d'une voix ferme , je le vois, la religion troeye encore un écho dans ton cœur y même dam cette lutte déchirante , à laquelle cède ton courage. Eh bienl si tu me crois digne d'une dernière marque de ton amitié, donnemoi ta parole d'homme d'honneur que ta n'attenteras point à ta vie pendant huit jours, entiers. Si, ce terme passé, tunes pas dans une disposition, différente , recommande-toi à la clémence de Dieu et tue* toiL. Mais j'exige ta parole: huit jours* tu m'entends?

— Ami, je ne puis m'expliquer cet ascendant que vous avez sur moi; je ne puis vous refuser, je vous donne la parole exigée, mais souvenez-vous que mon secret doit inviolablement rester entre entre nous.

— Bien! dit Roussakof.

Et il pressa la main de Vyjighine ; puis, l'ayant encore une fois embrassé., serré contre son cœur , il sortit à pas précipités.

PEXM iVÀff OVITCH. . 2 t& , .

Elisabeth était eu proie au pins affreux désespoir. Trompée dans toutes ses espérances , calomniée , honnie dans le monde â ayant perdu pour toujours un ami qui ne pouvait s'effacer de son cœur et de sa mémoire , elle ne pouvait soutenir le poids de tant de maux. Elle n'avait plus ce teint si . beau, cet œil si pur , ce sourire si gracieux*, . qui ajoutaient un charme irrésistible à l'éclat naturel de sa personne. Elle passait les nuits sans sommeil , le jour elle cherchait . la solitude. Le docteur Fournel , son oncle r lui proposait de retourner en France et de ne plus quitter le pays où elle avait reçu le jour. Mais Elisabeth aimait, la Russie et ne connaissait point ta France; elle préférait se retirer à la campagne avec M. et madame Shmigaïlo, ses meilleurs amis. Cependant, les instances du bon oncle , qui prévoyait un prochain délabrement de la santé de sa nièce ^chérie, la firent consentir à aller voyager dans le sud de la France. M. Shmigaïlo ne voulait point sortir de .Russie, et ennuyé de son oisiveté, il conçut le projet demntrer au service, persuadé que l'homme ne saurait être heureux nulle par t que dam, ,

2l6 PETRE IVÀN0V1TCH.

les chancelleries, lieux où l'on est obligé de s'occuper des affaires d'autrui et d'oublier les siennes propres.

Il fut résolu qu'Elisabeth, son oncle et madame Shmigaïlo partiraient pour les pays de l'ouest de l'Europe , après la conclusion du procès dont l'instruction était déjà fort avancée.

Elisabeth ne recevait, ne voyait personne; et; depuis dix jours qui venaient de s'écouler après le bal masqué, aucun des amis qui l'approchaient pour tâcher de remonter son courage n'osait prononcer en sa présence le nom de Vyjighine.

Le septième jour , vers midi , elle était dans sa chambre; madame Shmigaïlo , assise auprès d'elle, regardait en pleurant le visage flétri de son élève.

— Lise, que deviens-tu ? Ne cesseras-tu point de t'affliger si cruellement? Tu as plus . changé en quelques jours de peine morale que tu n'aurais fait dans une année entière de maladie.

— Ce que je deviens ? Ce que sont devenus et deviendront tous les êtres.... j'ai vécu, j'ai souffert, et je meurs!

PBTRE IVÀNOVITCH. HJ

— À ton âge , chère Elisabeth , on ne pense point à la mort.

— Vous voyez qu'il ne plaît ni à Dieu ni aux hommes que je vive plus long-temps. Je ne veux point murmurer contre Dieu; il nous conduit à la vie bienheureuse, éternelle, par des voies incompréhensibles. Ce sont les hommes qui m'ont tuée par leurs calomnies, leur scélératesse et leur ingratitude.... Eh bien! je leur pardonne du fond de l'âme.

— Je t'ai élevée dans la crainte de Dieu y mon enfant.... c'est trop peu que de ne point murmurer contre la Providence et de pardonner aux hommes , il faut encore savoir supporter les épreuves auxquelles le ciel nous soumet.

— Et que fais-je donc ? Je souffre et je me tais.

—Tu ronges intérieurement ton frein; l'excès de ta douleur mine les sources de ta vie. Lise , ma chère enfant , joins le mérite du calme intérieur à tous ceux de la plus pure vertu.

— Puis-je être calme ? Ils m'ont ravi ma réputation, mon ami. Qu'avais-je fait à

1^6 VÈTRE IVÀKOVÎTCH.

Ifulinanité ? rien , et je consentirais à mille morts cruelles pour qu'elle fut meit lettre....

— Le découragement , le désespoir est un péché capital , ô mon Elisabeth f croisjnoi, Dieu ne t'a point abandonnée; il manifestera envers toi sa miséricorde.

Tout-à-coup des pas* d'hommes se firent t entendre dans le salon. Ces pas étaient dirigés vers la chambre de Lise. Madame Shmigaïlo s élança de son siège, mais à .peine elle avait fait deux pas que la porte Couvrit. Roussakof et Pétre Vyjighine parurent ; Lise poussa un cri ; Pétre se jeta à ses pieds.

— Quel bonheur inattendu ou quel nouveau malheur nous attend? Au nom de Dieu, parlez, Matveï-Ivanovitch ! dit madame Shmigaïlo en courant soutenir Elisabeth, qui éprouvait un saisissement extraordinaire et dont Pétre couvrait la main de twusers. — lise, pardonnez-moi! sont les seuls mots qu'il put proférer.

; (La physionomie de Roussakof exprimait là joie; ri sourtait, et regardait tantôt Lise,

..tantôt soa^oiLiEjaJÊa^ iL prit. ca dernier par

.laiira^ltir relera9£tdit:

. . . -r- A votre place* capitaine! Puis r s'adces-

,aa»t à Use,: — Essuyez vos larmes % ,ma-

: dame , riez., réjouisséz-vous , triomphez

avec nous l IL est vrai de dire pourtant que

vous.' m'avez donné de la tablature; oui,

oui, vous m'avez bien tourmenté , l'un et

iautte. N'y pensons plus. Voici une lettre

qui est adressée à Pétre* je vais la lire pour

.premier éclaircissement de 1 affaire , et je

vous expliquerai le reste après.

« MOUS CHER AMtPJÉTRE IYA.NOVITCH,

►C'est avec une joie inexprimable que j'ai m su que vous vous étiez assuré de l'innocence $ d'Élisabeth-Pavlovna Iaroslavsky, et de ce .«fait certain quelle n'a cessé un seul in- . estant de vous akner jusqu'à ce jour. J'ai moi- -même pris d'amples informations , qui me » portent à détester les persécuteurs de votre » Lise et à cbérir celle qui pensa succomber 1 sous les raffine mens de leurs cabales. Quant • à la question de savoir si vous aimes : *J&*abetb,, ce n'en £ut jamais; une pour

3*0 KTRE IVAJIOVITCH.

• moi , et je me reproche beaucoup d'avoir

• pu un seul instant 1 oublier. Notre légè-

• reté momentanée pouvait nous entraîner

• tous trois dans un malheur irréparable.

• Grâces à Dieu, tout peut se réparer. C'est i avec plaisir que je vous rends une parole i donnée dans un moment d'accablement » produit par la force d'un noir complot de i calomnie; et, moi, comme votre véritable » amie , j'exige que vous ne différiez point

• votre bonheur. Épousez la bonne, la sage,

• la vertueuse Elisabeth ; recevez-la de ma

• main. Votre union avec elle est la seule i condition tjue je vous impose pour mon » propre repos. Croyez-en ma sincérité, et » exécutez promptement la dernière volonté

• d'une amie. Au moment où vous recevrez

• cette lettre, je ne serai plus à Pétersbourg;

• mais je me berce de l'espoir que nous

• nous reverrons, et que j'aurai la douceur

• de presser quelque jour contre mon sein » votre épouse chérie. »

* Comtesse Dniéprof. »

— Ce langage est d'une âme généreuse!

PJBTRE IVÀNOVITfSH. UJU

s'écria Elisabeth. Jamais ce trait de vertu ne s'effacera de ma pensée.

— lise , me pardonnes-tu ? dit Vyjighine.

— Ah çà, dit Roussakof, la main dans la main, et plus de traces de souvenirs pénibles , je vous prie.

— Et qu'ai-je à te pardonner, mon ami ? De quelle faute serais-tu coupable? Les hommes ont voulu nous diviser, Dieu nous rejoint, par les soins de l'amitié la plus noble. Oublions tout. Et elle tomba dans les bras de Vyjighine.

— Voilà qui est à merveille! Nous sommes maîtres de la batterie, plantons-y nos enseignes! s'écria Roussakof transporté de contentement.

Madame Shmigaïlo embrassa tour à tour Lise et Vyjighine.

— Allons ensemble voir mon oncle , dit Elisabeth; il faut qu'il se réjouisse avec nous et nous donne sa bénédiction.

Pétre et lise coururent en se tenant par la main dans l'appartement du docteur Fournel. Roussakof et madame Shmigaïlo les suivirent, et Roussakof répétait :

— La ^batterie est fc «m*1, ttmrra! arbo* rons nos drapeaux, et louons l'Éternel.

Qu'on 6e figure le raTisaemeaat dm bon HL Fouroel !

Quinze jours s'écoulèrent, et Péta* épousa son Elisabeth. Ce jour-là dans h ville circulèrent les contes les plus absurdes sur les anciennes amours et sur le mariage même des deux fiancés dont l'hymen allait couronner les feux. Mais ces bruits n'arrivaient point jusqu'à Elisabeth, et Pétre riait de la rage impuissante des hommes, qui ne manque jamais de vouloir verser quelques gouttes de fiel dans la coupe delà félicité d'autrui.

Pétre , gai , content , heureux enfin , avait songé à célébrer joyeusement son mariage et avait invité au diner de noces tous ses amis, tous ses compagnons d'armes, du moins ceux qui se trouvaient à Pélersbourg. Quand tous les conviés eurent pris place à table , Elisabeth , en prenant sa serviette, trouva sur son assiette un paquet cacheté; elle rompit le cachet ; et, après avoir jetéun coup d'œil sur ce que contenait l'enveloppe, elle remit le tout à son mari.

petbe ivAjrovuca. aa$

— Messieurs, dit Pétre , un mal ne vient jamais seul, un bien de même; quand la série des maux est à son terme, une séria *3e bénédictions commence. Ma femme çt moi nous sommes en ce moment si heureux, que nous ne désirions, n'attendions plus rien , et voilà , mes amis , que son procès même vient d'être décidé complètement eu sa faveur , pour comble à nos prospérités.

De tous côtés les convives se levèrent, s'inclinèrent, et dirent quelques paroles de félicitation aux deux époux.

— C'est un bon employé qui a envoyé l'oukaze que voici à madame Sbmigaïlo , et Anna Mikhaïlovna a voulu nous en faire une surprise à table. Permettez-moi , mes* sieurs, de vous lire la lettre dont l'employé a accompagné son envoi. Cette lettre vous fera plaisir en ce qu'elle vous convaincra que la justice et l'équité ne se sont pas exilées de nos tribunaux , et que parmi les magistrats il se trouve encore des hommes doués d'une âme forte et que n'atteignent point leS deux fléaux des sociétés humaine) » la partialité et le vil intérêt. Voici ce qnet dit l'employé :

il4 PETM 1VANOVITCH.

« Honorable dame, tant qu'a duré le » procès, je n'ai pas dû vous tenir informée

• de ce que j'étais à même d'en connaître, » car cela eût été contraire à mes devoirs

• d'employé. Peut-être ne laissiez-vous pas

• d'être assez bien au courant, car souvent » les magistrats eux-mêmes divulguent les •secrets de chancellerie, et mettent leur

• indiscrétion à la charge des subordonnés. •Votre procès a donné lieu à bien des dé- »bals, à d'assez chaudes discussions. Les ■ magistrats étaient, par leurs opinions,

• divisés pour ainsi dire en deux partis , à la

• tête desquels étaient le prince Ingrysky

• pour vous, et le comte Hohlenkof pour la

• princesse Kourdûkof. L'affaire a été déci-

• dée en votre faveur, et le comte Hohlenkof

• seul a persisté dans son opinion. Quel- » ques dures vérités dites par l'illustre prince

• Ingrysky, et la perte de toute influence

• sur ses collègues, ont tellement irrité le » comte Hohlenkof, qu'il a demandé, séance

• tenante, un congé illimité, et dans quelques •jours en effet, dit-on, il part pour les

• eaux thermales les plus renommées de

• l'Allemagne. »

PETRE 1VÀNOVÎTCH. *a5

— Il a raison; qu'il aille donc blanchir, s'il le peut, sa conscience 9 et réchauffer son aine froide , dit Roussakof .

Elisabeth, placée près de M. Fournel son oncle y lui traduisait en français tout ce qui était dit en russe. Le docteur se réjouit extrêmement, comme oncle , de ce dont les autres convives se réjouissaient, surtout comme bons patriotes russes. Les Russes savent parfaitement que le premier besoin des nations est la justice loyalement administrée.

Le vieux Vyjighine dit que ce jour était le plus beau de sa vie.

— Mais quel dommage , ajouta- t-il , de n'avoir pas parmi nous tous nos amis de cœur! Que ne donnerais- je pas pour voir ici mon second fils et ma fille !

— Et mon ami , le prince Pretchistensky, qui , hier, a été obligé de partir pour une affaire de la couronne , ajouta Pétre ; et encore une personne, une honorable dame...

et il regarda Elisabeth, qui baissa les yeux et soupira.

— Il paraît qu'il reste à chacun son désir non accompli , dit le docteur Fournel. Je

m'estimerais aujourd'hui l'homme le plus heureux du monde si je pouvais embrasser ici mon libérateur, l'honnête homme qui m'a sauvé la vie aux bords de la Bérésina !

— Je n'ai rien su de cela , dit Pétre ; et qui fut donc votre libérateur?

— Un Russe. Quand les Russes tombèrent en partisans sur Mojaïsk,je pris la fuite avec une troupe de soldats. Nous errâmes quelques jours dans les environs , et , enfin nous regagnâmes la grande route, dans l'es* poir de rencontrer quelque détachement des nôtres. En effet , nous vîmes arriver de Moscou un de nos courriers, se rendant , sous boane escorte, près du maréchal Victor. Je connaissais ce eourrier ; il nous apprit que les Français occupaient de nouveau Mojaïsk, et conseilla aux soldats d'y retourner; mais il me proposa d'aller avec lui , et j'y consentis. J'arrivai au camp du maréchal Victor*

Le maréchal sut que l'armée , en se retirant de Moscou , se trouvait dans la plus désastreuse situation ; ni lui , ni aucun officier de son corps, ne voulurent croire ce que nous en avions vu à la Bérésina, au ma-

mentét fa jonction- avec Napoléon. 'Députa' que ies hommes ont guerre entre eux nul' doute que jamais armée ne fut réduite à une felte* extrémité de misère. Vous savez ce qui eut lifeu au passage de la Bérésina ; hélas ! je fus témoin oculaire de ce désastre. Je suis» resté sur la rive gauche jusqu'au dernier instant. Les boulets russes pouvaient sur tme multitude de fuyards désespérés, qui se pressaient contre la rive; çà et là ils se battaient, se mordaient, se poussaient dans Feau les uns les autres pour arriver au pont. Plus d'humanité; celui qui faisait un faux* pas et qui tombait était aussitôt écrasé par les roues des chariots ou par les pieds des chevaux. Souvent , hommes ♦ chevaux , cais^ sons , tombaient dans la rivière sans attirer l'attention de personne...

Pour moi je parvins au pont , je le passai' sans accident , et me mis à courir avec les autres. Près de la route, je vois un enfant qui luttait contre la mort ; il se cachait -sous lé corps de sa mère et poussait des gémisse^ mens aigus. Je pris cet enfant et remportai1 dans ma course en le réchauffant -de mon haleine; puis nous mangeâmes, lui et moi,

1*8 PBTRF. IVAWOVITCH.

un morceau de chair de cheval saignante, et pour la nuit je m'arrêtai près de Zembine. Nos soldats me firent une place à l'un de leurs feux ; j'enveloppai dans ma fourrure avec moi l'enfant que je m'étais donné , et je m'étendis sur la neige pour dormir. La chaleur du feu m'endormit d'un profond sommeil , dont je fus tiré par d'effroyables cris... Je m'élance vers le brasier, et je \oi$ l'enfant à demi-grillé ; de lui-même il s'y était traîné pendant mon sommeil. Tous mes efforts pour le sauver furent vains... il expira1.

La détresse commune de mes compatriotes et cette dernière circonstance me firent tant de mal que je ne voulus point survivre>à nos calamités. Il commençait à

faire jour ; je m écartai de la grande route, et 9 enveloppé daus ma fourrure sur un tertre de neige , je résolus d'attendre la mort sans changer de plate.

Bientôt je sentis la chaleur se dissiper en moi ; un frisson courut par tous mes membres, mon cœur se serra, ma tête sembla s'être remplie âe plomb , ma respiration s'affaiblit et mes yeux se fermèrent. Je voulus

PETOE IVANOVITCH. , 2ÛQ

pour la dernière fois regarder le ciel... le soleil brillait... Je me souvins de ma patrie, quelques larmes coulèrent et se gelèrent daps mes yeux... je tombai.

J'ignore combien de temps j'ai pu être sans connaissance , mais quand j'ouvris les yeux , je me vis entre les mains de Cosaques qui me frottaient de neige. J'eus soif; un officier me fit avaler de l'eau-de-vie et je revins à moi. Alors mon libérateur me dit être un médecin russe; il se félicita d'avoir pu sauver un confrère, chose qu'il avait redon* nue à mon uniforme. Il me raconta que, se trouvant à l'avant-garde? il avait été amené par l£ hasard à l'endroit où je me trouvais gisant, et que quand les Cosaques voulurent m'ôter ma fourrure , il avait remarqué sur moi des signes de vie, et s'était mis aussitôt en devoir de me secourir. Vavoue que , dans le premier instant, je ne sus gré que médiocrement à celui qui me rendait à l'existence. Une nourriture saine et du vin rappelèrent mes forces, et avec elles me revint l'amour de la vie. Une circonstance extraordinaire contribua encoreà me réconcilier avec moi- même. Me trouvant assis près

,. dufeua vec mon tibéralftur^u£^-coupj!e&tends k i eatoéittité opposée dg branuc, des .40» connue» Vue voix ravissante chantait une mélodie de Cbérubiiii- Le souvenir de Paris, de ma patri*, des jouissances de la vie se réveilla dans monôme. Je pleurais», jftidemande ce que ce pouvait être. C'était le célèbre chanteur Tarquinio qui avait charmé l'ennui de Napoléon au Kremlin.

Tarquinio fuyait de Moscou avec l'armée française; il était tombé entre les mains des Cosaques ; et ceux-ci le menaient avec eux, le nourrissaient bien, le cajolaient, et le fanaient chanter près de leurs feux.

Mon libérateur me conduisit à Wilna;là il t rouva l'occasion de m 'attacher à un général à jsse blessé; j'eus le bonheur de guérir parfaitement le général , et je suis arrivé avec lui à Pétersbourg, où j'ai retrouvé nia nièce.

— Comment se nomme votre libérateur?

dit te vieillard Vyjighine.

— Lébédenko .

- - t Quoi !. notre ami ! s'écrièrent Ivaaa et . Bétre Vyj^hine d'un®, ^paMnune voix.

— fEfccettent homme f< .epcdftent honnis* î «dirent les eonvîves.

— It est ici, dît un colonel en retraite qui était capitaine à Fépoque où Pétre servait comme lieutenant. Je Fat vu hier; il B^ a que trois jours qo*il est de retour de Moscou ; il est descendu chez un de ses «on- •frères.

— Il fout l'envoyer chercher ! dirent une foule de convives. Pétre sortit précipitamment de table pour écrire quelques lignes et envoyer un homme ; mais , au moment où il ouvrît la porte, il se trouva face à feoe avec Sémène Nicéphorovitch Lébédeqko:

—l'ai eu" bien de ki peine à trouver r dît celui-ci , enfin grâces à Dieu l Çà , voyons f recommande* moi à ta femme JEhlqptnment donc, toutes vieilles connaissances ici! Ivane Ivanovitch, monsieur Fournel... c'est parfait , c'est parfait !

Presque tous les convives coururent donner le baiser d'amitié au docteur. Pétre le présenta à sa femme, elle fit asseoir;. entre «Ne et M. Fouonei.

• •— Bien, je vous félicite, Pétre tvfimavitçb ! Grâces- à Dieu Leaûit tous vos embwJ&&8QAt

*3a FETEE IVAJIOVITCH.

finis. J'en avais appris quelque chose à Moscou; hier je tous ai cherché tout le jour, et aujourd'hui, dès que j'ai su le reste, j'ai pris mon vol vers cette maison f et me voici. Joie et prospérité ! mon ami, mon cher ami.i Le docteur, tout en parlant k Pétre, ne détournait point ses regards d'Elisabeth; il la prit par la main sans que personne le put remarquer, et lui tâta le pouls ; puis se renversant pour parler à l'oreille de Pétre, il lui dit à voix basse : • Oh ! je ne puis assez te féliciter ! perfection physique, morale et pathologique : Firmu$ corporis robur, mmii$que vigorl Je n'ai pu arriver chez vous, Elisabeth Pavlovna , que juste à point pour le festin. Pardon ! sachez que j'ai eu de l'embarras toute la matinée avec... devinez: Avec votre tante la princesse Kourdûkof.

— Elle est malade! probablement la nouvelle de la perte de son procès l'aura dérangée ? dit Elisabeth.

— Non , madame; elle savait avoir perdu sa cause avant que vous ne sussiez avoir gagné la vôtre. Mais voici le fait : je demeure chez un confrère qui se trouve être malade; il est le médecin de la maison du

prince. Ce matin on Ta mandé en lai envoyant une voiture , afin qu'il se hâtât d'accourir, toute la famille étant malade. Mon camarade me pria d'aller voir ces malades. J'entre dans l'hôtel , et n'entends que cris , bruits , pleurs , menace de s'évanouir de la part de la femme, reproches et révolte de la part du mari ! La princesse est étendue sur un sofa , le visage enflammé et l'œil hagard; le prince, oubliant sa goutte, court en s appuyant autour de la chambre; la jeune princesse est inondée de larmes. On me prie d'attendre au salon. Là, un certain M. Pérénoschikof m'a raconté qu'après la dissolution de la troupe des comédiens français 9 il se forma dans certaines maisons des sociétés d'amateurs pour représenter des pièces françaises. La princesse Pauline se chargea avec plaisir de l'emploi des amoureuses pour la comédie, et l'emploi des amoureux fut occupé par un jeune français, ci -devant prisonnier de guerre, et se trou* vant chez des parens de la princesse comme ami de la maison, ce qui ne laisse pas que d'être un titre fort honorable chez des princes. Notre amoureux de comédie s'ac- 4« 20

ooutuma «r la scène au dédaraûbos >d!a<nmur et aux enlèvemens , et il hii prit réel* Iraient fantaisie dépasser, du jeu à la ré*» lité, et la princesse. Pauline consentit sec» tentent à donner sa main. à AL Rataplaxtde la Garonne • qui s'intitulait capitaine, des gardes et bon gentilhomme français de la vieille roche. Une lettre anonyme instruisit la princesse Anne du projet de sa fille. On etrroya k temps à la poursuite des deux amans* qui furent saisis et ramenés. À Vho» tel, les attendait et les reçut ce M. Pérénos» chîkof, lequel, à son dire, a présenté des preuves irrécusables que AL JUttaplan est tout bonnement un enfant de troupe, qui a appris il lire et écrire dans un dépôt de ré* giment, et avait joué la comédie dans les casernes. Il n'était que tambour à Tannée, mais il avait bon espoir d'être promu au grade de tambour-major , à la première va* cance; la fortune l'ayant trahi, le jeta en Russie dans les amis de la maison des grands, La princesse pensa mourir de chagrin en apprenant que sa fille avait failli d'être tara* bouriiieuse.

~- Et tambourinée et rataplatiée , dit

Eoassakofj poussant des édats de rire qui provoquèrent ceux de tonte l'assemblé^ Voilà , voilà où nous conduit une av&uglè gallomanie! Un tambour français,. prison* nier de guerre, qui fait rei le personnage^ et qui finit par battre la retraite sur ki peau d'une princesse !

— D'une adolescente de vingt-huit anaC* ajouta un des convives.

— Après une heure d'attente au salon 4 poursuivit Lébédenko , je vis qu'on n'avait pas besoin de moi , et je voulus retourner à la maison ; mais Pérénoschikof,5e mettant à énumérer tous les promis de la prinoefese Pauline, vint à nommer Pétre ïvanovitchr et m'apprit là-dessus que vous célébriez au* jourd'hui votre mariage, et cela, selon son! terme, à la hussarde. U m'indiqua cette maison , et j'ai volé près de vous.

— Touchez là, notre excellent amildftti Ivane I vanovitch Vyjighine.

— Çà , vous , mon vieux camarade 1 sa*» chez que je vous apporte de Moscou une somme de oenX quatre-vingt raille rouble* d'un honnête fabricant d'entre vofr déb*" teurs; gf ac0aauKsecaui«r<d9qngQtttVttnMnent

§36 PXTOE IVAHOVITCH.

tutélaire , ses affaires se relèvent et il s'acquitte; et de plus, si j'en dois croire ce M. Pérénoschikof, vous recevrez ce soir même les cent mille roubles que vous doit le prince Kourdûkof. Ouf! j'ai fini... Elisa* belh Pavlovna , à votre santé! A votre santé, Pétre Ivanovitch ! Félicité pure et longues années , mes en fans !

— Il me semble , dit l'ex-capitaine , que c'est aujourd'hui la fête des honnêtes gens: Houra !

— Houra ! houra ! s'écrièrent d'une voix tous les convives.

Le Champagne cependant pétillait dans les verres, et l'assemblée unie, de sentimens, multipliait les toasts à la beauté, à la vaillance, à l'honneur.

Pétre prit son verre en main et dit à l'oreille de sa femme: — À la santé de la femme généreuse qui nous a rendus l'un à l'autre ! Elisabeth porta le verre à ses lèvres et répondit:

— Oh! mon ami, combien je regrette de ne la point voir ici ! elle jouirait de son ouvrage!

— Souffrez, Pétre Ivanovitch, qu'une

de vos anciennes connaissances paraisse un moment dans cette salle et boive à la santé de votre chère épouse , dit Lébédenko ; je l'ai amené de Moscou à Pétersbourg; il y a une heure, erç arrivant à votre porte, je le rencontre, il me salue, il me parle de vous, vous êtes son héros, son Dieu; je le fais entrer. Je ne vous parlerai pas en ce moment d'un autre homme qui vous est connu , qui est en prison , malade et fou au lazaret, pour ses péchés, de Hodakofl

— Ah ! l'y voilà donc ! dit Roussakof.

— Fi , Roussakof! dit Pétre. Holà , qu'on fasse venir l'homme introduit par le docteur Lébédenko !

— Bonjour, joie et santé! Votre Noblesse, cria d'une voix forte le vieux, soldat Mironich en entrant dans la salle du festin.

— Bonjour , mon vieux brave ; tiens , avale d'un trait ; dit Pétre en lui présentant un verre. Avec la permission de Sémène Nicéphorovitch , tu rentres à mon service, vétéran ; dis , y consens-tu ?

— Si j y consens! ! ! Et il faisait un salut militaire à la mariée.

— Eh bien, tu surveilleras les genschex

*3$ PCTW5 IVANOViffiCB*

moi 9 tu maintiendras Tordre à la maisons A quoi le soldat Tusse n'est-il pas propre!

— Si ça ne marche pas en ligne, Vota* Noblesse, vous permettrez.... la schlague, n'est-ce pas? militairement, rien de mieux, mon capitaine.»

— Bien, bien , frère. A présent va trouver le buffetier et fais -toi régaler. .. tu entends.

— Merci , mon capitaine; pardon , Vos Excellences ! A ces mots Mironitch , droit comme un pieu, fit demi-tour à gauche et sortit.

—Ce vétéran , qui a fait preuve d'un vrai patriotisme , me rappelle une circonstance de notre guerre nationale qui mérite de fixer l'attention des philosophes. Nous avons été bercés dans la foi du proverbe qui dit :

« La voix du peuple est la voix de Dieu. •

« Vox papuli, vox Dei, aiant g entes , dit Lébédenko. •

— Je demande si ce proverbe est fondé en raison: Mironitch et un million d'autres voulurent mourir parce que nous livrions Moscou à Napoléon ; ils s'obstinaient à voir la Jftussie dans Moscou, et la patrie trahie,

pgpgi mm* vtioiiii a$jp

wndae à femieini; Les marchands let leto paysans n'étaient pas seuls à crier que le*» généraux <en- cbetf nous trahissaient, ' mais des hommes de la plus haute condition., et les généraux -et vous-mêmes, mes cher* camarades , vous croyiez à la trahison * -cfr partout ee n'était que plaintes et murmures*. Soû?enez-vous de la manière dont tousj parliez du bon , du noble , du magnanime. Barklay de Tolly; vous ne l'appeliez pta*. que le traître , et vous confondiez dans votre aversion tous les braves qui, sans être nés Russes comme nous, servaient la Russie avec nous et versaient pour elle leur sang dans les batailles. Reconnaissez-vous que la nation s'est trompée ?...

— Populus graviter erravit., dit Lébédenko , porrà Deus non errât...

• — - Et que l'abandon de Moscou même aux Français a été le salut du pays?... IL viendra un temps où nous verrons la Russie reconnaissante ériger des monumens à Barklày de Tolly et -à Koutoàzof réunis; et) ces* monumens* *ous rappelleront la glo»t rieuse guerre de 1812 , comme «eux -de.

d4o PETEE IYAHOVITCH.

Pojarsky et de Minine éternisent la gloire de 161a.

— Dieu veuille que nous vivions assez pour voir cela ! dit Roussakof. Moi 9 je dois faire amende honorable à la mémoire de Barklay ! mais je n'ai pas du moins trempé dans les injurieux soupçons de ceux qui accusaient Koutoùzof de livrer Moscou par trahison.... J'en étais révolté; c'est abominable ! non , la voix du peuple n'est pas la voix de Dieu.

— Ergo vox poputi non est vox Dei.

—* Nous étions dans de très graves conjonctures, dit le colonel.

— - Ma femme et moi , nous savons fort bien ce que c'est que les traits de la calomnie et le venin du soupçon , dit Pétre ; c est le plus actif des poisons de l'àme !

— A la chancellerie, j'ai été témoin d'une chose qui revient parfaitement à votre propos, dit M. Shmigaïlo. Ha! je crois vous avoir conté cela , mon cher Àlbaniue. Vous vous rappelez mon chef de division mort, de chagrin sous la menace d'un jugement ignominieux..», et voilà que, cinq jours après, on découvre qt*e le vrai coupable

«était le dénonciateur de feu mon pauvre chef de division.

— La calomnie est un sublimatum corro- *f twm , dit le docteur Lébédenko. Il n'y a personne de vous, je suppose, qui soit entré dans quelque pharmacie. Sachez donc que dans les magasins de tout apothicaire est une caisse particulière, ou tiroir fermé à clef, sur lequel on lit: Narcotica et venena. Le monde est une; grande pharmacie où se trouvent cachés aussi pour l'occasion les poisons et les narcotiques. Il existe bien, à la vérité, une loi qui défend de délivrer aucune substance léthifère ou somnifère sans l'ordonnance du médecin , mais où il y a des hommes , il y a des artifices qui font que les boîtes s'ouvrent ; et le pauvre prochain n'est pas épargné.

— Ce qui me parait assez étrange, dit Albanine, c'est qu'on ne puisse injurier en face un homme égal à soi, sans encourir la sévérité des lois, tandis qu'il n'est rien de plus commun que de voir tuer impunément un honnête homme par la calomnie. Un méchant invente, les sots

4« ai

*4 V- '' peiut lYEvenTonr^

répètent et les gens^d'esprii firâ^nt ^>a«ii

croire de bonne foi.

—£n se justifiant de leur frivole crédulité sur ce que: tout le monde dit, ajouta Vyjighine.

— Eh bien , messieurs , dit le docteur Fournel , l'axiome : La voix du peuple est celle de Dieu doit ici même être déclaré admis pour le cas où les hommes sont tous d'accord à dire du bien de quelqu'un, car il n'arrive point qu'une multitude de gens Se concertent pour inventer et publier du bien sur le compte d'un homme. Il faut croire au mal , non sur des rumeurs publiques, mais sur de bonnes preuves. La Russie et l'Europe entière rendent témoignage de la magnanimité d'Alexandre; ce ne peutêtre !à qu'une grande et solennelle vérité.

—Bravo ! docteur, dit Roussakof; voilà ce qui s'appelle se venger noblement des élans . indiscrets de notre patriotisme russe.

— Mes chers amis, dit Pétre, un toast à la santé d'Alexandre et de toute son auguste famille ! houra Alexandre !

— Houra! s'écria, le premier, Roussakof;

houra! houra! s'écrièrent à la fois tous les convives.

— A la prospérité de notre patrie !

s'écria Roussakof debout, en levant son verre de toute la hauteur de son bras.

— - A la gloire des illustres chefs de nos armées! à la gloire de tout le peuple russe! ajouta Pétre Ivanovitch.

Le dîner finit , et Pétre reçut les embrassemens des vrais amis qu'il avait assemblés ; ils avaient si long-temps souffert de toutes ses peines qu'il se réjouirent doublement de sa félicité.

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