PREFACE
Je me risque à écrire sur Pétrone ces quelques pages. 11 paraît qu'il fut un temps, qu'il y eut môme plus d'un temps où il eût fallu de Taudace pour entreprendre une telle étude. Bien peu de gens ignorent que, pendant bien des années et même pendant des siècles, convenance ou convention, à l'endroit de Pétrone, le mieux et la règle était de se taire.
1. Cette première partie a paru chez Hachette en 1892. Elle est ici reproduite intégralement, sauf d'insignifiantes corrections de détail (Voir préface, p. vi). — J'en ai vu les comptes rendus suivants : M. Paul Thomas, Rev. critique^ 20 mars 1893 ; M. H. Bornecque, Rev. de Philologie^ 1894, p. 277; M. Stuart Jones, Classical Review^ 1893, p. 48; M. Jullian, Rev. historique, 1894, p. 330; anony)ne, Centralblalt, 1893, p. 609. Par la Revue des Revues, XIX, 137, 37, je vois qu'il y a eu un compte rendu dans une revue hongroise de philologie.
Ceux qui n'avaient pas su se garder de toute familiarité avec cet auteur suspect, formaient, semble-t-il, deux groupes : d'une part, des lettrés, les délicats, qui lisaient, relisaient, dégustaient; mais qui, au dehors, presque tous sans exception, affectaient de paraître ignorer de Pétrone jusqu'à son nom. De l'autre côté, c'étaient des savants qui laborieusement entassaient notes et dissertations en latin tant sur ou contre leur auteur que sur ceux qui le glosaient; car jamais écrivain ne fut, au xvi^ et au xvii* siècle, écrasé à ce point sous les commentaires; et jamais aussi, notre temps en donnerait tout aussi bien la preuve pour ce qui le concerne, jamais auteur n'a donné lieu à tant d'erreurs et qui soient plus lourdes ^
Entre les deux partis se déployait d'ordinaire un groupe de dévots et de moralistes, de snobs très préoccupés d'édifier le prochain sur leur compte en tonnant contre le licencieux Pétrone. Sermons, indignation, attitudes, tout se transmettait fidèlement de siècle en siècle, sauf quelques différences qui importent cependant. Car suivant qu'il y avait adoucissement ou recrudescence dans cette sévérité
1. Voir là-dessus, dans les Recherches de Pétrequin, un chapitre curieux auquel il serait facile de donner une suite. Ajoutons que Pétrequin lui-même, dans sa longue revue des éditions de Pétrone, n'en a omis qu'une, celle de Bûcheler, la seule qui comptât. C'était, dans le festin où il conviait le lecteur, payer lui-même son écot.
l'envers de la société romaine 31
de tradition, on pouvait juger du changement qui, sans qu'il y parût ailleurs, se faisait lentement dans les esprits. Pour comparer les derniers siècles, y distinguer des périodes, compter les progrès et les reculs derespritdeliberté, Pétrone ne serait pas un si mauvais critérium, et, d'après ce qu'on pensait et ce qu'on disait de lui à telle époque donnée, on préjugerait assez bien ce qu'en un sens il faut penser de cette époque elle-même. Je ne fais qu'indiquer le point de vue, pour revenir aussitôt à Pétrone lui-même et à l'histoire du monde ancien.
De nos jours et à l'époque présente, on ne fait plus preuve d'audace par le choix d'aucun auteur ou en abordant aucun sujet; et cependant l'ancien usage et la discrétion de convenance dominent encore assez pour que, sur aucun écrivain de l'antiquité, la « littérature » n'ait autant retardé, et ne soit de notre temps aussi pauvre que sur Pétrone. Sur lui, sur son œuvre, son temps, on n'a pas, chez nous, d'autre étude qu'un chapitre de M. Boissier^, très bon etfort agréable, mais où l'auteur n'a pu et même n'aurait pas voulu tout dire. Il n'y a que trente ou quarante ans que le texte du Satiricon a été établi pour la première fois d'une manière scientifique 2.
1. C'est un article de la Revue des Deux Mondes, du 15 novembre 1874, devenu le chapitre v du livre De Vopposition sous les Césars.