‹ PétroneChapitre 101 sur 115 · cxvi, p · texte numérisé non relu

cxvi, p

qu'il retrauchait ne laissait naturellement pas de trace, et les phrases de son cru ne différaient pas sensiblement du reste. De sorte que c'est plutôt à d'autres signes qu'il faut reconnaître les altérations •du texte.

Il est possible que je n'aie pas su voir; j'ai cru iplus franc de ne pas cacher nia déception. A d'autres •d'essayer. S'ils ne réussissent pas mieux que moi, on pourra bien concevoir quelque doute sur la prétendue rigueur des règles dont on parlait et sur la Taleur même des théories qu'on a fondées sur cet élément du style qu'on a le tort d'isoler par trop de iout le reste. Ceci surtout aurait son importance.

Rappelons, avant tout, que nous n'avons de Pétrone que des fragments, donc une partie qui peut être relativement assez courte et qui ne nous a pas été conservée sous une forme authentique ou exacte ^ On l'oublie sans cesse; il faut donc, sans nous lasser, le répéter. Qu'on en voie bien la conséquence.

Si, dans un traité de grammaire, ou même dans une histoire, par exemple de Justin à Trogue-Pompée, on peut faire un calcul approximatif et, d'après l'extrait, se représenter à peu près ce qu'était l'original, il n'en est pas du tout de même dans un roman, surtoutdans une œuvre comme celle-ci, qui

1. Les premiers éditeurs avaient pris soin de nous rappeler constamment ce fait par des astérisques multipliés. Leur texte du Satiricon en était tout constellé. Dans sa dernière édition, M. Bticheler, pour plus de simplicité, a remplacé les astériques par des blancs ; mais, dans toute lecture, il n'en faut pas moins nous demander sans cesse : y a-t-il ici une lacune ? forte ou non ? devine-t-on quelque trace de remaniement de forme ?

abonde en contrastes, où situations, personnages, style, tout change d'une scène à Tautre. Il y aurait trop de danger à vouloir raisonner par analogie. Tout système d'abréviation, appliqué à une œuvre littéraire de ce genre, cause forcément des ruines irréparables.

Comment s'est faite dans le Satiricon l'altération de l'œuvre originale? De deux façons, à 'ce qu'il semble. Le roman a dû d'abord souffrir de mutilations dues à des accidents matériels : c'est à une cause de ce genre qu'est due certainement la perte du commencement et de la fin ; elle résulte du fait que les cahiers de garde auront été déchirés ou gâtés.

Mais il y a eu plus tard une altération d'une autre espèce.

On voit, dès la première lecture, que, dans le Satiricon^ les lacunes ne portent pas sur un seul point, mais sur des passages très rapprochés ; donc elles sont dues à des omissions volontaires et systématiques. Bien plus, elles ne résultent pas d'une seule revision. On en a la preuve en comparant nos manuscrits ; dans les uns, les extraits sont relativement longs ; ils sont plus courts dans les autres : c'est donc qu'à deux ou trois reprises tout au moins (je dis trois parce qu'il y a trois groupes principaux dans les manuscrits), des abréviateurs se sont attaqués à l'œuvre originale. Indépendamment des

manuscrits, nous pouvons considérer les extraits en eux-mêmes, déterminer leur valeur littéraire, pressentir jusqu'à un certain point pourquoi ils ont été conservés, tandis que les parties voisines étaient omises et restent perdues pour nous. De là deux ordres de recherches pour tâcher de caractériser le travail qui s'est fait sur le S«/irîcon. Revenons successivement sur l'un et Fautre.

Les différences très notables d'étendue qu'on constate dans les manuscrits, permettent de tenter un premier classement parmi nos manuscrits euxmêmes et parmi les extraits qu'ils nous ont conservés. En laissant de^côté les recueils poétiques (florilegià)^ nous distinguons, parmi les manuscrits de Pétrone, au moins trois groupes.

Le premier est celui qui contenait la Cena et qui n'est plus représenté que parle manuscrit de Trau ^ ; mais nous ne pouvons guère supposer que ce manuscrit ait été toujours unique ou presque unique. La famille à laquelle il appartenait représentait la recension lapins étendue; c'est, dans ce que nous avons, le groupe qui se rapproche le plus du texte intégral du roman.

Les autres recensions s'écartent de celle-là par l'omission à peu près totale de la Cena; mais ils

1. Notons que proprement le manuscrit de Traa est mixte, puisqu'en dehors de la Cena^ il contient aussi la recension des «extraits courts» dont nous allons parler.

forment deux groupes différents : l'un représenté par la vulgate ordinaire^ celle qui contient les extraits plus courts ; l'autre recension est celle des extraits plus longs-.

De la seule comparaison de ces divers groupes, on peut conclure que l'altération du texte primitif a dû se faire au moins par deux abréviations successives, dont l'une a réduit le texte beaucoup plus que l'autre. Par le môme moyen on constate aussi que les grammairiens abréviateurs ont mis assez peu du leur dans notre texte; ils se bornent d'ordinaire à couper des propositions, des phrases ou des développements, parfois des épisodes entiers.

Nous faisons ainsi, par les manuscrits, un premier triage de nos extraits. Mais nous pouvons aller plus loin. En considérant les extraits en eux-mêmes, surtout au point de vue de la langue, du style, de la valeur littéraire, on peut faire de nouvelles distinctions et retrouver indirectement ce qu'ont fait et ce qu'ont voulu faire ceux qui ont transcrit le Satiricon en le remaniant.

1. Dans les éditions BUcheler^ elle est indiquée par 0. Le manuscrit principal, servant de base, est un Bevnensis du x" siècle.

2. Le principal représentant de ce groupe est le manuscrit de Leyde, ou, autrement, le manuscrit préparé par Scaliger (dans Bûcheler L). Pour l'établir, Scaliger s'est servi de quelques manuscrits que nous avons encore, notamment un Pavisinus du XI" siècle, mais aussi de manuscrits que nous n'avons plus, entre autres un manuscrit de Gujas et un manuscrit de Jean de Tournes [Tornacshis].

J'avais cru, un moment ^ trouver un secours dans Tobservation plus ou moins rigoureuse des règles usitées pour les clausules de phrases. Je n'en parle plus et nous allons chercher d'autres critériums.

A quels signes reconnaître que le texte contient des lacunes, qu'il a été abrégé, retouché, remanié? Le critérium le plus sûr sera celui que suggère la simple lecture de l'auteur et qui se fonde avant tout sur le bon sens.

Y a-t-il dans le texte conservé des énigmes, ou môme des obscurités? Le fil du récit se perd-il dans des contradictions ou des incohérences? Devine-t-on, au fond comme dans la forme, quelque escamotage? Car, dans le vrai Pétrone, la narration, souvent rapide, n'est jamais ni sèche ni insignifiante. Au lieu de caractéristiques précises, a-t-on des indications vagues et banales dans une langue bizarre ou décolorée, en phrases que réunissent les unes aux autres des liaisons artificielles? Ce n'est pas là sûrement du Pétrone. Plus ces défauts s'accentuent, plus sera probable l'intervention d'une main étrangère : plus on devra conclure qu'à ces endroits, un abréviateur inconnu a mutilé le texte et nous masque l'auteur.

Au contraire, lisons-nous un récit clair, coulant,

Page 1