V. Curiosités littéraires (Paulin, 1845, in-i
M. Baillard (trad. de Pétrone, Collect. Nisard) a eu l'idée singulière de reproduire la traduction du fragment composé par Marchena, afin de remplir la lacune de son auteur. C'est ce qu'il a fait aussi pour les fragments de Nodot.
3. Au dire de Brunet [Manuel du libraire)^ un rédacteur de la Gazette d'iéna, entre autres, s'y trompa
îivoua rimposture. Mais la polémique sur ce .«ujet fut loin (ravoir la durée et la vivacité de celle qu'avait suscitée le Pétrone de Nodot.
Au XIX" siècle, Pétrone devient l'objet de nombreux et savants travaux. Les mainiscrits sont étudiés de près, classés, coinpar('S, et le texte établi avec plus de sûreté. Le caractère même du Safirlrim est nettement déterminé et il est désoi-iiiais ac(|uis d'une manière définitive que ce n'est pas là un pamphlet diri<ré contre Néron, pas même une satire au sens propre du mot, mais un simple roman. Si l'identification de l'auteur avec le Pétrone dont parle Tacite semble acceptée par le plus grand nombre des critiques, cependant des doutes semblent encore permis, et sur ce point on se garde de toute affii'mation tranchante. Nous avons ënuméré ailleurs les principaux travaux consacrés au Satiricon, les uns de pure érudition, d'autres qui relèvent plutôt de la critique littéraire. Rapi)elons seulement ici les noms de Studer, de TeuiFel, de M. Buecheler, de M. Friedlœnder, de M. Segebade en Allemagne, de MM. Beck et Haley, en Amérique, de M. G. Boissier et Emile Thomas en France^, ainsi que ceux des traducteurs Héguin de Guérie et Baillard.
Quant à une influence directe de Pétrone sur les littérateurs de ce siècle, nous en avons trouvé bien peu de traces. Le Satiricon n'est pas de ces livres qu'on puisse imiter aisément, en raison même de la nature des sujets qu'il traite. Môme l'extrême licence de notre littérature en ces dernières années a reculé devant Pétrone, sauf de rares exceptions.
Recueillons quelques jugements portés en ce siècle sur le Satiricon .
Charles Nodier dit^: a Le livre de Pétrone, considéré comme satire de la cour de Néron, est une supposition absurde. C'est tout bonnement la débauche d'espi-it d'un libertin élégant qui
1. L'invers de la Société romaine d'après Pélrone (Hachelto, 1892).
2. Questions de lillérature légale. Du Plagiat. Paris, Crapelel, 1828, ch. X. Des supplémeuis, p. 89.
possède l'iirt d'écrire à un degré ti'ès élevé. M. de Voltaire a traité cette question avec un esprit de critique fort judicieux, qui ne me laisser rien à ajouter, sinon que cette question en elle-même ne mérite pns qu'on y attache grande importance, puisque le Satyricon est du nombre de ces écrits dont la connaissance peut à peine être avouée^ par un honnête homme \ »
Voici dans Sainte-Beuve une appréciation détaillée et motivée^ :
c( Pétrone, livre charmjint et terrible, par tout ce qu'il soulève de pensées et de doutes dans une âme saine ! Ce Satiricon est bien Foeuvre d'un démon. Que la composition y soit absente, que l'intention générale reste énigmatique, eh ! quimporte? Chaque morceau en est exquis, chaque détail suffit pour engager. Je ne me flatte pas d'avoir rompu tonte l'enveloppe, et je n'y ai pas visé le moins du monde ; j'ai lu, j'ai glissé, et il m'a suffi de cet à peu près facile pour apprécier du moins au milieu de tout ce qui m'échappait, la façon de dire vite et bien, la touche légère, l'élégante familiarité, cette nouveauté qui n'est pas tirée de trop loin et qui rencontre aisément ce qu'elle cherche, curiosa félicitas, comme Pétrone a dit lui-même d'Horace, en un mot ce cachet qui a caractérisé de tout temps les écrivains maîtres en l'art de plaire. Quelques narrations, parmi lesquelles se détache le conte de cette Matrone tant célébrée, sont des pièces accomplies, et les vers que l'auteur s'est passé la fantaisie d'insérer à travers sa prose, à la diiférence de ce qu'offrent en français ces sortes de mélanges, ont une solidité et un brillant qui en font de vraies perles enchâssées.
1. Pétrequin [op. cit., p. 139) fait remarquor malicieusement que Nodier, si puritain, n'en possédait pas moins trois éditions latines de VAJoisia, outre la traduction française, édition originale de 1681. (V. son Catalogue, etc.)
2. Une des appréciations les plus fantaisistes est celle de J. Janin (article Pétrone du Dictionnaire de la Conversation) Ce sont des pages amusantes et écrites de verve, mais qui prouvent que le critique a lu le Sa'iricon très superficiellement et sans doute par extraits. Il confond à plaisir les faits et les dates, prend Giton pour Encolpe, etc.
3. Portraits littéraires, t. 3, p. 107. Le Chevalier de Méré.
Pourtant cette jouissance du goût laisse après elle une impression inquiétante et soulève dans l'esprit un prol)lèine qui lui pèse. Que le goût ne soit pas la même chose que la morale, nous le savons à merveille; mais est-il possible ([u'il s'en sépare à ce point, et que la perfection de Tun se rencontre dans la ruine et la perversion de l'autre? Quoi ! se peut-il ? Combien de corruption pour cette perfection ! Combien de fumier pour cette tieur ! De quels éléments est-elle donc pétrie, cette grâce suprême et dernière qui n'a qu'un point et un moment? Car cette délicatesse-là, qui est celle de la fin, ressemble, on l'a dit, à ces viandes faites qui ne sauraient attendre un instant de plus. y>
Un des plus récents jugements exprimés sur Pétrone est un vrai panégyrique. C'est en des termes presque lyriques qu'un des représentants les plus en vue de l'école naturaliste exalte le mérite original du Satiricon. Bien que le livre soit intitulé: A rebours, et que cet éloge de Pétrone soit mis dans la bouche de des Esseintes, le névrosé par excellence, il y faut voir dans une certaine mesure la pensée de l'auteur lui-même. Si l'on veut bien faire la part de quelques exagéi'ations, on trouvera dans les pages dont nous allons donner quelques extraits la note la plus juste su? Pétrone et la caractéristique la plus exacte du Satiricon :
(T Celui-là (Pétrone) était un observateur perspicace, un délicat analyste, un merveilleux peintre ; tranquillement, sans parti pris, sans haine, il décrivait la vie journalière de Rome, racontait, dans les alertes petits chapitres du Satyricon , les mœurs de son époque.
ce Notant à mesure les faits, les constatant datis une forme définitive, il déroulait la menue existence du [)euple, ses épisodes, ses bestialités
c( Et cela raconté dans un style d'une verdeur étrange, d'une couleur précise, dans un style puisant à tous les dialectes, empruntant des expressions à toutes les langues charriées dans Rome, reculant toutes les limites, toutes les entraves du soi-
(lisant grand siècle, faisant parler à chacun son idiome : aux affranchis sans éducation, le latin populaire, l'argot de la rue; aux étrangers leur patois barbare, mâtiné d'africain, de syrien et de grec; aux pédants imbéciles, comme l'Agamemnon du livre, une rhétorique de mots postiches. (Jes gens sont dessinés d'un trait, vautrés autour d'une table, échangeant d'insipides propos d'ivrognes, débitant de sëniles maximes, d'ineptes dictons, le mufle tourné vers le Trimalchion qui se cure les dents, offre des pots de chambre à la société, lentretient de la santé de ses entrailles et vente, en invitant ses convives à se mettre à l'aise...
(( Ce roman réaliste, cette tranche découpée dans le vif de la vie romaine, sans préoccupation, quoi qu'on en puisse dire, de réforme et de satire, sans besoin de fin apprêtée et de morale ; cette histoire, sans intrigue, sans action, mettant en scène les aventures de gibiers de Sodome ; analysant avec une placide finesse les joies et les douleurs de ces amours et de ces couples; dépeignant, en une langue splendidement orfévrie, sans que Fauteur se montre une seule fois, sans qu'il se livre à aucun commentaire, sans qu'il approuve ou maudisse les actes et les pensées de ses personnages, les vices d'une civilisation décrépite, d'un empire qui se fêle, poignait des Esseintes, et il entrevoyait dans le raffinement du style, dans l'acuité de l'observation, dans la fermeté de la méthode, de singuliers rapprochements, de curieuses analogies, avec les quelques romans français modernes qu'il supportait \ »
En dehors des historiens de la littérature latine, qui nécessairement ont rencontié Pétrone sur leur chemin , mais ont pour la plupart passé vite, les mentions du Satiricon chez nos écrivains contemporains n'ont rien qui sollicite particulièrement l'attention. Bornons-nous à rappeler que Victor Hugo, dans son œuvre encyclopédique, n'a pas omis le Satiricon. Evoquant, dans les Châtiments, pour flétrir
1. J. K. Huysmans, A rebours (Charpentier, issi), p. 40 et suiv.
Napoléon III, toutes les turpitudes de la Rome impériale, il n'a garde d'oublier Trimalchioii :