Dans la première édition de Bucheler, de
Toutrécemment encore les commentaires sur Pétrone étaient surannés et de peu de secours, et il y a quelques années à peine qu'une partie du Satiricon, une partie seulement, vient d'être traduite et annotée par le plus érudit, le plus compétent et le plus consciencieux des éditeurs^.
A tort ou à raison, j'ai pensé qu'une étude générale sur le Satiricon pourrait conduire à une peinture plus exacte et plus approfondie du monde ancien. Ce roman charmant et obscur, exquis et répugnant, par ses qualités comme par ses défauts, j'entends ceux qui ne viennent pas de l'injure du temps, représente assez bien à mon sens l'envers de la société romaine; c'est dire qu'il peut aussi jusqu'à un certain point en faire voir l'endroit. Ne «erait-il pas bon, pour le plus grand profit de l'histoire des mœurs et des lettres à Rome, de le remettre à sa place? et cette place, n'est-ce pas à très peu près, sauf, bien entendu, les différences de fond et de forme, celle qu'on a faite dans Tart grec aux vases
1. Friedlânder, Cena rWwa/c/none5, avec introduction, traduction et notes en allemand; Leipzig, Hirzel, 1891, in-8'. — Deux éditions de la Cena ont paru depuis : une édition italienne : De Simone, Pelronio Arbitro; reflessione e commenti sul (kSatyricon^ con una traduzione annotata délia Cena ; Naples, 1895, Gionnini, p. 145. Elle est épuisée, et je n'ai pu jusqu'ici me la procurer. Je ne connais pas non plus une édition américaine que je vois annoncée ainsi : Trimalchio*s Dinner transi, with an introd. and hibliogvaphical appendix by H. Th. Peck. lUustr. 12. New- York and London, 1899, 7 sh. 6 d.
l'envers de la société romaine 33
peints, statuettes, poteries de Tanagra, d'avant ou d'après Tanagra ; bref, à tout ce qui permet de saisir ou du moins d'entrevoir le monde ancien dans sa vie de chaque jour? On sait assez combien a été heureuse et féconde la révolution qui s'est faite sous nos yeux dans cette partie de Tarchéologie grecque. Voici de même, parmi les auteurs latins, une sorte de peintre de genre qui peut, tout au moins en partie, nous tenir lieu des élégantes peintures de vases et aussi des grotesques grecs. Par un autre côté, on lui trouverait plus d'un point de ressemblance avec les ouvrages du genre léger, nouvelles, contes, historiettes burlesques, bluettes et même gazettes des deux derniers siècles. L'auteur est raffiné, blasé même, mais curieux, pénétrant, passionné, toujours précis, et c'est avant tout un maître écrivain. Ecoutons, sans fausse délicatesse, ce qu'il nous dira du cours habituel, des dehors et même des bas-fonds de la vie romaine. Jamais on n'a mené nulle part si grande vie, et chez aucun peuple, dans aucune société, il n'y a eu tant de variété, de contrastes et de dessous.
Si bon que soit le guide que nous allons suivre, il est .certain qu'il restera toujours, sous le décorum de l'histoire, maintes choses essentielles qui nous échapperont. Voyons du moins ce qu'il nous fera découvrir ; quelle faveur ce serait pour nous de
pouvoir dire, à la fin de son livre, comme tel de ses personnages : « J'ai parcouru des yeux toute la ville»; (( lustravi ocnlis totam urbem^ », ou même, comme cet autre : « c'est un fait, non une invention » ; «factimi non fabula -)^..,\ « nous voyions tout à travers une fente de la porte » ; « videbamus nos ornnia per foramen valvœ"^ » ! Dans ces pages que l'auteur n'avait écrites sans doute que pour se délasser et pour distraire ses contemporains, voyons si l'image satirique ou même la caricature ne contenait pas une bonne part de réalité. Tout ce que nous aurons pu saisir, tout ce que nous aurons gagné ainsi, si limité qu'il soit, sera toujours appréciable, et une fois conquis ne nous échappera plus.
Il resterait, d'autre part, à étudier l'histoire du roman à Rome, qui nous est presque inconnue; ce serait beaucoup même de ne faire que l'entrevoir, grâce à Pétrone. Nous ne manquerons pas non plus d'interroger cet écrivain lettré et en un sens très classique sur ce qui nous importe le plus : que pensait-il, que pensait-on, en son temps, des lettres? qu'étaient devenus la poésie, l'éloquence, le goût des arts? Mais nous aurions tant de questions à poser qu'il vaut mieux ici tourner court sauf à le citer encore une fois : « Les choses ainsi réglées, après