‹ PétroneChapitre 106 sur 115 · MM. Bïirger, Bloch, etc · texte numérisé non relu

MM. Bïirger, Bloch, etc

Quels rapports peut-on établir entre Pétrone et le roman grec, autrement entre le Satiricon^ tel que nous Favons, et les fictions des romanciers grecs, ceux du moins que nous avons, quoiqu'ils soient postérieurs à Pétrone d'environ quatre siècles ; ceux aussi et ceux-là surtout que nous n'avons plus, je veux dire les auteurs contemporains de Pétrone^ qui ont écrit avant lui et qu'il a pu vouloir imiter? Comme, pour tonte cette dernière partie, on ne ^ procède que par conjecture, la question est des plus controversées. Je voudrais rappeler ici briève» ment quels sont les systèmes en présence et proposer aussi le mien.

Pour le critique auquel nous devons le meilleur livre sur le sujet, pour feu Ervvin Rohde-, la réponse

1. Ce chapitre a paru sous forme d'article dans la Revue de Vlnstruction publique en Belgique^ t. XLllI, 1900, p. 157 et suiv.

2. Dev griechische Roman und seine VorL'lufet\ Leipzig, 1876. Voir surtout p. 248 au bas de la note.

est des plus simples : entre Pétrone et le roman grec, il n'y a aucun rapport; les romans grecs, la lecture, nous dit M. Rohde, le prouve assez, étaient écrits suivant d'autres traditions, pour un autre but, en un autre style. Tous ceux que nous avons sont avant tout des récits d'amour, jji.u6ot èpwTtxct^ Que l'action se passe à la campagne, comme dans Longus, ou en Egypte, en Asie et à travers l'Orient, comme dans la plupart des autres romans, le ton est toujours sérieux, plutôt pathétique et solennel ; l'auteur veut captiver l'admiration du lecteur. Il épuise pour cela tout ce que lui fournit son imagination et, posément, parcourt la longue série des épisodes traditionnels. Jamais l'auteur n'intervient dans le récit, et surtout il ne plaisante jamais. Par ce dernier trait, sans compter les autres, nous sommes reportés bien loin du Satiricon,

M. Rohde a montré d'autre part comment et combien, et par le style et par le choix des développements, les romans grecs se rapprochent des productions de la nouvelle sophistique du u® siècle de notre ère, et qu'ils sont, pour une partie très importante (qui l'aurait cru d'abord?), des œuvres d'école où les beaux esprits du temps déployaient leur talent.

1. Achilles Tatius, 1, 2 fin, p. 29 en haut. Je cite les Erolici scriptores d'après l'édition Didot.

Voudrait-on retenir une idée qui se présente à Fesprit, l'hypothèse d'après laquelle Pétrone aurait imité des auteurs grecs perdus : il s'agirait alors, nous dit M. Rohde, d'originaux d'un genre dont nous ne savons rien, et qui diffère tellement de ce que nous avons qu'on peut mettre en doute jusqu'à son existence.

Sous l'influence de ces idées reçues généralement jusqu'ici, les savants renonçaient donc à toute recherche d'originaux grecs de Pétrone; ils prenaient le parti de rester à Rome, et l'on s'accordait à voir simplement dans le Satiricon « un roman sous forme de Ménippée ». 11 est sûr que cette espèce de satire, par la forme souple et variée de ses développements, et aussi parle ton, se rapproche beaucoup du Satiricon y et qu'il suffit d'ouvrir le Liidus Senecœ pour que tout lecteur de Pétrone reconnaisse aussitôt la parenté incontestable des deux ouvrages.

Cependant, on est revenu sur le point de départ de M. Rohde, et l'on en a contesté la justesse. Tout en reconnaissant la haute valeur de son livre, de bons esprits sentaient que sa théorie, au moins en ce qui regarde Pétrone, a plus d'un côté faible : pourquoi, sans nécessité, aggraver le dommage causé par le temps? pourquoi isoler le Satiricon des fictions conservées qui, par le nom du genre tout au moins, peuvent s'en rapprocher et qui nous aide-

ront peut-être à nous replacer au point de vue des anciens? Enfin, tout récemment, il s'est produit, sur ce sujet des originaux grecs de Pétrone, une hypothèse directement opposée à celle de M. Rohde. M. R. Heinze^ admet qu'il a dû exister chez les Grecs, à côté du roman d'amour traditionnel, bien d'autres genres, notamment des romans satiriques, et, parmi ceux-ci, des parodies de romans d'amour. C'est à ces derniers romans que se rattacherait naturellement le Satiricon, M. Heinze montre, d'une manière fort ingénieuse, que, si l'on admet l'existence de tels originaux grecs, la composition du roman de Pétrone s'explique beaucoup mieux.

Ici sans doute, comme dans le roman traditionnel, les personnages sont engagés dans les pires aventures; ils n'échappent à un danger que pour retomber dans un autre. Mais, par une modification quelque peu bouffonne aux usages du genre, la divinité qui intervient et se venge, n'est plus ici Vénus ou Cupidon, mais Priape; et, nouveauté plus audacieuse et quelque peu cynique, au lieu du couple habituel d'amants : la jeune fille séduisante comme Vénus, le jeune amant beau comme un dieu, le groupe qui forme le centre de l'œuvre et traverse toutes les infortunes, le groupe sur lequel est appelé

1. Hermès, XXXIV (1899), pp. 494-519 : Petron und der griechtsche Roman,

avant tout l'intérêt, la pitié du lecteur, est ici formé par deux héros de l'amour grec : c'est Encolpe et Giton : deux personnages qui ont les meilleurs litres au nom proposé récemment à' antihéros^,

La passion d 'Encolpe parodie partout l'amour transi du héros traditionnel; Encolpe et Giton ont leurs scènes de jalousie qui, contrairement aux règles normales du roman, ne sont ici que trop justifiées. Ainsi, conclut M. Heinze, d'une part le secours du roman grec nous fait mieux comprendre Pétrone; d'autre part, on peut tirer de Pétrone des indications précieuses sur Thistoire et la forme d'un genre de romans grecs dont aucun n'a survécu.

Thèse séduisante qui me paraît bien plus solide que celle de M. Rohde; je n'y vois d'autre défaut que de réduire un peu trop, ce semble, la part d'originalité laissée à l'auteur du Satiricon; de toute manière, il faut, à mon avis, que cette part soit très grande. Il suffit de lire une page du Satiricon pour sentir que celui qui l'a écrit, ne peut être mis au rang des simples imitateurs. Alors que Pétrone a créé tant de mots et de tours, comment croire qu'il n'ait fait que suivre d'autres auteurs pour les idées et les conceptions générales, et qu'il en soit venu jamais à penser ou à railler d'après autrui ? N'en doutons pas : tout ce qu'il a emprunté a dû prendre en son style

1. M. W. Chandler; voir la Revue critique^ 1900, I, p. 69 au bas.

une couleur nouvelle et s'enrichir d'amples développements. Nature fantasque, si l'on veut, très et trop audacieuse, mais qui a dû transformer ce qu'elle a touché. J'admets que Pétrone ait reçu d'autres écrivains, sans doute des Grecs, ce cadre du roman de parodie; mais ce qu'il y a fait entrer, venait sans doute de lui pour la meilleure part.

L'originalité de l'imitation de Pétrone consisterait ici surtout, suivant moi, dans sa manière de doubler la parodie en la faisant porter avant tout et systématiquement sur le genre même dans lequel il écrivait. Nous relevons partout dans son livre le contraste, certainement voulu, de formes solennelles couvrant des choses triviales et même basses; le souvenir de formules, de vers célèbres appliqués aux situations oîi on les attend le moins * : effet dont a de môme largement usé notre Rabelais ; mais il me semble que partout, dans le détail, et autant et plus encore dans la suite des incidents, dans leur choix, dans la composition générale du roman, on sent un persiflage continu dont le roman d'amour traditionnel fait avant tout les frais. Cervantes, tout en créant les personnages de don Quichotte et de Sancho, a voulu nous offrir une satire suivie des romans de chevalerie, tant admirés des générations précédentes; de môme, avec le môme

i. P4r exemple, les vers de Virgile cités au ch. cxxxii, p. 99, 13.

dessein et la même suite, Pétrone aurait parodid dans son Satiricon le roman d'amour des Grecs; aussi revoyons-nous ici la suite des incidents qui se déroulent d'habitude dans ces récits : tempête, songes prophétiques, oracle, visite à un temple ou à une pinacothèque, déguisements inutiles et rencontre subite d'ennemis ; séparations, enlèvements, captivités ; serments vrais et, à l'occasion, faux serments ; menaces et tentatives de suicide ; d'habitude à la fin^ reconnaissances, réunion et mariage des amants. Si nous réunissons tout cet ensemble sous le terme de roman d'aventures, dans la forme que concevaient les anciens, on aurait donc, suivant moi, dans le Satiricon^ comme l'en vers du roman d'aventures. En fait, les formes de développements, plus ou moins artificiels, qui servent à la plupart des auteurs de romans et font pour ainsi dire partie du genre, sont reprises par Pétrone avec l'intention très claire de railler cette tradition, et il paraît bien avoir choisi ce cadre à dessein ; ainsi on trouve dans le Satiricon^ comme dans les romans, des monologues, des discours pour et contre, analoguesà ceux des débats judiciaires [declamationes ou deliberatio in utrmnqxie partent)^ des lettres spirituelles avec réponses; aussi force descriptions et force sentences^.

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